CHAPITRE 10 : La Traque

1491 Words
La Mercedes Maybach glissait sur le Boulevard Valéry Giscard d'Estaing comme un requin dans des eaux troubles. Dehors, Abidjan n'était plus la perle des lagunes, mais un monstre de béton noyé sous des trombes d'eau. Les essuie-glaces battaient la cadence frénétique de mon cœur. À côté de moi, Idris vérifiait son chargeur. Clic-clac. Le bruit sec du métal résonna dans l'habitacle insonorisé. Il rangea l'arme dans son holster d'épaule, caché sous sa veste en cuir noir. Il avait troqué son costume de PDG pour une tenue de combat urbain. Idris : Tu as froid ? Demanda-t-il sans me regarder. Je tremblais, oui. Mais pas de froid. — J'ai peur, Idris. Qu'est-ce que tu vas lui faire ? Il tourna son visage vers moi, éclairé par intermittence par les néons des maquis de Zone 4 qui défilaient. Idris : Ce qui est nécessaire. Clarisse a volé ma propriété. Elle a v***é ma confiance. À Abidjan, on appelle ça signer son arrêt de mort. Il posa sa main sur ma nuque, ses doigts jouant distraitement avec mes cheveux. Idris : Ne t'inquiète pas pour elle, Naya. Inquiète-toi plutôt de savoir pourquoi elle a fait ça. Si elle a agi seule... elle mourra vite. Si quelqu'un l'a aidée... (sa main se resserra légèrement)... ce sera beaucoup plus long. La voiture s'immobilisa brusquement. Nous étions dans une ruelle sombre derrière un centre commercial désaffecté, transformé en squat de luxe pour "brouteurs" et trafiquants. Les gyrophares n'étaient pas ceux de la police, mais ceux des 4x4 de la sécurité privée d'Idris qui bloquaient les issues. Konaté s'approcha de notre voiture, ruisselant de pluie, une arme automatique en bandoulière. Idris baissa la vitre. Konaté : On l'a, Patron. Mon cœur cessa de battre. Idris : Où ? Demanda Idris. Konaté : Elle s'est réfugiée dans le "Maquis du Dragon", au sous-sol. Elle est armée, Patron. Elle a tiré sur un de mes hommes. Elle hurle qu'elle veut vous parler. Idris : Elle veut me parler ? ricana Idris. Très bien. On descend. Il ouvrit sa portière. Idris : Reste ici, ordonna-t-il. — Non ! criai-je, presque trop vite. Il se figea, un pied dehors. Idris : Non ? Je devais trouver une raison. Vite. Si je restais ici, Clarisse allait négocier sa vie contre la mienne. Je devais être là pour la faire taire, ou pour contrôler le narratif. — Elle... elle me déteste, Idris. Si elle te voit seul, elle va mentir. Elle va inventer des horreurs pour me salir. Je veux être là. Je veux la regarder dans les yeux quand elle osera mentir sur moi. Idris me scruta, la pluie mouillant ses cheveux noirs. Il sembla peser le pour et le contre. Finalement, il tendit la main. Idris : Viens. Mais si ça tire, tu te couches. Je saisis sa main. Elle était brûlante. Nous avançâmes sous la pluie, entourés par une escouade de gardes du corps. L'entrée du maquis était une porte en fer rouillée. À l'intérieur, ça sentait la bière renversée, la sueur et la peur. Le lieu avait été vidé de ses clients. Il ne restait que des chaises renversées et, au fond, barricadée derrière le comptoir du bar, Clarisse. Konaté : Sortez de là ! hurla Konaté. Clarisse : Allez vous faire foutre ! cria la voix stridente de Clarisse. Je parlerai seulement à Idris ! Idris s'avança, écartant ses hommes d'un geste. Il marcha calmement jusqu'au milieu de la salle, ignorant le canon du petit pistolet nickelé qui dépassait du comptoir. Idris : Je suis là, Clarisse. Un silence de mort tomba. Juste le bruit de la pluie sur le toit en tôle. Lentement, Clarisse se leva. Elle était méconnaissable. Ses cheveux étaient trempés, son maquillage coulait en traînées noires sur ses joues, et sa robe rouge était déchirée. Elle tenait son sac à main serré contre elle d'une main et son arme de l'autre. Elle tremblait de tout son corps. Quand elle me vit derrière Idris, ses yeux s'écarquillèrent. Une lueur de haine pure, mais aussi de calcul, y passa. Clarisse : Tiens, tiens... tu as amené ta chienne de garde, cracha-t-elle. Idris : Pose l'arme, Clarisse, dit Idris d'une voix douce, presque apaisante. Donne-moi le sac. Et on pourra discuter. On peut toujours s'arranger. Tu me connais. Clarisse : Je te connais trop bien ! C'est pour ça que je sais que je suis morte si je te donne ce carnet ! Idris ne cilla pas. Idris : Tu veux de l'argent ? Je peux te virer dix millions tout de suite. Tu prends un avion ce soir. Tu disparais. Clarisse : Dix millions ? (Elle eut un rire hystérique). Ce carnet vaut des milliards, Idris ! Il y a ta vie dedans ! Il y a la preuve que tu as tué Amadou Touré ! À l'entente du nom de mon père, Idris se raidit. L'atmosphère devint glaciale. Idris : Qui t'a dit ça ? demanda-t-il, sa voix descendant d'une octave. Tu n'es pas assez intelligente pour décoder ce carnet toute seule, Clarisse. Qui t'a aidée ? Clarisse me fixa. C'était le moment. Elle allait parler. Elle allait dire "C'est ta femme". Je m'avançai d'un pas, sortant de l'ombre d'Idris. — Elle ment, Idris ! criai-je. Regarde-la ! Elle est folle de jalousie ! Elle a inventé tout ça pour nous détruire ! Clarisse braqua son arme sur moi. Clarisse : Toi... espèce de sale petite traîtresse... — Tais-toi ! continuai-je en avançant encore, ignorant le danger, jouant le tout pour le tout. Tu as volé ce carnet parce que tu voulais le faire chanter ! Tu voulais prendre ma place ! Mais tu as échoué, Clarisse. C'est fini. Rends-lui le sac. Aie un peu de dignité ! Je la fixais intensément, essayant de lui transmettre un message par la force de ma pensée : « Ne dis rien. Si tu parles, on meurt toutes les deux. Si tu te tais, je peux peut-être encore t'aider. » Clarisse hésita. Elle regarda Idris, prêt à bondir. Elle regarda Konaté qui la visait avec un fusil d'assaut. Elle me regarda. Elle comprit qu'elle était seule. Clarisse : Tu veux le sac ? hurla-t-elle, les larmes se mêlant à la pluie sur son visage. Elle lança le sac à main en l'air, loin d'elle, vers la porte d'entrée. Par réflexe, tous les regards, y compris celui d'Idris et de Konaté, suivirent la trajectoire du sac en cuir qui atterrit lourdement sur le sol mouillé. C'était la diversion qu'elle cherchait. Clarisse se rua vers la sortie de secours derrière le bar. Konaté : FEU ! hurla Konaté. Le bruit fut assourdissant. TA-TA-TA-TA ! Les balles déchiquetèrent le bois du comptoir, les bouteilles d'alcool explosèrent en une pluie de verre et de liquide ambré. — NON ! criai-je. Idris me plaqua au sol, me couvrant de son corps lourd pour me protéger des éclats. Quand le tir cessa, un silence de plomb retomba, troublé seulement par la sonnerie stridente d'une alarme incendie. Idris se releva lentement, m'aidant à me mettre debout. Il épousseta sa veste. Konaté s'approcha du comptoir, enjambant les débris. Il regarda derrière. Il se tourna vers Idris et secoua la tête. Konaté : Elle est passée, Patron. La porte arrière donne sur les égouts. Il y a du sang. Beaucoup de sang. On l'a touchée. Idris serra les mâchoires. Il était furieux, mais il garda son calme. Il se dirigea vers le sac à main qui gisait près de l'entrée. Mon cœur s'arrêta. Le carnet. Était-il dedans ? Idris ramassa le sac Hermès souillé de boue. Il l'ouvrit. Il le renversa. Du maquillage, un portefeuille, des clés, un téléphone... tombèrent sur le sol. Pas de carnet noir. Idris releva la tête. Ses yeux étaient deux trous noirs. Idris : Elle l'a gardé sur elle. Il se tourna vers ses hommes. Idris : Bloquez tout le quartier. Elle est blessée, elle ne peut pas aller loin. Vous suivez les traces de sang. Vous la trouvez. Et cette fois... vous l'achevez. Il revint vers moi. Je tremblais, pour de vrai cette fois. Clarisse était en vie, mais blessée. Elle avait le carnet. Et elle me détestait encore plus qu'avant. Idris prit mon visage entre ses mains. Il vit ma terreur. Idris : C'est fini, Naya. On rentre. Tu as été courageuse. Il m'embrassa violemment, un b****r au goût de poudre et de pluie. Idris : Maintenant, je sais que je peux te faire confiance. Tu as affronté le canon pour moi. Je fermai les yeux, subissant son b****r, la nausée me tordant le ventre. Il pensait que je l'avais défendu. J'avais juste essayé de sauver ma peau. Mais la vérité, c'est que le carnet était dans la nature. Et Clarisse, blessée et traquée, était désormais une bombe nucléaire prête à exploser.
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