Chapitre 4
Dans la soirée Mary arriva à La Baule par Pornichet. L’immense plage de sable fin s’étirait entre deux ports : Pornichet et Le Pouliguen. Si Pornichet était un port de plaisance entièrement artificiel, gagné sur la mer, Le Pouliguen, construit sur un étier - étroit canal faisant communiquer les marais salants de Guérande toute proche et la mer - comptait encore quelques petits chalutiers et bateaux de pêche.
Le soleil couchant éclairait les façades des hauts immeubles du front de mer. En suivant le boulevard bordant la plage, Mary eut soudain l’impression de n’être plus dans une station balnéaire française, mais bien d’avoir traversé l’Atlantique par enchantement et de longer une plage de Floride ou de Californie.
Impression tout de suite dissipée quand, tournant à droite pour pénétrer dans la ville, elle retrouva, derrière cette façade de béton, le charme suranné de villas début de siècle blotties dans les pins.
La pension « Les Mimosas » se trouvait un peu en retrait du remblai dans le quartier le plus ancien de la ville. C’était une ancienne maison de maître, mi-villa mi-manoir, qui avait dû être construite avec vue sur l’océan, mais au fil des ans, cette barrière d’immeubles qui avait poussé sur le front de mer lui avait ravi cette vue.
La villa datait du début du siècle, lorsque, par la grâce d’un chemin de fer prolongé jusqu’à la mer, la petite commune d’Escoublac allait faire de ses pinèdes incultes une des plus belles stations balnéaires d’Europe.
La pension « Les Mimosas » était tenue par deux sœurs, deux sexagénaires élégantes et discrètes qui veillaient au bon ordonnancement de leur maison avec un soin jaloux.
Mary les soupçonnait d’être les héritières d’une dynastie de bourgeois que les aléas de la vie avaient transformées en hôtelières, tâche qu’elles assumaient avec une égalité d’humeur admirable.
La clientèle paraissait se trouver aux Mimosas comme chez elle. Il y avait beaucoup d’Anglais, des gens d’un certain âge pour la plupart, qui garaient leurs Jaguar et leurs Rover sous les grands pins, près du tennis.
Car il y avait un tennis, et pas une surface de bitume aggloméré aussi bien peinte qu’un parking tout neuf, non, un vrai tennis en terre battue, une brique pilée ocre qui transformait les balles jaunes en boules rougeâtres au bout de trois échanges. Le grillage qui le cernait était bien un peu rouillé, la b***e blanche du filet avait pris une teinte verdâtre et le jardinier qui roulait le terrain le matin avec un rouleau qui couinait abominablement, semblait tout droit sorti des Vacances de monsieur Hulot, film d’ailleurs tourné à quelques encablures de là, au petit village de Saint-Marc-sur-Mer.
Chaque soir, deux couples de septuagénaires faisaient un double mixte. Mary les voyait de sa fenêtre. Pour la circonstance, les messieurs, qui avaient dû être de bons joueurs, étaient tout de blanc vêtus, les dames aussi, avec des jupes plissées qui leur descendaient aux chevilles. Ils utilisaient encore des raquettes à cadre de bois, d’un modèle qui avait dû disparaître des catalogues depuis au moins un demi-siècle.
Ils jouaient avec élégance et courtoisie, sans cette hargne que l’on rencontre maintenant trop souvent chez les jeunes cadres dynamiques adeptes de ce sport, avec parfois un petit mot d’excuse à l’adresse de leur adversaire quand ils mettaient la balle hors de leur portée ou un compliment, en connaisseurs sachant apprécier un coup joué habilement.
En les regardant, Mary avait l’impression d’être hors du temps. D’ailleurs, toute cette propriété était hors du temps. Les planchers étaient bien cirés, il n’y avait pas de télévision dans les chambres et on prenait le petit déjeuner dans une sorte de jardin d’hiver accoté à la bâtisse, sur des tables de jardin un peu branlantes.
Le café était du vrai café filtré dans une antique cafetière pansue - Mary l’avait aperçue dans l’office - et le thé infusé à l’anglaise, en ébouillantant le pot, comme il se doit. Le plateau proposait du pain, des croissants, du miel, du beurre, de la confiture et le Figaro du jour.
Il suffisait de traverser une rue, de longer un pâté de maison, pour arriver au remblai qui longeait l’interminable plage de sable fin.
Elle avait une petite chambre sur l’arrière de l’immeuble, au deuxième étage, et une branche de pin venait presque toucher sa fenêtre. Le silence était remarquable. A peine soupçonnait-on, la nuit, le ronronnement des voitures passant sur le front de mer. Au matin, elle était tirée de son sommeil par le roucoulement des ramiers qui flirtaient dans les arbres.
Vraiment, elle avait eu la main heureuse, l’hôtel « Les Mimosas » était une résidence tout à fait à son goût.
•
Le professeur de golf, rondouillard et jovial, était un quinquagénaire qui, s’il en avait jamais eu, avait abdiqué depuis belle lurette toute ambition sportive. Il habitait au-dessus de la boutique où l’on vendait les accessoires nécessaires à la pratique du jeu et qui était tenue par sa femme.
Il avait été convenu que Mary s’intégrerait à un cours collectif de cinq personnes qui, comme elle, entamaient leur initiation.
Ainsi, chaque matin, à dix heures, elle retrouvait trois hommes et deux femmes sur les tapis d’entraî-nement. Paul Sergent, le professeur, lui avait confié un sac contenant une demi-douzaine de clubs :
– C’est une demi-série, mademoiselle Lester, ça vous suffira pour démarrer. Par la suite, nous verrons quels clubs peuvent le mieux vous convenir.
Il n’émettait même pas la supposition que le jeu puisse ne pas lui plaire. Pour lui, toute personne normale ayant goûté au golf, ne saurait désormais s’en passer. Il parlait de shaft graphite ou acier, ce qui n’était rien d’autre que les manches des clubs, de stiff ou de regular selon la flexibilité de ces shafts.
Il lui avait fait acheter un gant, un seul, qu’elle portait à la main gauche, et le premier cours avait été consacré au grip, c’est-à-dire à la bonne manière d’empoigner le club pour expédier la balle là où on voulait qu’elle aille. Puis il avait fait la démonstration avec une stupéfiante aisance. Sous son impulsion, les petites balles jaunes volaient jusqu’aux pieds des drapeaux qui, à des distances variables, jalonnaient le terrain d’entraînement.
Quand, pour les néophytes, il s’était agi d’en faire autant, ça avait été une autre paire de manches. Le club de Mary tantôt labourait la terre, tantôt passait au-dessus de la balle sans la toucher, ce que le « maître » appelait un air shoot.
Quand la chose se produisait, on avait, comme le disait le voisin de Mary, un sexagénaire récemment en retraite, « l’air passablement couillon ».
Quand, par bonheur, elle parvenait à frapper la balle, celle-ci giclait à droite ou à gauche, pour une trajectoire aussi imprévisible que celle d’une savonnette qui vous échappe des mains.
Le practice, ou terrain d’entraînement, comportait des postes de travail garnis de tapis, une bonne partie en plein air, quelques-uns étant protégés par d’élégantes constructions de bois verni.
Les autres apprentis n’étaient guère plus adroits que Mary et les initiés qui passaient derrière eux pour aller s’entraîner un peu plus loin, souriaient d’un air blasé devant ces besogneux.
Le professeur allait de l’un à l’autre, rectifiant une attitude, accompagnant un geste, encourageant un coup un peu moins mauvais que les autres.
Il régnait sur tout le domaine un silence de bon aloi, seulement troublé par le ronronnement des tondeuses, le bruit sec des fers frappant les balles et le gazouillis des oiseaux.
La première séance dura une heure. Pendant ce laps de temps, Mary avait réussi à frapper correctement quelques balles et, presque à son corps défendant, elle en avait ressenti une profonde satisfaction.
Le « maître » l’avait d’ailleurs complimentée, ce qui avait fait froncer le nez de ses voisines qui, elles, avaient secoué le tapis avec une belle constance.
A l’issue de cette première séance, le vieux monsieur avait invité ses compagnons d’entraînement à venir boire un verre au bar. Mary n’était pas habituée à ces sacro-saintes cérémonies de groupe qui consistent à « prendre un pot » en toute occasion. Cependant, elle était venue là pour voir, et aller au bar était une façon de s’introduire dans le saint des saints du Golf du Bois Joli.
Ils entrèrent dans le bar, cette grande salle qu’elle connaissait de la veille, avec la circonspection de novices visitant une crypte sacrée et s’installèrent dans les fauteuils club, près de la grande cheminée. Des membres allaient et venaient, réclamant qui un sandwich, qui une bouteille d’eau, expliquant d’un air important « qu’ils avaient un départ dans cinq minutes », ce qui paraissait être, pour le barman, d’une importance capitale et leur donner une priorité absolue sur tous les autres clients.
D’autorité, le vieux monsieur, qui s’appelait Robert Duhallier et qui entendait qu’on l’appelât Bob, commanda du champagne. Il expliqua qu’il était en retraite et qu’il venait de céder son affaire dans d’excellentes conditions. Désormais, il entendait se consacrer exclusivement au golf.
Il avait acheté une maison tout près du parcours, pour pouvoir assouvir sa passion jusqu’à plus soif.
Parmi les autres membres du groupe des débutants, il y avait une jeune fille, sensiblement du même âge que Mary, qui venait s’initier parce que son fiancé vouait, lui aussi, une passion sans bornes au jeu écossais.
Elle s’appelait Cécile, mais avoua en minaudant que ses amis la surnommaient « Minette ». Elle invitait, bien sûr, ses compagnons de stage à en faire de même.
Bob, dans son enthousiasme de néophyte, pria les membres du club qui se trouvaient au bar, à venir avec eux porter un toast.
Ils étaient tous là, comme la veille, quand Mary était venue se renseigner. On eut dit qu’ils n’avaient pas bougé de place et que le Capitaine des Jeux tenait la même chope, le même cigare à l’extrémité mâchouillée.
Ils s’approchèrent, vaguement condescendants, et le barman apporta une seconde bouteille de champagne. Mary s’était placée près de Minette car c’était la personne dont elle se sentait le plus proche.
La jeune fille, qui était étudiante en pharmacie, avait une fraîcheur sympathique et une candeur qui lui faisait poser les questions les plus saugrenues avec une naïveté désarmante et Mary pensa qu’elle pourrait lui souffler des questions qu’elle n’aurait pas osé poser elle-même.
De sa voix éraillée par l’abus de tabac et d’alcool, le Capitaine des Jeux porta un toast à ces nouveaux adeptes de Saint-Andrews, ce qui permit à Minette de demander qui était ce fameux saint dont on lui parlait tant.
Les old members éclatèrent de rire devant cette ignorance crasse, et le Capitaine des Jeux expliqua que Saint-Andrews, petite ville d’Ecosse, était l’endroit où, pour la première fois au monde, les règles du jeu de golf avaient été codifiées. Depuis ce temps, Saint-Andrews était resté La Mecque des golfeurs, LE golf où il fallait, au moins une fois dans sa vie, avoir tapé la petite balle sous peine de n’être considéré que comme un petit golfeur, un moins-que-rien.
Claude Cagesse, lui, faisait avec ses amis le pèlerinage chaque année. Il retenait son départ d’une année sur l’autre car l’affluence était grande sur le parcours mythique.
Puis il partit dans de fumeuses explications, narrant la dernière partie qu’il y avait jouée avec un luxe de détails proprement inimaginable.
Il avait posé sa coupe de champagne et mimait ses exploits :
–… Et si, au dix-sept, mon cadet ne s’était pas trompé d’un numéro, j’aurais joué mon handicap! Figurez-vous que cette bourrique me donne un fer neuf au lieu d’un sept! Donc, au lieu de pitcher le green, je tombe en plein bunker…
Il agita la main pour faire comprendre sa douleur :
–… Les bunkers là-bas, je ne vous raconte pas! Des trous d’obus! Trois coups pour sortir! Et il paraît que je m’en tirais à bon compte! Arnold Palmer, lui-même, mit une fois douze coups pour sortir de ce même bunker! Vous vous rendez compte? Arnold Palmer!
Mary ne connaissait pas ce monsieur. Minette non plus, qui osa la question que personne n’osait :
– C’était qui ce Palmer?
Le Capitaine des Jeux faillit en avaler son cigare :
– Palmer? Mais c’était un type formidable! Un des plus grands champions que le golf ait connu. Une idole aux Etats-Unis. Même maintenant, à plus de soixante-cinq ans, il gagne encore des tournois sur le circuit senior!
Bob, pour montrer qu’il n’était pas aussi ignorant que ses compagnons, parla de Jack Niklhaus, de Lee Trivino tandis qu’un autre membre du groupe des débutants, un dentiste d’une trentaine d’années, plaçait Steve Ballesteros et Greg Norman dans la conversation.
Mary avait lu ces noms la veille, dans les magazines que le commissaire lui avait confiés. Elle savait que c’étaient des champions de golf qui passaient leur temps à jouer et qui, pour ce faire, étaient payés des millions de dollars.
Les conversations allaient bon train et Robert Duhallier, ravi, commanda deux autres bouteilles de champagne. Mary ne disait rien, elle observait les old members, puisque c’étaient eux qui l’intéressaient au premier chef.
Outre le Capitaine des Jeux (elle apprit par la suite que ce monsieur était chargé de l’élaboration du calendrier des compétitions et de leur bonne exécution), il y avait là un homme grand et fort, une sorte de gros poupon blond à la calvitie rosée couronnée de cheveux blancs, qui proférait des banalités affligeantes avec l’air entendu de celui qui en sait long mais qui ne dira rien, un septuagénaire dont les petites lunettes rondes chevauchaient un nez turgescent, aux épais cheveux gris, dont on se demandait s’il savait parler, car, pour le moment, il ne s’était manifesté que par un rire caprin absolument surprenant, et un vieux monsieur très british d’allure, avec une petite moustache blanche et un teint couperosé, qui aurait fait un excellent major dans un film sur l’armée des Indes.
C’était toujours le Capitaine des Jeux qui tenait le crachoir. C’était « Monsieur Je-sais-tout ». Son père avait été membre fondateur du club du Bois Joli et il montra fièrement le tableau des champions du club où son nom figurait à la date de 1952.
– A cette époque, graillonna-t-il, je drivais à 250 mètres comme qui rigole…
– Maintenant tu les fais toujours tes deux cent cinquante mètres, dit le gros poupon blond, mais en trois fois!
– Eh oui, fit le Capitaine des Jeux avec un brin de nostalgie dans la voix, mais le petit jeu est toujours là! C’est ça qui est formidable avec le golf, il n’y a pas de limite d’âge, notre plus vieux membre a dépassé les quatre-vingt-dix ans et il joue encore tous les jours!
Aux murs lambrissés de bois sombre, il y avait des panoplies de clubs du début du siècle, avec des manches de bois, des poignées de cuir, entrecroisés comme le sont, dans d’autres châteaux, les épées des ancêtres, des tableaux en forme de palmarès où figuraient les noms des champions du club année après année.
Dans des vitrines, des coupes, des médailles, des trophées de toute sorte, soigneusement astiqués. Ce devait être le barman, qui, aux heures creuses, se chargeait de faire reluire ces témoins de la gloire sportive du club.
– Et alors, mademoiselle Lester, cette première leçon?
Elle tressaillit, sortie de ses pensées, c’était le Capitaine des Jeux qui s’adressait à elle. Elle lui sourit :
– C’est plus difficile qu’on pourrait le croire…
Elle regarda ses mains, là où la peau avait légèrement rougi :
– J’espère que je ne vais pas avoir d’ampoules!
Le Capitaine des Jeux lui prit la main et l’examina :
– C’est le métier qui rentre! C’est parce que vous ne tenez pas bien votre club.
– C’est ce que le professeur m’a dit…
– Ne vous inquiétez pas, demain vous ferez du petit jeu…
– C’est quoi le petit jeu? demanda Minette.
– C’est le contraire des longs coups, c’est quand on arrive près du green, là il ne faut plus être fort, il faut être précis, savoir poser sa balle au plus près du drapeau.
Mary avait à peine bu la moitié de sa coupe de champagne. Cette boisson ne lui convenait pas. Elle aurait préféré une tasse de thé, voire une bonne bière, mais puisque le champagne était tiré…
Quand ils se retrouvèrent sur le parking, auprès de leurs voitures respectives, ils remarquèrent que l’affluence n’était pas bien grande. On était pourtant en pleine saison touristique.
Sur le practice, un jeune homme ramassait les balles, juché sur une curieuse machine, une sorte de petit tracteur pourvu d’un dispositif qui traquait les petites boules jaunes dans l’herbe. Tout l’habitacle était protégé par une sorte de cage grillagée destinée à garantir le conducteur contre les projectiles intempestifs.
Il parvint au distributeur de balles comme Mary sortait du parking, si bien que leurs routes se croisèrent. Elle s’arrêta, sortit de sa voiture, salua le garçon qui avait arrêté sa machine sans couper le moteur.
Vu de plus près, c’était un adolescent de quinze ou seize ans, au visage ouvert. Mary s’approcha :
– Bonjour…
– Bonjour m’dame, dit le garçon.
– Jusqu’à quelle heure le practice est-il ouvert? demanda-t-elle.
Il fit signe qu’il n’entendait pas et s’en fut couper le contact. Le grondement du moteur s’étant tu, elle reposa la question.
– Oh! Jusqu’à vingt heures.
– Vous travaillez ici?
– Pendant les vacances seulement.
Et il ajouta :
– Mon père est green-keeper.
Elle fronça les sourcils :
– Pardon?
Il fut un instant décontenancé : qu’est-ce que c’était que cette souris qui ne savait pas ce qu’était un green-keeper, le personnage le plus important du golf? Alors il expliqua posément :
– Le green-keeper est le responsable du terrain, le chef jardinier si vous préférez.
– Ah! Et il y a beaucoup de jardiniers?
– Une dizaine, plus, en été, des auxiliaires, comme moi.
– Il y a plus de travail en été?
– Bien sûr, l’herbe pousse plus vite, il faut tondre plus souvent, et puis, il y a des compétitions tous les dimanches, il faut fouetter les greens…
– Fouetter les greens?
Devant l’air ahuri de Mary, le garçon s’amusait maintenant. Néanmoins, il expliqua avec sérieux :
– Le matin, les greens sont couverts de rosée, la balle ne roule pas. Les équipes qui partent les premières seraient désavantagées si les greens n’étaient pas fouettés.
– Et c’est vous qui fouettez les greens?
– Quelquefois, quand c’est mon tour.
– Parce que c’est à chacun son tour?
– Ben tiens, dit le garçon, il faut se lever à cinq heures pour faire ce boulot. Vous vous rendez compte? un dimanche matin! C’est pas une partie de plaisir!
– Et ça se passe comment?
– On passe de green en green, en partant du numéro un, avec une sorte de longue canne à pêche flexible que l’on passe sur toute la surface. Comme ça la rosée tombe.
– Ça doit vous en prendre du temps!
– Je pense bien, dit le garçon, ici les greens sont immenses!
– Et vous jouez au golf?
Son visage s’éclaira d’un grand sourire :
– Oui…
Il ajouta :
– Je fais aussi le caddy…
– Ça consiste en quoi? demanda Mary.
– Eh bien, quand les joueurs le demandent, je porte leur sac ou je traîne leur chariot et je leur donne quelques conseils sur le parcours.
– Je suppose que vous devez très bien jouer…
– Je suis handicap deux.
Mary avait lu la veille dans ses revues que, plus le numéro de handicap est bas, plus le joueur est élevé dans la hiérarchie. Elle eut une moue admirative :
– Bravo! Je suppose que vous devez être un des meilleurs joueurs du club?
– Je fais partie de l’équipe première…
– Bravo, dit-elle encore.
– L’année dernière, dit-il fièrement, nous avons terminé second de la Saint-Sauveur.
Il précisa :
– C’est une compétition nationale de golf.
– Je suppose, dit-elle, que vous devez y jouer depuis très longtemps.
– Depuis mes cinq ans, dit-il, mon père travaillait ici bien avant que je ne sois né. Nous habitons au-dessus de la remise des tondeuses. Dès que j’ai su marcher, j’ai tapé dans la balle. Vous débutez?
– Oui, dit-elle, je fais un stage avec monsieur Sergent. Vous le connaissez?
– Bien sûr, dit-il, c’est un type formidable, un professeur que l’on vient consulter d’un peu partout. Avec lui, vous êtes en bonnes mains.
Elle montra le parking presque vide :
– Dites donc, il n’y a pas grand monde aujourd’hui. C’est tous les jours comme ça?
Le visage du garçon s’était rembruni :
– Il y a deux nouveaux golfs qui se sont ouverts tout près d’ici. Des golfs publics, alors forcément…
– Forcément quoi?
– Ben, c’est moins cher, tiens. Les gens regardent au prix de la cotisation. A côté, c’est cinq mille balles pour toute l’année, et sans droits d’entrée.
– Et ici? demanda Mary.
– Ici? C’est deux briques par an, plus un droit d’entrée de cinq briques.
Elle siffla entre ses dents :
– Bigre…
Puis elle le regarda :
– Mais vous, vous ne payez pas ce prix-là?
– Moi je ne paie rien, dit le garçon avec un grand sourire. Je ne paie rien parce que je joue bien et que je leur fais gagner des places au championnat.
– Et vous êtes nombreux comme ça?
– Cinq. Cinq anciens cadets, trois garçons et deux filles, tous des enfants qui, comme moi, sont nés sur le parcours et qui jouent depuis leur petite enfance.
– Vous devez rafler toutes les compétitions.
– Nous sommes hors concours, ce qui veut dire que nous ne sommes pas classés dans les compétitions du dimanche…
Il regarda Mary en riant :
– Sans quoi, vous pensez bien que les montres à dix mille balles et les caméras vidéos des premiers prix ne nous échapperaient pas.
Il regarda autour de lui, comme s’il craignait qu’on pût l’entendre et dit plus bas :
– Il vaut mieux les laisser à ces messieurs qui paient!
Mary lui sourit d’un air entendu et demanda :
– Comment vous appelez-vous?
– Bernard, mais tout le monde m’appelle « Niklhaus »…
Elle eut soudain envie de tutoyer cet adolescent sympathique :
– Tu joues aussi bien que lui?
Il répondit gravement, sans s’offusquer du tutoiement :
– Personne ne joue aussi bien que Niklhaus!
– Ah… Et si je veux que tu me serves de caddy, mon cher « Niklhaus », comment dois-je faire?
– Facile, dit le garçon, et son visage tavelé de taches de son s’éclaircit, demandez-moi à l’accueil.
Au bout du practice, une silhouette faisait des gestes furieux :
– Merde, dit « Niklhaus », voilà mon vieux. Faut que je me grouille!
Il avait la bouille sympathique et un peu canaille d’un poulbot. Il en avait aussi la gouaille.
Il ouvrit la machine à distribuer les balles et entreprit d’y vider ses paniers en jetant, par-dessus son épaule, un clin d’œil complice à Mary, qui le lui rendit.
Elle embraya alors, et reprit le chemin de la pension Mimosas.