Chapitre 3
Quand elle était entrée dans le bureau du commissaire Graissac, à Nantes, elle avait été étonnée de voir que celui-ci n’était pas surpris en la voyant. D’ordinaire, les patrons à qui elle était adressée faisaient une de ces têtes en la voyant arriver. Dame, on leur annonçait le lieutenant Lester et on voyait apparaître une frêle jeune fille. On ne pouvait pourtant pas dire la lieutenante…
Graissac, comme son ami Fabien, devait approcher de la retraite. Il était grand, élégant et avait l’air fort distingué. Vieille France, avait dit Fabien. C’était bien vu.
Il vint accueillir Mary à la porte de son bureau, s’inclina en lui prenant la main, au point qu’elle crut qu’il voulait lui faire le baisemain. Ces usages d’un autre temps avaient toujours gêné Mary qui, les rares fois où ça lui était arrivé, n’avait su quelle contenance tenir. Mais Graissac était un véritable gentleman et non un chevillard enrichi dans la grande distribution. Il savait parfaitement qu’on ne fait pas le baisemain à une jeune fille.
Il conduisit Mary jusqu’à un fauteuil devant son bureau et la pria de s’asseoir. Elle en fut épatée, cette courtoisie n’était pas monnaie courante dans les commissariats de France.
– Voilà donc la célèbre Mary Lester, dit-il d’une voix douce.
Elle rosit sous le compliment et eut un geste de protestation qu’il balaya de la main.
– Je sais ce que je dis…
Il sortit une fiche de son tiroir :
–… Car je sais tout de vous, mademoiselle Lester…
Et, en souriant de nouveau :
– Enfin, presque… Mon ami Fabien ne tarit pas d’éloges à votre endroit… Je suis bien content qu’il ait pu vous mettre à ma disposition.
– De quoi s’agit-il, monsieur le commissaire? demanda-t-elle enfin.
Graissac cessa de sourire. Il croisait et décroisait ses doigts comme s’ils avaient soudain pris une importance capitale et qu’il allait y trouver la solution à tous ses ennuis. Enfin, il soupira et, abandonnant l’examen de ses empreintes palmaires, il regarda Mary.
– C’est une affaire bien délicate, mademoiselle. Depuis bientôt un an, il y a une recrudescence de morts par overdose dans la région nantaise et nos services nous signalent une activité renforcée des petits trafiquants dans les quartiers sensibles, dans les boîtes de nuit, et même à la sortie des lycées et collèges.
Il se tut un instant et regarda Mary :
– Une filière bien en place aboutit, semble-t-il, à Nantes. Bien sûr, il nous serait facile d’arrêter les « dealers », mais quand on en prend un, il y en a dix qui se lèvent pour occuper la place.
Il parlait d’un air aussi désabusé que si on lui avait demandé de déménager le sable du Sahara avec une pelle à tarte.
– Ce qu’il faudrait, c’est mettre la main sur les commanditaires…
– Eh oui, dit Mary, les fameux « gros bonnets »…
– C’est ça.
Mary renonça à lui dire qu’il en était des gros bonnets comme des petits « dealers » : un d’enfermé, dix de retrouvés. Et il n’était pas besoin d’être grand clerc pour savoir qu’il en serait ainsi tant que ce trafic rapporterait des montagnes de fric à des gens qui n’en avaient jamais assez.
– Et vous pensez que vos gros bonnets pourraient avoir quelque relation dans le monde du golf?
– Dans le monde du golf, je ne sais pas, mais avec le club du Bois Joli ou tout au moins avec certains de ses membres, peut-être.
– Vous avez des tuyaux?
– A dire vrai, rien de concret.
Il se toucha le nez et renifla. Elle sourit :
– Rien qu’une histoire de flair?
– Rien que…
– Y avez-vous déjà fait une descente?
Le commissaire Graissac eut soudain l’air effrayé.
– Une descente?
– Ben oui, dit Mary, une descente et une perquisition.
Et comme l’autre levait les bras au ciel, elle poursuivit :
– Il suffit d’y aller avec des chiens spécialisés. Il y en a à la gendarmerie, à la douane. S’il y a de la chnouff quelque part, croyez-moi, les clébards ne mettront pas deux heures à la trouver.
Graissac ouvrit la bouche, la referma sans émettre un son. Etaient-ce les mots « chnouff » et « clébards » qui l’avaient choqué? Certes pas, il avait dû en entendre d’autres dans l’exercice de ses fonctions. Non, c’était plutôt parce qu’il ne s’était pas attendu à ce que cette charmante jeune fille les prononçât. Et cette façon de rentrer bille en tête au cœur du problème. La suggestion serait venue d’un de ses inspecteurs, il ne s’en serait pas étonné, mais là… Non, il ne s’était pas attendu à ça! Et pourtant Fabien lui avait annoncé qu’il lui envoyait un phénomène! C’était d’autant plus surprenant que le phénomène n’avait rien de phénoménal. Une fille, plutôt mignonne, comme on en rencontre dans les administrations, au lycée dans la salle des profs, ou à l’accueil chez les avocats ou les médecins.
Il avait reposé les deux mains sur la table et fixait Mary d’un air perplexe, sans mot dire, au point que celle-ci se sentit gênée.
– Qu’est-ce qui se passe, Monsieur? J’ai dit une connerie?
Graissac secoua la tête comme un boxeur qui vient d’encaisser deux pêches d’affilée. Quel vocabulaire, pensa-t-il.
– Non, Mademoiselle, pas vraiment.
– Alors, qu’est-ce qui ne va pas?
– Je crains que vous ne vous rendiez pas compte de ce qu’est le club du Bois Joli.
– Ah! Eh bien, expliquez-moi. C’est une zone d’exterritorialité? La loi française n’y a plus cours? Je croyais que c’était dans les banlieues qu’on était confronté à ce genre de situation.
– C’est un peu ça, dit Graissac avec réticence, mais les raisons de notre circonspection sont d’un autre ordre. Au Golf du Bois Joli, on trouve quelques-unes des grosses fortunes de France et de Navarre, les gens du show-biz, des politiques et non des moindres… Il y a peu, le Président de la République s’y faisait véhiculer par hélicoptère chaque semaine pour faire neuf trous avec ses amis. Voyez l’environnement!
Mary hocha la tête en faisant la moue.
– Il faudra marcher sur des œufs, ma chère.
Mary soupira, accablée. Pour un peu elle aurait regretté la Z.U.P. et les voleurs de mobylettes. Graissac poursuivait sa démonstration.
– Le Golf du Bois Joli est un des golfs les plus anciens et les plus huppés d’Europe. D’abord, c’est un golf privé.
– Privé de quoi? demanda-t-elle presque avec insolence.
Graissac, pour la première fois de leur entretien, eut l’air agacé. Il réussit pourtant à surmonter cet agacement pour expliquer posément :
– Privé par rapport à public. C’est-à-dire qu’il appartient en propre à ses membres, qui le financent de A à Z. Ceci par opposition aux nouveaux terrains qui s’ouvrent un peu partout depuis quelques années, avec l’aide financière des collectivités publiques.
– Et dans lesquels tout le monde peut jouer.
– Moyennant cotisation, oui.
– La fameuse démocratisation du golf…
– Ouais.
– Dans les golfs privés, si j’ai bien compris, il faut être parrainé pour avoir accès au parcours.
Elle réfléchit un instant :
– Mais moi, qui va me parrainer?
– Nous n’en sommes pas encore là, dit Graissac. Cependant, il y a au Bois Joli un professeur de grand renom dont tout le monde sollicite les conseils. Pour accéder à ses cours, point n’est besoin de faire partie du club. Il vous suffira de payer votre leçon et d’aller au practice.
– Au quoi?
– Au practice, au terrain d’entraînement, si vous préférez.
– Je préfère. Mais, dites-moi, il y a un vocabulaire spécifique dans cette religion?
– Oui, dit Graissac.
Il se pencha sur un de ses tiroirs et en sortit une poignée de magazines.
– Voilà, Golf Européen, Golf Magazine, faites-en vos livres de chevet pour ne pas avoir l’air trop ignare quand vous irez voir le professeur.
Mary ouvrit les belles revues sur papier glacé, admira les photos des champions à l’œuvre, les publicités pour les clubs et les balles.
– Vous jouez au golf, monsieur le commissaire?
– Oui, Mademoiselle.
Il avait répondu le plus dignement qu’il pouvait, en la regardant droit dans les yeux, comme s’il avait avoué être atteint d’une maladie honteuse.
– Au club du Bois Joli?
– Exactement.
– Ah… Et pourquoi m’avez-vous demandé d’y enquêter?
– Parce que je ne peux pas le faire moi-même.
– Pourtant vous avez des soupçons?
– Oui.
– Sur quoi sont-ils fondés?
Le commissaire Graissac soupira :
– Sur bien peu de choses. Il s’y trouve des gens qui ont un train de vie surprenant; quand on connaît leur situation et quand on voit ce qu’ils dépensent, on peut se poser des questions.
– Bah! Des gens qui vivent au-dessus de leurs moyens, il y en a partout! Demandez une enquête de la brigade financière.
Graissac soupira de nouveau :
– C’est bien délicat…
Il se leva :
– Je ne vous en dis pas plus. J’aimerais que vous pénétriez dans ce milieu et que, avec un regard neuf, vous me donniez vos impressions.
Mary se leva à son tour :
– Et pour le matériel?
– Quel matériel?
– Eh bien, les clubs, les sacs, les chariots, est-ce que je sais moi? Tout ce qu’il faut pour avoir l’air d’une golfeuse!
Graissac reprit pied dans la réalité :
– Je me suis renseigné, le professeur vous en prêtera.
Il se pencha par-dessus son bureau et, sortant une revue de la liasse :
– Je vous recommande celle-ci. On y parle du club du Bois Joli, en long en large et en travers. Ainsi, vous saurez où vous mettez les pieds.
Mary remit la revue sur le sommet de la pile.
– Je vais examiner ça de près.
Elle fit deux pas vers la porte :
– C’est tout, Monsieur?
Elle n’avait pu encore se décider à l’appeler patron. Il avait si peu l’air d’un flic!
– Presque. Vous avez une carte de police?
– Bien sûr!
– Une arme?
– Oui… Et aussi des menottes.
Elle sortit son revolver, les bracelets et fouilla son porte-cartes :
– Toute la panoplie du parfait petit flic en week-end, ironisa-t-elle.
– Parfait, dit le commissaire Graissac. Donnez-moi tout ça.
– Que je vous les donne?
– Vous m’avez bien entendu. Ils resteront bien au chaud dans mes tiroirs le temps de votre mission.
– Mais…
– Inspecteur Lester, dit Graissac d’une voix ferme, si, comme je le crains, il s’agit de drogue, n’oubliez pas que vous allez vous introduire dans un milieu éminemment dangereux où ces accessoires ne vous seront d’aucune utilité. Votre meilleure sauvegarde, c’est votre anonymat. Personne ne connaît votre identité ici, pas plus que votre mission. Vous voyez, je me méfie même de mes agents. Dès qu’on touche à cette saloperie, le danger est partout. Il y a de telles sommes en jeu!
Il s’en fut galamment lui ouvrir la porte :
Où êtes-vous descendue?
– Aux Mimosas, une pension de famille à La Baule. Enfin, j’ai retenu une chambre, je suis venue directement de Quimper jusqu’à chez vous.
– Parfait. Faites-vous connaître comme Mary Lester, étudiante en droit, en vacances à La Baule pour un mois. Si vous avez sur vous ou dans vos bagages quelques documents ayant trait à votre profession, laissez-les-moi.
» Si vous devez communiquer avec moi, faites-le par téléphone, d’une cabine publique de préférence. Évitez de revenir ici.
– Quelle méfiance! dit Mary.
– On n’est jamais trop prudent quand il s’agit de drogue, répondit Graissac.
Et il ajouta en ultime recommandation :
– Si on se rencontre au bar ou sur le parcours, on ne se connaît pas.
– On pourra se parler tout de même!
A nouveau elle le sentit réticent :
– On se parlera comme un ancien membre fait connaissance avec une nouvelle venue. Pas question de parler boutique…
Mary, à qui toutes ces précautions paraissaient excessives, hocha la tête en signe d’acquiescement. Il la prit par le bras :
– Mon ami Fabien semble vous tenir en haute estime. S’il vous arrivait quelque chose, il ne me le pardonnerait jamais.
Et soudain, plus enjoué, il s’exclama :
– Je vous dis « merde », inspecteur Lester!
Il n’avait vraiment pas une dégaine à présenter ses vœux de la sorte. Mary lui sourit largement et sortit.
Décidément, ce Graissac lui plaisait bien.