CHAPITRE 18 : Les Reines d'Assinie (ÉPILOGUE)

856 Words
Six mois plus tard. Le soleil couchant incendiait l'océan Atlantique, peignant les vagues d'Assinie d'une couleur or et sang. Ici, loin du bruit et de la fureur d'Abidjan, le temps semblait s'être arrêté. J'étais assise sur la terrasse en teck de notre nouvelle villa. Pas une prison dorée cette fois. Une forteresse de liberté. Le vent marin jouait avec le bas de mon paréo en soie blanche. Je regardai ma main. La coupure dans ma paume s'était transformée en une fine ligne blanche. Une ligne de vie. Clarisse : Tu penses encore à lui ? Je tournai la tête. Clarisse s'avançait vers moi. Elle boitait légèrement, s'appuyant sur une canne en ébène au pommeau d'argent, mais elle n'avait jamais été aussi belle. Elle avait troqué ses robes vulgaires pour un lin élégant. La balle qui avait traversé sa jambe avait tué la bimbo superficielle pour faire naître une femme d'affaires redoutable. — Non, répondis-je en souriant. Je pense à sa mère. Clarisse éclata de rire en s'asseyant difficilement sur la chaise longue voisine. Clarisse : Aux dernières nouvelles, Tantie Awa a essayé d'acheter la gardienne de la MACA avec ses bijoux. Mais la gardienne a pris les bijoux et l'a quand même envoyée au trou. La "Reine Mère" nettoie les latrines maintenant. Je bus une gorgée de mon cocktail. La justice avait été implacable. Sans l'argent pour corrompre les juges, le château de cartes s'était effondré. Awa Konan, le Ministre Diabaté, les associés libanais... tous étaient tombés comme des dominos. Le procès avait été le feuilleton de l'année. Moi, la veuve noire héroïque, acquittée sous les acclamations de la foule qui voyait en moi celle qui avait abattu le tyran. La légitime défense avait été plaidée, mais c'est l'opinion publique qui m'avait sauvée. Clarisse : Et ta famille ? demanda Clarisse. — Maman et les filles sont bien installées à Dakar. Hamed a acheté la maison via une société écran. Elles sont en sécurité. Elles ne sauront jamais tout, mais elles savent qu'Amadou Touré a été vengé. Une silhouette apparut derrière nous. Hamed. Il portait toujours ses lunettes épaisses, mais il avait troqué ses sweats à capuche pour une chemise légère. Il posa son ordinateur portable sur la table basse. Hamed : Le transfert final est terminé, annonça-t-il calmement. Nous nous penchâmes sur l'écran. Le Gouvernement ivoirien cherchait encore les 12 milliards. Ils avaient retourné le bureau d'Idris, interrogé les banques suisses, menacé les paradis fiscaux. Mais l'argent n'existait plus. Il était devenu numérique, invisible, insaisissable. Hamed pointa les graphiques. Hamed : Partie 1 : Quatre milliards dispersés en micro-dons anonymes vers des hôpitaux, des écoles et des orphelinats à travers le pays. Le "Don Fantôme". Le peuple a récupéré son dû. Hamed : Partie 2 : Quatre milliards injectés dans la Fondation Amadou Touré. Officiellement, c'est un donateur anonyme international. La fondation aide déjà les victimes d'expropriations abusives. Ton père construit des toits depuis sa tombe, Naya. Je sentis une larme couler, mais c'était une larme de paix. — Et la Partie 3 ? demanda Clarisse avec un clin d'œil avide. Hamed sourit. Hamed : Quatre milliards sécurisés sur trois comptes distincts à Singapour, inaccessibles aux autorités. Un pour Naya. Un pour Clarisse. Un pour moi. Clarisse : Notre retraite, souffla Clarisse. Ou notre capital de guerre. Je me levai et m'approchai de la balustrade. Je regardai l'horizon. J'avais 26 ans. J'étais veuve, riche et libre. Mais surtout, je n'étais plus seule. J'avais une sœur. Une sœur que j'avais détestée, combattue, puis sauvée. Une sœur qui portait les cicatrices de notre guerre sur sa jambe, comme je portais les miennes dans mon âme. Clarisse se leva péniblement et vint se mettre à côté de moi. Hamed nous rejoignit. Trois survivants. Clarisse : On fait quoi maintenant ? Demanda Clarisse en regardant la mer. On a l'argent. On a la liberté. On s'ennuie ? Je la regardai. Je vis la lueur dans ses yeux. La même lueur que dans les miens. Nous avions goûté à l'adrénaline. Nous avions fait tomber un empire. Il était difficile de retourner à une vie normale. Je souris, un sourire qui rappelait celui que j'avais eu face à Idris avant la fin. — Idris n'était pas le seul monstre à Abidjan, Clarisse. Il y en a d'autres. Des hommes qui pensent qu'ils peuvent tout acheter. Des hommes qui brisent des vies. Je posai ma main sur la sienne. — On a l'argent. On a la technologie avec Hamed. On a le réseau. Clarisse : Tu suggères quoi ? demanda-t-elle, excitée. — Je suggère qu'on ne prenne pas notre retraite, dis-je en levant mon verre vers le soleil couchant. Je suggère qu'on nettoie la ville. Clarisse éclata de rire, un rire franc et sonore. Elle cogna son verre contre le mien. Clarisse : À la Fondation Touré. — Aux Reines d'Assinie, corrigeai-je. Le soleil disparut dans l'océan, emportant avec lui les fantômes du passé. La nuit tombait, mais nous n'avions plus peur du noir. Car désormais, les ténèbres nous appartenaient. FIN.
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