Je restai immobile derrière la porte, le carnet brûlant ma peau à travers le tissu de mon chemisier où je venais de le glisser.
Clarisse : Ouvre, Naya. Je n'ai pas toute la journée avant que la vieille ne remonte.
La voix de Clarisse n'était plus celle d'une harpie hystérique. Elle était basse, pressante, calculée.
Je pris une inspiration tremblante. Si je n'ouvrais pas, elle pouvait hurler, alerter Konaté, dire que je m'étais enfermée dans le saint des saints. Si j'ouvrais, je risquais tout. Mais elle avait parlé du code. Elle savait.
Je tournai la clé dans la serrure. Clic-clac.
La porte s'ouvrit. Clarisse entra comme une bourrasque, une tornade de parfum Dior et de soie rouge. Elle referma la porte derrière elle et verrouilla immédiatement.
Elle se tourna vers moi, les bras croisés, son visage parfait dénué de toute moquerie.
Clarisse : Tu l'as trouvé, n'est-ce pas ?
Je reculai d'un pas, ma main effleurant instinctivement le coupe-papier en argent posé sur le guéridon de l'entrée.
— De quoi tu parles ?
Clarisse leva les yeux au ciel, un geste théâtral, mais sans méchanceté cette fois.
Clarisse : Arrête ton cinéma. J'ai entendu le bois craquer. Je sais où il le cache. Ça fait deux ans que je cherche un moyen d'entrer ici sans que Konaté me surveille, mais Idris ne me laisse jamais seule dans cette chambre. Toi, tu as l'avantage de l'épouse : on te sous-estime.
Elle s'avança vers moi, tendant la main.
Clarisse : Fais voir.
— Tu rêves, crachai-je. Si tu crois que je vais te donner...
Clarisse : Je ne veux pas le voler, idiote ! coupa-t-elle sèchement. Je veux juste vérifier que c'est bien le bon carnet. Celui de 2023.
2023. L'année de la mort de mon père.
Je la fixai, cherchant une trace de trahison dans ses yeux. Je n'y vis que de l'avidité et une forme de haine froide qui ressemblait étrangement à la mienne. Lentement, je sortis le carnet de mon chemisier.
Les yeux de Clarisse brillèrent.
Clarisse : Le petit livre noir d'Idris... Le cimetière de ses péchés.
Elle s'assit sur le bord du lit, tapotant la place à côté d'elle. L'image était surréaliste : l'épouse et la maîtresse, assises sur le lit conjugal du monstre, unies par un secret mortel.
— Pourquoi tu m'aides ? demandai-je sans m'asseoir. Il y a dix minutes, tu voulais m'arracher les yeux.
Clarisse : Je veux toujours t'arracher les yeux, ma chérie, répondit-elle avec un sourire carnassier. Tu as pris ma place. Tu portes la bague que j'ai méritée. Mais je suis pragmatique. Idris m'a jetée comme une vieille chaussette dès qu'il a eu besoin d'un "mariage respectable" pour ses affaires. Il m'a promis un appartement à Biétry et une rente mensuelle. Devine quoi ?
— Il a coupé les vivres ?
Clarisse : Il a tout coupé. Et il m'a fait comprendre que si je parlais, j'aurais un accident. Comme ton père.
Le froid m'envahit à nouveau.
— Tu savais pour mon père ?
Clarisse haussa les épaules, un geste d'une cruauté désinvolte.
Clarisse : Tout le monde savait qu'Amadou Touré gênait. Il refusait de vendre ses terrains pour le projet immobilier d'Idris. Il voulait porter plainte pour corruption. Idris n'aime pas les procès. Ça coûte cher et ça fait mauvais genre.
Elle pointa le carnet du doigt.
Clarisse : Ouvre-le. Les codes. Tu ne comprendras rien si tu ne connais pas la clé.
J'ouvris le carnet à la page fatidique. « Opération K. - 12/11 - 50M CFA - Validé H.D. »
— H.D., c'est Henri Diabaté, dis-je.
Clarisse : Bravo, Sherlock. Ça, c'est la partie facile. Mais regarde les chiffres à côté. "12/11". Ce n'est pas une date.
Je fronçai les sourcils. — Le 12 novembre ?
Clarisse : Non. Idris déteste les dates. Il dit que c'est trop facile à tracer pour la police. "12/11", c'est une référence géographique. Zone 12, Lot 11. C'est l'emplacement des terrains qu'il vole. Mais le plus important, c'est ça...
Elle pointa une série de chiffres griffonnés dans la marge : 77-99-00.
— Ça ressemble à un numéro de téléphone, suggérai-je.
Clarisse : C'est un compte bancaire offshore. Au Liban. C'est là qu'il cache l'argent liquide, celui qui n'apparaît pas dans les livres de la société. Si tu as ce carnet, tu as la carte au trésor. Mais tu as aussi la preuve qui peut l'envoyer en prison à vie... ou le faire exécuter par ses propres partenaires s'ils apprennent qu'il les vole.
Je relevais la tête, comprenant soudain l'enjeu. Idris ne volait pas seulement les pauvres. Il volait ses complices. H.D. (le Ministre) ne savait probablement pas qu'Idris gardait une partie du butin au Liban.
— C'est une bombe atomique, murmurai-je.
Clarisse : Exactement. Et tu tiens le détonateur.
Clarisse se leva, lissant sa robe rouge.
Clarisse : Maintenant, écoute-moi bien, Naya. Tu ne peux pas garder ce carnet ici. Si Konaté fouille la chambre – et il le fera quand Idris rentrera – il le trouvera. Et tu seras morte avant le dîner.
— Où je le mets ?
Clarisse : Donne-le-moi.
Je reculai brusquement, serrant le carnet contre moi.
— Jamais.
Clarisse soupira, exaspérée.
Clarisse : Tu es têtue, c'est bien. Ça te gardera en vie. Mais réfléchis. Je sors d'ici dans cinq minutes avec mon sac à main Hermès. Personne ne me fouille. Je suis "l'ex inoffensive". Toi, tu es la prisonnière. Si tu gardes ça, tu es f****e.
— Et qu'est-ce qui me garantit que tu ne vas pas aller voir Idris pour lui rendre le carnet en échange de ton appartement ?
Clarisse me fixa droit dans les yeux. Son masque de beauté superficielle tomba, révélant une femme blessée et vengeresse.
Clarisse : Parce que je ne veux pas un appartement, Naya. Je veux le voir détruit. Je veux le voir ramper. Il m'a humiliée. Il m'a fait croire qu'il m'aimait pendant cinq ans, alors que j'étais juste sa blanchisseuse de luxe.
Elle s'approcha, sa voix devenant un murmure conspirateur.
Clarisse : On a le même ennemi. Toi, tu es à l'intérieur. Moi, je suis à l'extérieur. Donne-moi le carnet. Je le mettrai en sécurité. Je ferai des copies. Et quand le moment sera venu, on le fera tomber. Ensemble.
Le silence tomba dans la chambre. C'était un pari fou. Confier la seule preuve du meurtre de mon père à la femme qui avait partagé le lit de son assassin. Mais elle avait raison. Je ne pouvais pas garder le carnet. Konaté allait me surveiller jour et nuit.
Je regardai le carnet une dernière fois. Le nom de mon père. Élimination.
Je le tendis vers elle.
Clarisse le saisit, le glissa dans son décolleté en un geste fluide.
Clarisse : Sage décision.
Soudain, des pas lourds résonnèrent dans le couloir. Puis, une voix autoritaire. Celle de Tantie Awa.
Tantie Awa : Konaté ! Ouvre cette porte ! Je sais qu'elles complotent quelque chose !
Clarisse et moi échangeâmes un regard de panique pure. Le temps des discussions était fini.
Clarisse : Frappe-moi, chuchota Clarisse.
— Quoi ?
Clarisse : Frappe-moi ! Il faut qu'ils croient qu'on se battait ! Vite !
Je n'hésitai pas. Je canalisai toute ma rage, toute ma frustration, et je balançai ma main. Ma paume claqua violemment contre la joue parfaite de Clarisse. Elle poussa un cri strident, recula et renversa volontairement la lampe de chevet qui se brisa au sol.
La porte s'ouvrit à la volée. Konaté entra, arme au poing, suivi de Tantie Awa.
Ils découvrirent une scène de chaos : la lampe brisée, Clarisse se tenant la joue, les larmes aux yeux, et moi, haletante, les cheveux en désordre, tremblante de fausse rage.
— Sors de ma chambre ! hurrai-je à pleins poumons en pointant Clarisse du doigt. Sors d'ici, espèce de traînée !
Tantie Awa regarda Clarisse, puis moi, puis les débris au sol. Un lent sourire étira ses lèvres peintes. Elle pensait voir deux femmes se battre pour son fils. Elle adorait ça.
Tantie Awa : Intéressant, dit Awa. Très intéressant.
Clarisse se redressa, jouant son rôle à la perfection. Elle ramassa son sac, foudroya Awa du regard, puis moi.
Clarisse : Tu es folle ! cria-t-elle en se dirigeant vers la sortie, le carnet bien au chaud contre sa peau. Garde-le, ton mari psychopathe ! Je ne veux plus jamais mettre les pieds ici !
Elle bouscula Konaté et sortit en trombe.
Je restai seule face à Awa et au chef de la sécurité. J'avais perdu le carnet. J'avais gagné une alliée. Mais maintenant, j'étais seule dans la fosse aux lions, et le lion allait rentrer demain.