CHAPITRE 2 : L'Inspection

1282 Words
Le soleil d'Abidjan ne pardonne pas. Il était à peine sept heures du matin, mais une lumière crue, blanche, traversait déjà les rideaux de soie lourds de la chambre nuptiale, brûlant mes rétines. Je me suis réveillée seule. Le côté du lit d'Idris était froid, les draps impeccablement tirés, comme s'il n'avait jamais été là. Comme si la violence de la veille n'avait été qu'un cauchemar. Mais la douleur sourde entre mes cuisses et les courbatures dans mon dos me rappelaient que tout était réel. J'étais Madame Konan. J'étais la propriété du diable. On frappa à la porte. Trois coups secs. Autoritaires. — Entrez, croassai-je, la gorge sèche. Une domestique en uniforme beige entra, le regard rivé au sol. Elle tenait un plateau avec une carafe d'eau et une boîte de paracétamol. Elle savait. Tout le personnel savait ce qui se passait dans cette chambre. Domestique : Madame la mère vous attend pour le petit-déjeuner sur la terrasse, murmura-t-elle sans oser lever les yeux vers moi. Elle a dit... (La jeune fille hésita, terrifiée)... Elle a dit que vous avez dix minutes. Pas une de plus. Je me suis levée, ignorant la grimace de douleur qui tordait mon visage. J'ai avalé les comprimés à sec. J'ai filé sous la douche, laissant l'eau brûlante tenter de détendre mes muscles meurtris. Je n'ai pas choisi une tenue de victime. J'ai enfilé une robe fourreau en lin blanc, stricte, élégante, qui cachait mes bleus mais soulignait ma silhouette. J'ai attaché mes cheveux en un chignon sévère. Pas de maquillage pour cacher ma fatigue. Qu'ils voient ce qu'ils ont fait. Je suis descendue. La villa Konan était un mausolée de marbre et de bois précieux, niché au cœur du quartier des Ambassades à Cocody. Tout ici criait l'argent volé. Les vases Ming dans le couloir, les tableaux de maîtres contemporains, les sculptures en ébène. Sur la terrasse qui surplombait la piscine à débordement et, plus loin, la lagune, Tantie Awa trônait. Awa Konan. La matriarche. La femme qui tirait les ficelles de l'empire depuis la mort de son mari. Elle portait un grand boubou en bazin riche, bleu roi, brodé d'or, et une coiffe assortie qui la faisait paraître deux fois plus grande. Elle buvait son thé avec une délicatesse qui contrastait avec la cruauté de son regard. Tantie Awa : Tu es en retard de deux minutes, dit-elle sans me regarder, posant sa tasse en porcelaine. — Bonjour à vous aussi, Mère. Elle tourna lentement la tête vers moi. Ses yeux étaient noirs, sans fond, les mêmes que ceux de son fils. Tantie Awa : Ne m'appelle pas "Mère". Tu n'es pas ma fille. Tu es un contrat. Assieds-toi. Je m'assis en face d'elle. La table était garnie de viennoiseries, de fruits tropicaux coupés avec précision, et de jus frais. Je n'avais pas faim. La nausée me tenait au ventre. Awa claqua des doigts. La même domestique que tout à l'heure, celle de la chambre, s'approcha. Elle ne portait pas de café. Elle portait un panier en osier. À l'intérieur, plié grossièrement, se trouvait le drap de notre nuit de noces. Mon sang se glaça. C'était une coutume archaïque, une tradition villageoise que certaines familles riches maintenaient par pur sadisme, pour affirmer leur contrôle. Awa fit un geste du menton. La domestique déplia le drap sur une chaise vide à côté de nous. La tache de sang séché, sombre sur le coton blanc, était visible. La preuve de ma "pureté". Ou plutôt, la preuve que son fils avait bien pris possession de son jouet. Tantie Awa : Bien, fit Awa, inspectant la tache comme on inspecte la qualité d'un tissu au marché d'Adjamé. Au moins, ton père, paix à son âme de lâche, a su garder sa marchandise intacte. Idris n'aime pas passer après les autres. Je serrai les poings sous la table, mes ongles s'enfonçant dans mes paumes jusqu'au sang. — C'est tout ce qui vous importe ? demandai-je d'une voix blanche. Tantie Awa : C'est la seule chose que tu as à offrir, ma fille. Ton nom est sali par la faillite. Ta beauté ? (Elle eut un petit rire méprisant). Abidjan est remplie de belles filles prêtes à écarter les cuisses pour un sac Vuitton. La seule chose qui te distingue, c'est ce sang sur ce drap. Et maintenant que c'est fait... ta valeur vient de chuter. Elle fit signe à la domestique de remporter le drap, comme on évacue une ordure. Tantie Awa : Écoute-moi bien, Naya. Idris t'a épousée pour calmer les actionnaires qui voulaient un PDG "stable et marié". Tu es une façade. Ne t'avise jamais de penser que tu es la maîtresse de cette maison. Ici, c'est moi qui commande. Idris ne rentrera pas avant tard ce soir. Il a des affaires... et des divertissements. Toi, tu resteras ici. Tu ne sors pas sans mon autorisation. Tu ne reçois pas d'appels. — Je ne suis pas une prisonnière, répliquai-je, le feu montant à mes joues. Tantie Awa se pencha en avant, son parfum lourd de musc et d'ambre m'envahissant les narines. Tantie Awa : Oh que si. Tu es une prisonnière de luxe. Regarde autour de toi. Les murs sont hauts, les gardes sont armés, et ils sont payés par moi. Si tu tentes de sortir, ils te ramèneront. Et Idris... Idris n'aime pas qu'on lui désobéisse. Tu as vu de quoi il est capable quand il est calme. Tu ne veux pas le voir quand il est en colère. Elle reprit sa tasse de thé, retrouvant son calme impérial. Tantie Awa : Mange ta papaye. Il faut que tu prennes des forces. Si tu veux nous donner un héritier mâle rapidement, ton corps doit être prêt. Une fois que tu auras pondu un fils, peut-être qu'on te laissera un peu de liberté. D'ici là, sois belle et tais-toi. Je pris une fourchette et piquai un morceau de fruit. Je l'imaginai piquer le cœur de cette vieille sorcière. — Comme vous voudrez, Tantie. Elle sourit. Un sourire de requin. Tantie Awa : C'est bien. Tu apprends vite. Je portai le fruit à ma bouche, savourant le goût sucré tout en avalant ma rage. Elle pensait m'avoir mise en cage. Elle pensait m'avoir isolée du monde. Elle ignorait que sous la table, ma main effleurait mon pendentif. Un petit saphir discret. À l'intérieur, un micro haute fréquence enregistrait chaque mot, chaque menace, chaque humiliation. Parle, vieille folle, pensai-je. Donne-moi des noms. Donne-moi des secrets. Plus tu me méprises, plus tu creuses ta tombe. Tantie Awa : Au fait, ajouta-t-elle en se levant, lissant les plis de son boubou majestueux. Ce soir, nous recevons le Ministre de l'Intérieur pour le dîner. Sois présentable. Et mets les bijoux que j'ai fait déposer dans ta loge. Ceux que tu portes font... pitié. Elle tourna les talons et rentra dans la villa, suivie de son cortège de domestiques. Je restai seule face à la lagune. Au loin, je voyais les tours du Plateau, le quartier des affaires où Idris était probablement en train de blanchir de l'argent ou de détruire une autre famille. Je pris une profonde inspiration. L'air était chaud, lourd d'humidité. La phase 1 était l'infiltration. La phase 2 était la surveillance. Le Ministre de l'Intérieur ? Parfait. Si Idris avait le gouvernement dans sa poche, j'allais devoir être très prudente. Mais c'était aussi une opportunité en or. Un Ministre, ça parle. Surtout après quelques verres de champagne. Je finis mon verre de jus d'orange d'un trait. Ma main ne tremblait plus. La peur avait disparu, remplacée par une détermination froide. Bienvenue en enfer, Naya. Fais-en ta maison.
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