CHAPITRE 12 : L'Ombre sous la Pluie

1434 Words
L'horloge digitale du réveil affichait 02h14. Idris dormait. Pour de bon cette fois. La vodka et l'épuisement de la traque avaient eu raison de sa vigilance. Il était étendu sur le dos, un bras jeté en travers de ma place vide, comme pour me retenir même dans ses rêves. Sa respiration était lourde, régulière. Je glissai hors du lit avec la lenteur d'un reptile. J'avais préparé mes affaires sous le tas de vêtements "sales" que j'avais laissé près du dressing. Un legging noir, un sweat à capuche sombre (celui d'Idris, ironiquement, pour masquer mon odeur si les chiens étaient sortis), et des baskets. Je m'habillai dans le noir total, guidée par l'habitude. Je tâtai ma poche arrière. Le flacon de bétadine, les pansements, les antibiotiques. Et le téléphone prépayé. Tout était là. Je me dirigeai vers la baie vitrée qui donnait sur le balcon. La porte de la chambre était trop risquée : le couloir était surveillé par des caméras et Konaté faisait des rondes aléatoires. Le balcon, par contre, était un angle mort. Idris se croyait en sécurité au deuxième étage. Il avait tort. Je déverrouillai la baie vitrée. Le mécanisme était bien huilé, mais le vent s'engouffra avec un sifflement léger. Je me figeai, regardant Idris. Il grogna, bougea une jambe, mais ne se réveilla pas. Je sortis. L'air était saturé d'humidité. La pluie avait cessé, mais le ciel restait menaçant. Je enjambai la rambarde. En dessous, c'était le toit de la terrasse du rez-de-chaussée. Trois mètres de vide. Je n'avais pas fait de gym depuis le lycée, mais la peur donne des ailes. Je me laissai pendre par les bras, puis je lâchai prise. L'atterrissage fut rude. Je roulai sur le toit en tuiles pour amortir le choc. Un bruit de frottement, couvert par le bruissement des palmiers agités par le vent. De là, je sautai dans le jardin, atterrissant dans un massif d'hibiscus trempés. Je restai accroupie, le cœur battant dans la boue. Les chiens. Où étaient les rottweilers ? J'entendis un cliquetis de chaînes au loin, près du portail principal. Konaté les avait attachés à cause de l'orage. Une chance inouïe. Je courus vers le mur d'enceinte côté lagune. C'était le point faible. Les murs étaient hauts, surmontés de barbelés, mais il y avait ce vieux manguier dont les branches dépassaient. L'escalade fut un calvaire. L'écorce mouillée glissait, mes ongles se cassaient, ma plaie au bras (fraîchement recousue par Idris) me lançait des décharges électriques à chaque traction. Je serrai les dents pour ne pas hurler. Pour mon père. Pour la vérité. Je basculai de l'autre côté, déchirant mon legging sur les barbelés, et tombai lourdement sur la berge vaseuse de la lagune Ébrié. J'étais dehors. Je ne perdis pas une seconde. Blockhauss n'était pas loin à vol d'oiseau, mais par la route, c'était un détour dangereux. Par la berge, c'était direct. Je courus dans la vase, trébuchant sur des déchets plastiques, des vieilles pirogues abandonnées et des racines de mangrove. L'odeur de la lagune était forte, mélange de sel et de pourriture. Vingt minutes plus tard, j'arrivai à l'entrée du village. Blockhauss. Un autre monde. Des ruelles en terre battue, des maisons en briques non finies, et ce silence pesant des lieux qui savent garder des secrets. Je sortis le téléphone. « Je suis à l'entrée, près de l'Église. Où est le Nid ? » Réponse immédiate (elle ne dormait pas, la douleur devait la tenir éveillée). « Prends la ruelle à gauche du maquis "Chez Tantie Alice". Deuxième porte bleue en métal. Frappe 3 fois. » Je m'enfonçai dans le labyrinthe. Des ombres bougeaient. Des regards. Ici, on ne posait pas de questions, mais on voyait tout. Je trouvai la porte bleue. La peinture s'écaillait. Toc. Toc. Toc. Un bruit de verrou qu'on tire. La porte s'entrouvrit. L'obscurité totale. Une main glacée m'attrapa le poignet et me tira à l'intérieur. L'odeur de sang me prit à la gorge instantanément. C'était une odeur métallique, lourde, écœurante. Clarisse était affalée sur un matelas posé à même le sol, éclairée par la seule lumière d'une bougie. Elle était livide. Ses lèvres étaient bleues. Sa jambe... mon Dieu. Le bandage de fortune (sa robe déchirée) était imbibé de noir. Clarisse : Tu as mis du temps, souffla-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un filet d'air. Elle tenait toujours son pistolet, mais sa main tremblait tellement qu'elle n'aurait pas pu viser un éléphant dans un couloir. Je m'agenouillai près d'elle, sortant mon butin. — Je devais attendre qu'il dorme. Fais voir ça. Je retirai le tissu collé par le sang séché. Clarisse gémit, cambrant le dos. La balle avait traversé le mollet. C'était moche, gonflé, violet sur les bords, mais l'os ne semblait pas touché. Le problème, c'était l'hémorragie. — Ça va faire mal, prévins-je en débouchant la vodka (j'avais volé une petite flasque dans le bar du salon avant de sortir, un détail que j'avais oublié de mentionner, mais qui sauvait la mise). Clarisse : Vas-y... fais-le... Je versai l'alcool sur la plaie. Clarisse hurla, un cri qu'elle étouffa en mordant son propre poing. Je versai ensuite la Bétadine. Puis je pris les compresses et le bandage compressif volés à Idris. Je serrai fort. Très fort. Clarisse : Arrête... tu me tues... pleura-t-elle. — Je te sauve la vie, idiote. Si je ne serre pas, tu te vides. Je fixai le bandage. Le sang semblait s'arrêter de traverser. Je lui fis avaler deux antibiotiques et deux anti-douleurs puissants (du tramadol que j'avais trouvé dans la trousse). Elle retomba sur le matelas, haletante, en sueur. Mais elle était vivante. Je m'assis par terre, le dos contre le mur froid, essuyant mes mains tachées de sang sur mon sweat. — Le carnet, dis-je. Clarisse tourna la tête vers moi. Ses yeux brillaient de fièvre. Elle glissa sa main sous le matelas. Elle sortit le petit Moleskine noir. Clarisse : Tiens. Je tendis la main, surprise. — Tu me le donnes ? Comme ça ? Clarisse : Je ne peux plus courir, Naya. Regarde-moi. Je suis finie. Si je garde ce truc, je suis morte. Toi... toi tu es folle. Tu es revenue. Tu m'as soignée. Tu as plus de chances de le détruire que moi. Je pris le carnet. Il était chaud. C'était la preuve. La fin d'Idris. — Qu'est-ce que tu vas faire ? demandai-je. Clarisse : Je vais dormir. Demain, j'appellerai un cousin pour qu'il m'emmène au village, loin d'Abidjan. Idris ne me cherchera pas là-bas si je disparais des radars. Dis-lui... dis-lui que je suis morte. Ou que j'ai pris un bateau pour le Ghana. Elle me saisit le bras. Clarisse : Naya. Fais-le payer. Pour moi aussi. Ce chien m'a tout pris. — Je le ferai. Je te le promets. Je me levai. Il fallait que je rentre. Il était presque 3h30. Si Idris se réveillait... Je cachai le carnet dans ma ceinture, contre ma peau, sous le sweat. — Adieu, Clarisse. Clarisse : Adieu, "Madame Konan". Je sortis dans la nuit. Le retour fut un cauchemar. La fatigue, la boue, la peur. Je refis le chemin inverse. La lagune. Le manguier. Le mur. L'escalade pour rentrer fut plus dure. Mes bras ne répondaient plus. Je glissai deux fois, manquant de tomber. Enfin, je retombai dans le jardin de la villa. Je grimpai sur le toit de la terrasse, puis je me hissai sur le balcon de la chambre. Mes muscles brûlaient. Je glissai à l'intérieur de la chambre. Le silence. Idris n'avait pas bougé. Je me déshabillai en vitesse, cachant mes vêtements boueux et le carnet tout au fond d'un tiroir secret de ma propre valise (celui avec le double-fond pour les bijoux). Je filai sous la douche pour rincer la boue et le sang de Clarisse. Je me glissai dans le lit, nue, glacée. Je me collai contre le dos chaud d'Idris pour arrêter de trembler. Il bougea. Mon cœur s'arrêta. Il se tourna vers moi, à moitié endormi. Son bras lourd se posa sur ma taille. Il me tira contre lui. Idris : Tu es froide, murmura-t-il, la voix pâteuse. — J'ai eu froid... la clim est trop forte... Il ne répondit pas. Il enfouit son visage dans mon cou. — Dors... Il se rendormit. Je restai les yeux grands ouverts dans le noir, sentant le poids de son bras. Le bras de l'assassin de mon père. Le carnet était dans la chambre. Clarisse était sauve. Et Idris dormait avec l'ennemi. J'avais gagné la manche. Mais la guerre finale approchait.
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