La nuit était tombée sur Cocody, une nuit de velours noir percée par les lumières des villas sécurisées.
Dans ma loge, je finissais de me préparer. Tantie Awa n'avait pas menti pour les bijoux. La parure était posée sur le velours : un collier de diamants et de saphirs si lourd qu'il ressemblait plus à un collier de chien de luxe qu'à un ornement.
Je l'attachai autour de mon cou. Le métal froid me fit frissonner. Il cachait parfaitement le pendentif-micro que je portais en dessous.
Je portais une robe longue en soie émeraude, fendue jusqu'en haut de la cuisse, le dos nu. Une tenue calculée pour distraire. Une tenue d'appât.
Quand je descendis le grand escalier de marbre, le salon bourdonnait déjà de voix graves et de rires forcés. L'odeur des cigares Cohiba et du parfum Baccarat Rouge saturait l'air.
Idris était là, au centre de la pièce, un verre de champagne à la main. Il portait un smoking bleu nuit qui soulignait sa carrure athlétique. Dès qu'il me vit, il cessa de parler.
Le silence se fit dans la pièce. Tous les regards convergèrent vers moi. Des regards d'hommes. Des regards de prédateurs.
Idris s'approcha, son visage impénétrable. Il prit ma main et la porta à ses lèvres, ses yeux ne quittant pas les miens.
Idris : Tu es en retard, murmura-t-il, assez bas pour que personne d'autre n'entende.
— Une femme doit soigner son entrée, répondis-je avec un sourire de façade.
Il serra ma main un peu trop fort, puis se tourna vers ses invités.
Idris : Messieurs, je vous présente mon épouse. Naya Konan.
Un homme petit, ventripotent, au crâne dégarni et au costume mal taillé, s'avança, les bras ouverts. C'était lui. Le Ministre de l'Intérieur, Henri Diabaté. L'homme qui signait les permis d'expropriation. L'homme qui avait fermé les yeux quand les bulldozers d'Idris avaient rasé le quartier de mon enfance.
Ministre Diabaté : Quelle beauté ! s'exclama le Ministre, sa voix grasse et pâteuse. Idris, mon fils, tu as toujours eu le meilleur goût, mais là, tu t'es surpassé. C'est une perle noire !
Il saisit ma main libre. Sa paume était moite. Il ne la lâcha pas tout de suite, son pouce caressant le dos de ma main avec une insistance dégoûtante.
— Enchantée, Monsieur le Ministre, dis-je en retirant doucement ma main, réprimant l'envie de m'essuyer sur ma robe.
Ministre Diabaté : Allons à table, coupa sèchement Idris.
Le dîner fut un supplice. On servit de la langouste et du filet de bœuf, accompagnés de vins qui coûtaient le salaire annuel d'un ouvrier. Tantie Awa, assise en bout de table, jouait la reine mère, dirigeant la conversation, lançant des piques subtiles que je feignais d'ignorer.
Mais je n'étais pas là pour manger. J'étais là pour écouter.
Ministre Diabaté : Alors, Idris, lança le Ministre après son troisième verre de vin rouge, le dossier du Port Autonome avance ? Les syndicats commencent à faire du bruit. Ils parlent de grève pour les conditions de sécurité.
Idris coupa sa viande avec une précision chirurgicale.
— Les syndicats aboient, Henri. La caravane passe. J'ai envoyé Konaté leur parler ce matin.
Le Ministre éclata de rire, postillonnant légèrement. — Konaté ? Ton chef de la sécurité ? Ah ! Je suppose qu'il a su trouver les mots... percutants.
Idris : Ils ont compris que la sécurité de leurs familles était plus importante qu'une augmentation de 2%, répondit Idris, sans la moindre émotion.
Je sentis mon estomac se nouer. Menaces. Intimidation. Mon micro enregistrait tout. C'était de l'or.
Soudain, je sentis une pression sur ma jambe.
Sous la table, la main du Ministre avait glissé sur mon genou et remontait le long de ma cuisse, vers la fente de ma robe.
Je me figeai, ma fourchette en suspens. Je regardai le Ministre. Il me souriait, continuant de parler à Idris comme si de rien n'était.
Ministre Diabaté : ... parce que tu vois, Idris, il faut savoir partager. Quand on a trop, on attire la jalousie.
Sa main remonta encore, ses doigts boudinés effleurant ma peau nue. Il se croyait tout permis. Il pensait que parce que j'étais la femme d'Idris, j'étais incluse dans le pot-de-vin.
Je devais réagir. Mais si je faisais un scandale, je brisais ma couverture. Si je ne faisais rien, je me laissais souiller.
Je n'eus pas le temps de choisir.
Un bruit v*****t de couverts jetés sur la porcelaine fit sursauter tout le monde.
Idris fixait le Ministre. Son regard n'était plus froid. Il était brûlant. Meurtrier. Il avait vu. Ou il avait deviné.
Idris : Henri, dit Idris d'une voix si basse qu'elle fit vibrer les verres en cristal.
Ministre Diabaté : Oui, mon fils ? répondit le Ministre, retirant précipitamment sa main de ma cuisse, sentant le changement d'atmosphère.
Idris se leva lentement. Il contourna la table, marchant comme un félin, jusqu'à se placer derrière la chaise du Ministre. Il posa ses deux mains sur les épaules de l'homme politique, qui se ratatina soudain sur son siège.
Idris : Tu parlais de partage, murmura Idris à l'oreille du Ministre, mais assez fort pour que tout le monde entende. Tu as raison. J'aime partager mes profits. J'aime partager mon vin. J'aime partager mes cigares.
Les mains d'Idris se resserrèrent sur les épaules du Ministre. Je vis la grimace de douleur sur le visage de Diabaté.
Idris : Mais il y a une chose que je ne partage pas, Henri. Jamais.
Idris leva les yeux et croisa mon regard. Pendant une seconde, juste une seconde, j'y lus une possessivité terrifiante. Pas de l'amour. De la propriété exclusive.
Idris : Ce qui est dans mon lit reste dans mon lit. Si une autre main touche ce qui est à moi, je la coupe. Est-ce que je suis clair ?
Le Ministre était devenu livide. Il transpirait à grosses gouttes. — C'est... c'est une plaisanterie, Idris ! Je ne voulais pas... Je complimentais juste le tissu de sa robe !
Idris le lâcha brusquement, comme si le toucher le dégoûtait. Il retourna s'asseoir, reprit sa fourchette.
Idris : Mange ta langouste, Henri. Avant qu'elle ne refroidisse.
Un silence de mort tomba sur la table. Tantie Awa continuait de manger, impassible, comme si son fils n'avait pas failli briser la nuque d'un membre du gouvernement.
Moi, j'étais tremblante. Pas de peur du Ministre. Mais de ce que je venais de réaliser. Idris Konan était un monstre, oui. Mais pour la première fois, le monstre avait montré ses dents pour moi.
Je touchai mon collier, vérifiant que le micro était toujours là. J'avais la preuve de la corruption. Mais j'avais aussi enregistré la preuve que pour Idris Konan, j'étais plus qu'un contrat. J'étais une obsession.
Et c'était peut-être encore plus dangereux.