On trouvera plus de détail dans les notices consacrées à François Rouiller, Georges Panchard et Wildy Petoud, dont un texte a été retenu au sommaire de cette anthologie.
On relèvera non sans intérêt que les directeurs successifs de la Maison d’Ailleurs ont été aussi auteurs. Quelques nouvelles à l’inimitable style pour Pascal Ducommun. Plusieurs nouvelles pour le journaliste Roger Gaillard, par ailleurs auteur de textes critiques et anthologiste. Enfin, le directeur actuel, l’historien Patrick Gyger, a publié plusieurs livres. Dont un recueil d’essais aux Éditions Antipodes sous sa direction et celle de Gianni Haver : De beaux lendemains ? Histoire, société et politique dans la science-fiction (2002). Et un solide ouvrage illustré : Les Voitures volantes. Souvenirs d’un futur rêvé (2005) aux Éditions Favre. En 2006, il a été nommé parmi « Les 100 personnalités qui font la Suisse romande » par le magazine L’Hebdo.
D’autres écrivains, non liés au musée d’Yverdon-les-Bains, se sont illustrés dans les littératures de l’imaginaire.
Professeur retraité de l’EPFL, conseiller national, Jacques Neyrinck est probablement le seul écrivain de science-fiction à avoir dirigé le Parlement de son pays ! Auteur, avec Alex Décotte, de Et Malville explosa (1988), roman-catastrophe destiné à lutter contre l’énergie nucléaire, il persévéra dans la même ligne avec Les Cendres de Superphénix (1997). Le Manuscrit du Saint-Sépulcre (1994) est une anticipation religieuse qui se termine par l’élection d’un pape suisse. Dans L’Ange dans le placard (1999), une équipe de chercheurs tente de prouver scientifiquement l’existence de l’âme. Écrivain prolifique, Jacques Neyrinck est auteur d’une quinzaine d’ouvrages, dont des polars historiques et des essais sur la science et les religions.
Prolifique, c’est aussi le cas d’Olivier Sillig, né en 1951, dont le premier roman, Bzjeurd (1995), récit de vengeance déroutant dans un décor boueux à souhait, servi par une écriture originale, a été d’emblée remarqué par la critique et réédité en livre de poche. Depuis, Olivier Sillig a publié quatre nouveaux romans et en a plusieurs en réserve…
D’autres auteurs encore se sont laissé entraîner dans les vastes contrées des littératures de l’imaginaire. Marie-Claire Dewarrat, dont plusieurs nouvelles de En enfer, mon amour (1990), renouent avec la tradition fantastique. De sa plume, on lira Le Trou dans cet ouvrage. Bernard Comment, dont la fable isolationniste, Château d’eau (1998), figure aussi en bonne place dans ce recueil. Jean-Michel Junod, dont plusieurs nouvelles du Cri du dinosaure (1999) font intervenir un détail troublant, déplacé, incongru. Alex Muller, membre de l’association vaudoise des écrivains, est l’auteur de Billets doux (1995), recueil de contes, et d’un Guide du tourisme intergalactique (1999), où l’on trouve même un lexique français/intergalacte à la fin… Dans l’impossibilité de tout lire, il existe certainement d’autres auteurs et/ou textes qui ont échappé à ce modeste recensement. Ces auteurs voudront bien nous pardonner.
III
SPÉCIFICITÉ DE LA SCIENCE-FICTION
SUISSE ROMANDE
On peut estimer à plus de deux cents titres les livres de science-fiction d’auteurs suisses romands. Ces auteurs ne sont pas étiquetés « écrivains de science-fiction » et ne se considèrent certainement pas comme tels. Ils ne publient pas dans des collections spécialisées. Ils viennent des horizons les plus divers. De l’université : Charles Secrétan, Hubert Matthey ; de la science : Auguste Piccard ; des deux : Jacques Neyrinck ; de la littérature : C. F. Ramuz, Léon Bopp ; de la chanson : Michel Bühler ; du droit : Samuel Bury. Tout se passe comme si les écrivains de littérature générale s’abandonnaient parfois à écrire une œuvre de science-fiction, par hasard.
Pourtant, une poignée d’auteurs romands ont produit plusieurs textes conjecturaux, montrant en cela leur intérêt pour les littératures de l’imaginaire.
Noëlle Roger a publié huit romans et un recueil de nouvelles dans le domaine. Léon Bopp a tant publié que sa contribution à la conjecture ne constitue qu’une partie de son œuvre, mais elle est imposante, quantitativement et qualitativement. On trouve aussi des éléments conjecturaux dans son roman Jacques Arnaut et la somme romanesque (1935). Charles de l’Andelyn a touché à plusieurs thèmes, mais de façon maladroite. On peut encore citer Tefri, avec cinq œuvres. Ou, plus près de nous, Jacques Neyrinck.
On peut résumer ainsi les grandes étapes de l’histoire de la science-fiction suisse romande.
1.
Des origines à la fin de la Première Guerre mondiale,on trouve rarement de la science-fiction, mais les œuvres rencontrées sont de qualité. Verniculus et Bury assènent avec humour leur satire politique contre le centralisme helvétique. Secrétan fait montre d’idées sociales révolutionnaires. Hubert Matthey publie sa thèse sur le merveilleux.
2.
Au cours de l’entre-deux-guerres (1919-1939), les auteurs suisses romands se livrent à une vaste exploration des thèmes classiques de la science-fiction. On y trouve toute l’œuvre de Noëlle Roger et la première partie de celle de Charles de l’Andelyn.
3.
Léon Bopp marque la Seconde Guerre mondiale de tout son talent.
4.
Mornes années d’après-guerre. Nombreuses œuvres sans intérêt, comme si l’on ne savait plus quoi dire, alors qu’aux États-Unis la science-fiction dite « classique » est en plein essor.
5.
Un réveil se produit peu avant, mais surtout après Mai 68. Jérôme Deshusses, Yves Velan, Michel Bühler, Claude Delarue, Jean-Marc Lovay, etc. On constate l’arrivée en force de l’anti-utopie, dont le thème dominant est la critique sociale. D’autre part les auteurs savent maintenant qu’ils écrivent de la science-fiction et le font même parfois délibérément.
En définitive, la science-fiction suisse romande, au contraire de ses homologues française et américaine, n’a jamais constitué un mouvement d’ensemble. Les œuvres qui la constituent ont été publiées isolément.
IV
AUJOURD’HUI
Depuis quelques années cependant, un mouvement se dessine. Il semble que la science-fiction suisse soit en train de s’organiser, à l’instar de ce qui s’est passé dans les autres pays francophones comme la France, la Belgique ou le Canada.
Sous l’impulsion de Vincent Gessler, les « Mercredis de la SF » sont le lieu de rendez-vous de jeunes auteurs débutants qui se réclament ouvertement des littératures de l’imaginaire : science-fiction, fantastique et fantasy. Ces réunions se tiennent une fois par mois depuis 2003, d’abord à Genève, mais aussi à Lausanne. Il est courant d’y compter une dizaine de personnes, mais parfois le nombre de participants a dépassé la vingtaine.
Parmi ces jeunes auteurs, certains commencent à publier des nouvelles dans des anthologies ou des revues spécialisées. C’est le cas de Sandrine Bettinelli, Sébastien Cevey, Vincent Gerber, Vincent Gessler, Sébastien Gollut, Bertrand Graz, Simon Koch, André Ourednik, Laurence Rodriguez, David Ruzicka, Thomas Sandoz, Laurence Scheurer, Laurence Suhner (par ailleurs dessinatrice), Robin Tecon. En historien de la littérature, Frédéric Jaccaud consacre de nombreux articles de fond aux précurseurs de la science-fiction dans les pages de la revue Bifrost. En cette fin d’année 2008, il lance une nouvelle collection « Terra incognita », aux Éditions Terre de Brume, qui propose de redécouvrir des œuvres anciennes, parlant d’autres mondes ou d’autres temps. Anthony Vallat participe, en compagnie de François Rouiller et de l’auteur de cette préface, à un « Dictionnaire encyclopédique des littératures de l’imaginaire » qui paraîtra en 2010 aux Éditions L’Atalante, à Nantes. Lucas Moreno, auteur et traducteur, a créé avec Marc Tiefenauer un podcast nommé « Utopod » sur lequel il diffuse des nouvelles lues par des comédiens. Florence Cochet a déjà publié un roman, La Prophétie d’Ashen-Shâ (Éditions Bénévent, 2005). Emmanuelle Maia en a publié deux : La Croix du néant (2004) et Résurgences (2006), tous deux chez l’éditeur Nuit d’Avril. Hervé Thiellement en a publié deux aussi : Les Souterriens (2005) et Les Hybrides (2006) aux Éditions Amalthée. Yvan Bidiville commence à publier une trilogie de fantasy avec Les Nouvelles Références (2008). Que ceux que j’aurais oubliés de citer veuillent bien me pardonner !
L’université aussi se manifeste ! Sous l’impulsion de la professeure et vice-rectrice de l’université de Lausanne Danielle Chaperon, la science-fiction a enfin fait son entrée officielle à l’Université en Suisse. Marc Atallah, assistant diplômé dans cette même université, intéressé par la philosophie de la science-fiction, a défendu début juin 2008 une thèse intitulée « Écrire demain, penser aujourd’hui. La science-fiction à la croisée des disciplines : façonner une poétique, esquisser une pragmatique. »
Ateliers d’écriture, participation assidue à des festivals et congrès, réunions informelles sont d’autres aspects de la grande activité déployée par ces jeunes auteurs. Une nouvelle génération d’écrivains gravitant autour des littératures de l’imaginaire semble avoir pris conscience que l’union fait la force. Gageons que nous aurons bientôt l’opportunité de lire des œuvres plus ambitieuses issues de leur plume.
V
CETTE ANTHOLOGIE
Les textes retenus pour cette anthologie ont donc tous déjà connu la publication. À travers eux le lecteur pourra voir la diversité des thèmes, des styles et des auteurs qui caractérisent la science-fiction suisse romande. Nous avons privilégié la forme courte et notre promenade en compagnie de ces défricheurs d’imaginaire commence en 1884.
Au sommaire :
1.
Édouard Rod
L’Autopsie du docteur Z***
1884
2.
Michel Epuy
Anthéa ou l’étrange planète
1918
3.
Roger Farney
Les Anekphantes
1931
4.
Albert Roulier
La Grande Découverte du savant Isobard
1938
5.
Léon Bopp
Une fable
1940
6.
Noëlle Roger
Les Secrets de Monsieur Merlin
1949
7.
Jean Villard Gilles
Le Feu de Dieu
Soucoupes volantes
Les Surhommes
Les Soudard
1950
1954
1957
1962
8.
Gabrielle Faure
Homo Ludens
1979
9.
Odette Renaud-Vernet
Ce jour-là
1979
10.
Jacques-Michel Pittier
Ego Lane
1980
11.
Wildy Petoud
La Maison de l’araignée
1986
12.
Rolf Kesselring
Martien vole
1988
13.
Marie-Claire Dewarrat
Le Trou
1990
14.
Bernard Comment
Château d’eau
1998
15.
Claude Luezior-Dessibourg
Granules
2001
16.
Sylvie Neeman Romascano
Mais aussi un cadenas, des menottes, une bille et un désir
2003
17.
François Rouiller
Délocalisation
2004
18.
Georges Panchard
Comme une fumée
2004
JEAN-FRANÇOIS THOMAS
ÉDOUARD ROD