CHAPITRE 6 : La Rivale

1295 Words
Je pris le temps de me changer avant de descendre. J'avais enlevé ma robe "tâchée" de cognac pour enfiler quelque chose de plus armure : un pantalon cigarette noir et un chemisier en soie crème. J'avais refait mon chignon. J'avais remis mon masque. Quand j'arrivai en haut de l'escalier, les rires montaient du salon. Des rires complices. Elles étaient installées dans les canapés en cuir blanc. Tantie Awa, impériale comme toujours, et face à elle, Clarisse. Je la reconnus tout de suite. Clarisse Zadi. "Influenceuse", mannequin, et surtout, l'ombre d'Idris depuis cinq ans. Elle était spectaculaire. Une peau ébène, des extensions brésiliennes qui lui tombaient jusqu'aux reins, des lèvres repulpées et une robe rouge si moulante qu'elle semblait peinte sur son corps voluptueux. Elle était tout ce que je n'étais pas : bruyante, vulgaire, et visiblement adorée par la belle-mère. Clarisse : Ah, voilà "l'épouse", lança Clarisse en me voyant descendre, mimant des guillemets avec ses longs ongles manucurés incrustés de strass. Elle ne se leva pas. Elle me scanna de la tête aux pieds avec un mépris affiché. — Bonjour, Clarisse, dis-je calmement en m'approchant. Je ne savais pas que nous recevions du personnel aujourd'hui. Le sourire de Clarisse se figea. Tantie Awa manqua de s'étouffer avec son thé. Clarisse : Du personnel ? glapit Clarisse en se redressant, ses faux-cils battant furieusement. Chérie, je connais cette maison mieux que toi. J'ai choisi ces rideaux. J'ai choisi ce canapé. J'ai même choisi les draps dans lesquels tu dors. Elle se tourna vers Awa, cherchant du soutien. Clarisse : Maman Awa, tu l'entends ? Elle se prend pour qui, celle-là ? Awa posa sa tasse, un sourire cruel aux lèvres. — Elle se prend pour Madame Konan, Clarisse. Laisse-la jouer à la maîtresse de maison. Ça l'occupe. Je m'assis sur le fauteuil en face d'elles, croisant les jambes. Je devais garder le contrôle. Mon objectif n'était pas de gagner ce combat de coqs, mais de trouver une excuse pour m'isoler dans la chambre d'Idris. — Idris n'est pas là, Clarisse, dis-je. Tu as fait le déplacement pour rien. Clarisse éclata de rire. Un rire de gorge, animal. Clarisse : Tu crois que j'ai besoin qu'Idris soit là pour venir ? Je suis chez moi ici. Et entre nous... Idris m'a appelée avant de partir. Il m'a dit qu'il avait besoin de décompresser ce week-end. San Pedro, c'est joli, non ? Surtout l'hôtel La Baie des Sirènes. C'est notre endroit. Le coup était bas, mais prévisible. Elle essayait de me faire croire qu'elle partait le rejoindre. C'était peut-être vrai. Idris était un homme de pulsions. — J'espère qu'il te paiera bien, répliquai-je avec un sourire glacial. Les temps sont durs pour les escorts, il paraît. Clarisse bondit de son siège. Clarisse : Espèce de petite... ! Tantie Awa : Assise ! claqua la voix de Tantie Awa. Clarisse se figea, mais ses yeux lançaient des éclairs. Tantie Awa : Naya, dit Awa d'une voix doucereuse, ne sois pas jalouse. Clarisse a été une compagne fidèle pour mon fils pendant des années. Elle sait ce qu'il aime. Elle sait comment le satisfaire. Ce n'est pas avec ton air de sainte-nitouche frigide que tu vas le garder. Un homme comme Idris a besoin de feu, pas de glace. Clarisse : Exactement, renchérit Clarisse en se rasseyant, triomphante. Tu n'es qu'un ventre, ma pauvre. Une fois que tu auras fait un bébé, Idris te mettra au placard. Et devine chez qui il viendra dormir ? La nausée me prit à la gorge. Pas à cause de la jalousie, mais à cause de la vulgarité de la scène. C'était ça, ma vie maintenant ? Me battre pour les restes d'un criminel avec une starlette de téléréalité ? Mais je vis mon opportunité. Je me levai brusquement, portant une main à mon front. — Cette conversation est... édifiante. Mais j'ai une migraine épouvantable. Je vais me coucher. Clarisse : C'est ça, fuis ! cria Clarisse. Va pleurer dans ton oreiller ! Je ne répondis pas. Je tournai les talons et montai l'escalier, le dos droit. Dès que je fus hors de vue, je courus. Je ne allai pas dans ma chambre d'amis (celle où je m'étais réfugiée la veille). Je fonçai vers la suite principale. La chambre d'Idris. Celle que nous partagions officiellement. Je verrouillai la porte à double tour. Mon cœur battait la chamade. En bas, elles continuaient de jacasser. Elles pensaient m'avoir brisée. Parfait. Qu'elles savourent leur victoire. Je me tournai vers le lit immense. « Cherche le "Livre Noir". Près de la photo de son père. » La table de chevet côté gauche. C'était le côté d'Idris. Il y avait une lampe design, un réveil, et cette photo encadrée en argent. Un homme sévère, le père fondateur de l'empire, posant devant une scierie dans les années 80. Je saisis le cadre. Lourd. Je l'examinai sous toutes les coutures. Rien derrière. Le fond était vissé. — m***e, soufflai-je. Je fouillai le tiroir de la table de nuit. Des préservatifs, un chargeur de téléphone, un pistolet chargé (encore un). Pas de carnet. Je regardai à nouveau la photo. « Cachette sentimentale. » Je passai mes doigts sur le cadre. Le bois à l'arrière semblait... creux. Je pris la lime à ongles que j'avais gardée dans ma poche (mon passe-partout universel) et je forçai le fond du cadre. Le bois craqua légèrement. Une fine plaque glissa. Et il était là. Un petit carnet Moleskine noir, usé, à la couverture souple. Il était si fin qu'il tenait parfaitement dans l'épaisseur du cadre. Mes mains tremblaient en le sortant. C'était ça. Le "Livre Noir". Je l'ouvris au hasard. Pas de noms. Des codes. « Opération K. - 12/11 - 50M CFA - Validé H.D. » H.D. Henri Diabaté ? Le Ministre ? Je tournai les pages. Des dates. Des montants. Des initiales. C'était le livre de comptes de la corruption. La preuve que tout le système était pourri. Mais à la dernière page écrite, mon sang se figea. Il y avait une date : celle d'il y a trois ans. Et un nom, écrit en toutes lettres cette fois. Pas un code. « Amadou Touré. » Mon père. Et à côté, juste un mot, souligné deux fois : « Élimination. » Je lâchai le carnet sur le lit comme s'il m'avait brûlée. Ce n'était pas un suicide. Ce n'était même pas un "accident" maquillé. C'était une exécution commanditée. Écrite de la main d'Idris. Les larmes montèrent, brûlantes. La haine, pure et noire, envahit mes veines. Il l'avait tué. Il avait signé l'ordre de mort de mon père, et ensuite, il m'avait épousée. Il m'avait touchée avec les mêmes mains qui avaient écrit ce mot. Soudain, la poignée de la chambre s'abaissa. La porte était verrouillée, mais quelqu'un insista. Clarisse : Naya ? C'est moi, Clarisse. Ouvre. Je ramassai le carnet en panique, cherchant où le cacher. Clarisse : Je sais que tu es là, continua la voix de Clarisse derrière la porte, moins agressive, presque... curieuse. Ouvre. J'ai quelque chose à te dire. Quelque chose sur Idris. Je me figeai. Clarisse ne voulait pas m'insulter. Sa voix avait changé. Elle chuchotait. Clarisse : Si tu cherches le carnet, Naya... je sais comment le décoder. Je restai pétrifiée au milieu de la chambre, le petit livre noir serré contre ma poitrine. Clarisse savait ? Était-ce un piège ? Ou est-ce que la "rivale" était en fait une alliée potentielle ? Ou pire... une autre joueuse dans ce jeu mortel qui venait récupérer sa mise.
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