Tara et ses mystères-2

1602 Words
– Mmm, d’accord… Je vois. Bien, réfléchit Sweeney. Avant de changer de sujet : – Tara, vous dites qu’en dépit de son départ de la Navy, Tom était heureux. Très bien… Mais vous ? Est-ce que vous étiez heureuse à John o’Groats, au bout du monde ? Sans hésiter, Mrs Buchanan répondit : – Moi, j’avais Elaine… Elaine Peterhead, c’était mon amie. Heureusement qu’elle était là ! – Précisément, releva l’inspecteur. Dans les comptes rendus de votre procès, que j’ai survolés il y a huit jours, vous déclarez que le soir où votre mari est décédé, vous étiez en compagnie d’Elaine. Vous auriez passé deux heures au pub, à John o’Groats, et lorsque vous êtes rentrée, vous… – Aucune effraction ! le coupa subitement Tara. C’était surprenant. – Pardon ? s’étonna le policier. Puis, conscient que son interlocutrice avait peut-être volontairement détourné la conversation pour pouvoir aborder ce moment douloureux, il décida de l’inciter à se lancer : – D’accord, Tara. Est-ce que vous voulez en parler ? Mrs Buchanan fit signe que oui. Elle reprit : – Oui. Je crois que je peux… Lorsque je suis rentrée du pub, la porte de la villa était ouverte. Cela paraissait logique, puisque Tom était à la maison. Comme chaque vendredi, mon mari partait faire une cinquantaine de kilomètres à vélo pour garder la forme, et à son retour, il aimait prendre un bon bain chaud… Puis Tara se tut, comme si elle bloquait sur ce souvenir. – Si c’est trop difficile à raconter, nous pouvons en rester là, lui proposa Sweeney. Mais son interlocutrice parvint à surmonter son émotion. Tara poursuivit : – La nuit était déjà tombée. Le vent soufflait en rafales ce soir-là. Un vent froid, qui provenait des Orcades. Alors je me suis dépêchée de refermer la porte derrière moi… Après avoir ôté mon manteau, j’ai appelé Tom. Mais il ne répondait pas. La salle de bain se trouvait à l’étage, alors je suis montée. La porte était entrouverte, je me suis avancée… Mrs Buchanan marqua un temps d’hésitation, puis elle réussit à continuer : – Lorsque j’ai découvert mon mari, sa tête était sous l’eau. Son visage était déjà bleu, il ne respirait plus… Alors je l’ai sorti de la baignoire aussi vite que possible, pour l’allonger à même le sol, et je me suis précipitée pour appeler les secours. Mais au fond de moi, je savais déjà qu’il était trop tard. Tara soupira et baissa de nouveau les yeux. Puis, d’un coup, elle se redressa pour déclarer : – À ce moment-là, j’ai failli devenir folle ! Je ne comprenais pas ce qu’il s’était passé. Lorsque les ambulanciers sont arrivés, je croyais encore à l’accident, et cette fois, Tara leva les yeux au plafond. Mais aussitôt, de grosses larmes s’écoulèrent le long de ses joues. Sa sœur Debbie comprit qu’il fallait prendre le relais. Elle se tourna vers Sweeney et lui dit : – Le médecin de garde, celui qui est intervenu, a rapidement eu des doutes sur les causes du décès de Tom. En effet, si la noyade paraissait à peu près certaine – ses poumons étaient pleins d’eau à l’autopsie, précisa-t-elle –, il avait détecté des traces de coups ou de lutte sur son corps, notamment au niveau de la nuque et des épaules. Ma sœur lui a expliqué que c’était sans doute elle qui les lui avait occasionnées en le tirant hors de la baignoire, mais le toubib ne semblait pas convaincu. Il a préféré appeler la police, et le soir même, les flics d’Inverness débarquaient. – Vous n’avez pas l’air de les aimer beaucoup, releva son fiancé d’un jour. – Et pour cause ! s’agaça Debbie. Ils n’ont même pas cherché à comprendre. Pour eux, tout était clair : on avait noyé Tom en lui maintenant la tête sous l’eau, et la seule coupable possible, c’était ma sœur ! Tara essuya ses larmes, pour indiquer : – Ils m’ont emmenée au poste dans la nuit. C’est à ce moment-là que j’ai vu mon mari et ma maison pour la dernière fois… Ensuite, ils ont voulu me faire dire que nous nous étions disputés, que la discussion avait mal tourné. Pourtant, nous nous aimions avec Tom. Sans doute plus comme au premier jour, mais nous nous aimions. C’était évident entre nous… Les inspecteurs ont raconté n’importe quoi. Ils n’ont pas cessé de me questionner toute la nuit, pour que j’avoue que j’étais coupable. Mais comment voulaient-ils que je noie mon mari ? Tom était dix fois plus fort que moi. C’était un athlète, jamais je n’aurais pu le maintenir sous l’eau ! Debbie crut bon de souligner : – En plus, Tom n’avait pas été drogué. Il n’avait pas bu non plus. La prise de sang n’a rien révélé d’anormal. Dans ces conditions, c’est incroyable qu’ils aient pu accuser Tara ! s’indigna-t-elle. – J’y pense, releva l’inspecteur en se tournant vers Mrs Buchanan. J’ai lu que vous aviez déclaré avoir un alibi pour l’horaire de la mort. Je me trompe ? – Non, et c’est le plus incroyable de l’histoire, reprit Tara. Le médecin légiste a situé l’horaire du décès à environ une heure avant mon retour à la maison. – Et où étiez-vous à ce moment-là ? – Au pub, avec Elaine. Il y avait également le patron, cet ivrogne de Peter Green. – Eh bien ? s’étonna Sweeney. – Lorsque la police a interrogé Green, il devait être encore imbibé. Ce poivrot buvait du matin jusqu’au soir ! s’énerva-t-elle. Et quand les agents d’Inverness lui ont demandé s’il confirmait mon alibi, Green leur a indiqué que je me trompais de jour et que j’étais venue la veille, le jeudi ! J’étais consternée… – Mais… Et votre amie Elaine ? Elle a pourtant dû dire la même chose que vous, non ? C’est alors Debbie qui reprit la parole : – Hem, justement… Le problème, c’est qu’Elaine a disparu deux jours plus tard. La police ne l’a jamais interrogée. – Quoi ? – Oui, c’est vrai, enchaîna Tara. Les inspecteurs se sont rendus à son domicile, mais Elaine n’était plus là… Depuis ce jour, personne n’a plus jamais eu de ses nouvelles. Ni ses proches, ni ses amis. On ne sait pas ce qu’elle est devenue. Je ne sais même pas si elle est encore en vie… souffla la prisonnière, l’air abattu. – On n’a pas réussi à la retrouver, confirma Debbie. Elle s’est évaporée du jour au lendemain… J’ai même engagé un détective privé d’Édimbourg, un certain Brodie, mais lui aussi a fait chou blanc. Rien. Pas une trace. – Cela paraît invraisemblable… douta l’enquêteur. – C’est pourtant la vérité ! clama Debbie. – Bien… concéda-t-il pour essayer de la tempérer. Puis, s’adressant à Tara, il lui demanda : – Tara… Je suis certain que vous avez une idée. Pourquoi votre amie Elaine a-t-elle disparu ? Pourquoi n’a-t-elle pas cherché à vous aider ? Que s’est-il passé avec elle ?... Allons, dites-moi. C’est important. Vous savez forcément quelque chose. Immédiatement, la prisonnière se recroquevilla. Elle glissa ses mains sous les cuisses, rentra les épaules, et son visage de robot se figea. OK, je vois, constata Sweeney. C’est fichu, l’huître vient de se refermer ! À cet instant, un silence pesant s’abattit sur la pièce. L’Écossais craignit même que la gardienne finisse par décider que, puisque l’entretien était terminé, elle allait reconduire la prisonnière en cellule. Toutefois, il songea : Cette femme est sincère – elle ne ment pas, j’en jurerais –, mais dans le même temps, il est tout aussi manifeste qu’elle tait volontairement une partie de la vérité. En se comportant ainsi, Mrs Buchanan entretient un mystère d’autant plus incompréhensible, qu’il est à son détriment. C’est bizarre… réfléchit-il. Tara cherche-t-elle à protéger un ou une complice, si jamais c’est elle qui a effectivement tué son mari ? Ou bien n’est-elle qu’une victime, elle aussi ? Mais alors de quoi ? Ou plutôt, de qui ? Sweeney continua d’observer la détenue. On devinait qu’un poids incommensurable affaissait ses épaules, comme une chape de plomb. Un poids tel qu’il l’empêchait de parler. Tel que ses lèvres demeuraient crispées. Que son corps avachi et déféminisé ne voulait plus se battre. Que Tara ne parvenait même plus à se confier à ceux qui voulaient l’aider. Mais pourquoi ? s’interrogea l’inspecteur. Par crainte de les mettre à leur tour en danger ? Qu’est-il arrivé à Tom Buchanan, avait-il des ennemis ? Que sait-elle vraiment ? Et puis pourquoi Elaine Peterhead a-t-elle disparu aussi subitement ? Tout cela est forcément lié. L’attitude étonnante de Mrs Buchanan demeurait un mystère. Sweeney finissait même par envisager que la prisonnière pût en dissimuler d’autres encore. Quels secrets inavouables nous caches-tu, Tara ? Ce cas est tellement surprenant qu’il en devient… intéressant ! jugea l’enquêteur, et brusquement, ce dernier s’entendit déclarer : – Tara, je vais vous aider… avant de regretter ses paroles l’instant suivant. À ces mots, Mrs Buchanan écarta légèrement les épaules puis, doucement, elle leva des yeux inquisiteurs sur son visiteur. On eut alors l’impression qu’elle le regardait pour la première fois, en se demandant à quel étrange policier elle pouvait bien avoir affaire. L’instant d’après, Tara décida de se lever. Elle embrassa sa sœur, ainsi que son faux petit ami, puis elle se dirigea vers la gardienne. Mais au moment où celle-ci lui prenait le bras pour l’entraîner vers la sortie, Mrs Buchanan se retourna et contempla brièvement Sweeney. Dans ses yeux, l’inspecteur crut lire : Elle voudrait sans doute me remercier, mais elle ne le peut pas. Car elle est persuadée que je ne suis pas en mesure de l’aider. Elle n’y croit pas… Pourquoi ? Moins de cinq minutes après la fin de leur entretien, Debbie Jordan et son compagnon d’un jour franchissaient déjà les grilles d’acier de la prison, pour s’engager sur le chemin qui descendait vers la route principale. Tandis qu’ils revenaient lentement à la « normalité » du monde extérieur, la sœur de Tara demanda : – Inspecteur, vous dites que vous allez l’aider. Est-ce que c’est vrai ? – Bien sûr, affirma Sweeney. D’ici deux semaines, je serai en vacances pour Noël. J’aurai le temps. J’en profiterai pour filer jusqu’à John o’Groats. Là-bas, je ferai ma petite enquête. J’ai besoin d’aller sur place, pour mieux comprendre… Puis il ajouta : – Rassurez-vous, je serai discret. Pour être certain de passer inaperçu, j’emmènerai mon chien Higgins, dit-il en souriant. Le grand air lui fera du bien, ça le changera des rues d’Édimbourg ! Alors qu’ils atteignaient le virage, l’Écossais songea : – J’espère que mon taxi est arrivé. Je lui avais demandé de revenir m’attendre une heure après m’avoir déposé… Est-ce que vous voulez que je vous raccompagne ? proposa-t-il à Debbie. Je vais au port pour prendre le ferry. – Pour ma part, ce sera l’aéroport. Est-ce que l’on peut faire un détour ? – Aucun souci, accepta le policier. Puis, apercevant le cab noir qui patientait au bout du chemin, il s’écria : – Ah, il est là ! et il se mit à descendre d’un pas joyeux, tout en sifflotant un petit air de gigue. Étonnée, la sœur de Tara s’arrêta pour mieux l’observer : Franchement, quel drôle d’oiseau celui-là ! se dit-elle. Lui, réussir ? J’ai du mal à y croire… J’ai beau savoir qu’il a déjà résolu des affaires fameuses, je me demande comment il s’y est pris. Parce que non, vraiment, ce garçon ne ressemble à rien ! Enfin, après avoir émis un soupir involontaire, Debbie Jordan se dépêcha de rejoindre l’étrange inspecteur.
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