Une minute. Il a fallu une minute pour que l'empire Konan s'effondre.
Idris ne bougeait plus. Il fixait l'écran de son téléphone comme si c'était le visage de la méduse. La lumière bleue de l'écran éclairait son visage déformé par une terreur primaire.
Le silence de la chambre fut brisé par un son venant de l'extérieur. Un son lointain, d'abord, comme le bourdonnement d'un essaim d'abeilles en colère. Puis plus fort. Des cris. Des klaxons. Abidjan se réveillait. Et Abidjan avait faim de justice.
Konaté, toujours posté près de la porte, sortit son propre téléphone. Il lut quelque chose. Son visage de pierre se fissura.
Konaté : Patron... murmura-t-il. C'est partout. f*******:, w******p, TikTok... Le carnet. Les photos. Il y a même un enregistrement audio de vous menaçant le Ministre.
Idris leva lentement les yeux vers son chef de sécurité.
Idris : Le Ministre... dit-il d'une voix rauque. Appelle Henri. Dis-lui de bloquer ça. Dis-lui que je paierai le double.
Konaté secoua la tête, un geste lent, définitif.
Konaté : Le Ministre vient de publier un tweet, Patron. Il dit qu'il est "choqué par les révélations" et qu'il demande l'ouverture immédiate d'une enquête contre vous. Il vous a lâché. Ils vous ont tous lâché.
Idris laissa échapper un rire. Un son brisé, aigu, qui ressemblait à un sanglot.
Idris : Lâché... Après tout ce que j'ai payé...
Soudain, il se tourna vers moi. La tristesse disparut, remplacée par une fureur volcanique. Il n'était plus un homme d'affaires ruiné. Il était une bête acculée.
Idris : C'est toi, souffla-t-il. C'est toi la source. "Le ciel est rouge"... C'était le signal.
Il se rua vers la table de nuit, récupérant son Beretta.
Idris : Konaté ! hurla-t-il. Prépare la voiture. On sort par l'arrière. On va à l'aérodrome privé.
Konaté : L'aéroport est bouclé par la Gendarmerie, Patron, répondit Konaté sans bouger. Et la foule bloque le portail principal. Ils sont en train d'escalader les murs.
Idris : ALORS OUVRE LE FEU ! TIRE DANS LE TAS !
Konaté : Je ne vais pas tirer sur des civils pour vous, Idris. Pas pour un homme fauché.
Le temps s'arrêta. Idris regarda Konaté, stupéfait.
Idris : Quoi ?
Konaté : J'ai vu le solde, Patron. L'argent est parti. Plus d'argent, plus de loyauté. C'est la règle.
Konaté rangea son arme. Il me jeta un dernier regard. Pas de pitié, juste une indifférence professionnelle.
Konaté : Débrouillez-vous avec votre femme. Moi, je me tire avant que la BAC n'arrive.
Le géant ouvrit la porte et disparut dans le couloir, laissant Idris seul face à son destin. Et face à moi.
Idris resta figé un instant, trahi par son ombre. Puis il se tourna lentement vers moi. Il était seul. Ruiné. Humilié. Il ne lui restait qu'une seule chose : sa vengeance.
Idris : Tu m'as tout pris, dit-il en s'approchant, l'arme à la main. Mon argent. Ma réputation. Mes hommes.
Il leva le pistolet, le pointant droit sur mon cœur.
Idris : Tu crois que tu as gagné, Naya ? Tu crois que tu vas sortir d'ici et jouer les héroïnes ?
Je tirai sur mes liens. Ma main droite était libre, mais la gauche était toujours attachée au dossier de la chaise. Mes chevilles étaient entravées. J'étais une cible facile.
— C'est fini, Idris ! criai-je. Écoute dehors ! Ils arrivent ! Si tu me tues, tu ne sortiras jamais vivant !
Idris : Je ne compte pas sortir vivant, répondit-il avec un calme terrifiant. Je compte t'emmener en enfer avec moi.
Son doigt se contracta sur la gâchette.
Je n'avais qu'une fraction de seconde. Ma main droite, libre, attrapa la bouteille de whisky posée sur le guéridon à côté de moi. Je la lançai de toutes mes forces. Non pas sur lui – j'aurais raté – mais sur la main qui tenait l'arme.
Le verre lourd percuta son poignet. Le coup partit. BANG !
La balle siffla à mon oreille, se logeant dans la tête de lit capitonnée derrière moi. Idris lâcha l'arme sous le choc, hurlant de douleur. Le Beretta glissa sous le lit.
Il se jeta sur moi à mains nues.
La chaise bascula sous la violence de l'impact. Nous tombâmes au sol, lui sur moi, ses mains cherchant ma gorge. Il était lourd, puissant, fou de rage. Je sentis ses doigts se refermer sur ma trachée. L'air se coupa. Des points noirs dansèrent devant mes yeux.
Idris : Meurs ! crachait-il, sa salive tombant sur mon visage. Meurs, sale p****n !
Je me débattais, griffant son visage avec ma main libre, cherchant ses yeux. Mais il ne sentait rien. La haine l'anesthésiait.
Je cherchais de l'air. Je cherchais une arme. Ma main gauche, toujours attachée au dossier de la chaise brisée, heurta quelque chose au sol. Un morceau de verre. Un débris du miroir qu'il avait brisé plus tôt.
Mes doigts se refermèrent sur l'éclat tranchant. Je ne sentis pas la coupure dans ma paume. Je rassemblai mes dernières forces. Je levai le bras gauche autant que la corde le permettait. Et je plantai le morceau de verre.
Pas dans son cœur. Je n'avais pas l'angle. Dans son cou. Juste sous l'oreille.
Idris se figea. Ses yeux s'écarquillèrent. Sa prise sur ma gorge se relâcha instantanément. Il porta la main à son cou. Le sang jaillit, noir et pulsatile, arrosant ma poitrine.
Il essaya de parler, mais seul un gargouillis sortit. Il bascula sur le côté, roulant hors de moi.
Je pris une grande inspiration, l'air brûlant mes poumons meurtris. Je me redressai, tremblante, tirant sur mes liens pour me libérer totalement de la chaise cassée.
Idris était allongé sur le tapis persan, convulsant. Il me regardait. Il y avait de la peur dans ses yeux maintenant. La peur d'un enfant qui réalise que le jeu est fini.
Je me traînai jusqu'à lui. Je n'avais pas de pitié. Pas après ce qu'il avait fait à mon père. Pas après ce qu'il m'avait fait.
Je me penchai au-dessus de lui.
— Amadou Touré, chuchotai-je. Il s'appelait Amadou Touré. N'oublie pas ce nom quand tu arriveras de l'autre côté.
La lumière s'éteignit dans les yeux d'Idris Konan. Le "Boa d'Abidjan" n'était plus qu'un corps vide sur un tapis taché de whisky et de sang.
Soudain, la porte de la chambre vola en éclats.
— POLICE ! COUCHÉE !
Des hommes en uniforme noir, cagoulés, envahirent la pièce, fusils d'assaut braqués. Je levai ma main libre, ensanglantée, paume ouverte.
— Ne tirez pas ! Je suis l'otage ! Je suis sa femme !
Un officier s'approcha, vérifia le pouls d'Idris, puis me regarda. Il vit mes poignets meurtris par les liens, mon visage tuméfié, le sang de mon mari sur moi. Il baissa son arme.
Officier : C'est fini, Madame. On vous tient.
Derrière lui, dans l'encadrement de la porte défoncée, une silhouette apparut. Pas un policier. Un jeune homme en sweat-shirt à capuche, lunettes épaisses, tenant un ordinateur portable. Hamed.
Il me vit. Il vit le corps. Il me fit un signe de tête imperceptible. Un signe qui voulait dire : Mission accomplie.
Je fermai les yeux et me laissai tomber en arrière. Les sirènes hurlaient. La foule chantait dehors. Le cauchemar était fini.
Mais je savais que pour moi, une autre vie commençait. Une vie avec du sang sur les mains.