Chapitre II-4

1190 Words
–Pas tous, et pas réellement le quitter, nuança Albus. Mais cela concerne au moins les Ambrons et les Thugènes et sans doute les Tigurins, dont on sait que leurs rois ont proposé à leurs peuples d’accompagner eux aussi les Cimbres. On raconte que les richesses déjà accumulées par Boiorix et les siens sont prodigieuses et les Helvètes convoitent leur part d’or, plus qu’un nouveau pays. Se joindre aux Cimbres qui paraissent invincibles est pour eux une occasion irrésistible. Ils peuvent apporter aux tribus du nord leur connaissance de la Celtique, et leur art de la guerre. –Oui, ce sont là de grands combattants, commenta Artopennos d’un air appréciateur. Avec les autres, ça commence à faire beaucoup ! –Cela fait une armée comme il n’en a jamais existé, s’exclama Andanatos, jamais ! Aucune nation de Celtique ne peut à elle seule arrêter cette multitude qui va se mettre en marche ni aucune alliance qui existe à ce jour. Ce n’est pas cette fois la simple migration naturelle d’un peuple qui cherche des terres libres où s’installer et vivre en bonne entente avec leurs nouveaux voisins, c’est une terrible invasion qui s’annonce ! Les pays qu’ils vont traverser seront ravagés, détruits ! Le feu craqua, projetant une flamme qui vint illuminer le visage des quatre hommes autour du foyer. Donotalos, perplexe, ressentait l’émotion inhabituelle du druide. Des armées considérables s’étaient pourtant déjà réunies sur le territoire celte, à commencer par celle de Bituitos, dont son père faisait partie, immense et cependant rapidement vaincue par les Sombris de Fabius Maximus, les Romains, comme on disait plus souvent maintenant qu’on les connaissait mieux. Pour lui, l’arrivée de tous ces nouveaux peuples annonçait des batailles, des combats, ce qui n’était pas du tout fait pour déplaire à un jeune chevalier impatient de prouver sa valeur dans une grande guerre. Par Esus, si ces hordes venaient vers le pays carnute, on aurait à se battre, contre un adversaire redoutable. À en croire le druide, ça allait être une affaire digne des héros ! Un frisson d’excitation parcourut son échine. Il se tourna instinctivement vers Artopennos pour voir s’il partageait son enthousiasme, mais l’écuyer gardait un air impénétrable. Il revint à Albus. –Sait-on où ils veulent aller ? demanda-t-il. Ont-ils des alliances en Celtique ? –Ah, fit le barde, voilà précisément les bonnes questions ! Il échangea un regard avec Andanatos. –Vous devrez impérativement laisser à d’autres le soin de révéler ce que vous allez entendre ici, j’insiste encore là-dessus, fit ce dernier, s’adressant aux deux hommes. Toute indiscrétion pourrait avoir de lourdes conséquences ! Sachez donc que l’assemblée des druides surveille attentivement tout ce qui concerne ces nouvelles tribus depuis bien avant leur arrivée sur les rives du Renus. Leurs prêtres — leurs prêtresses tout autant, d’ailleurs — n’assistent pas à nos assemblées annuelles, évidemment, et nous n’avons que peu de communications directes. Mais de nombreux voyageurs — tels Albus et ses compagnons — nous en apportent régulièrement des nouvelles. Et depuis plusieurs saisons, nous connaissons précisément ce qui se passe grâce à nos contacts avec les druides des pays helvètes. Se tournant vers Albus, il lui indiqua de poursuivre. –Quatre rois se sont rencontrés en grand conseil avec leurs principaux chevaliers, sur la rive orientale du Renus, cela fait juste trois quinzaines, le quinzième jour d’ogronnios, récita le barde. Y assistaient Boiorix et Teutobodus, et Gesatorix le Thugène, et aussi le jeune Divicos, nouveau roi des Tigurins. Pennobogios l’Ambron n’était pas venu en personne, mais il avait envoyé son frère Cunopos. Leur accord avait été soigneusement préparé auparavant, et il fut solennellement scellé au cours d’un banquet de trois journées par un serment de sang qui engage la vie de celui qui y manquerait. Ainsi les Helvètes jurent d’accompagner et d’aider les Cimbres et les Teutons à trouver une terre d’accueil qui leur convienne, en échange d’un partage du butin conquis sur la route. Aucune autre alliance ne sera conclue par la coalition tant qu’elle existera, tout pays traversé est ennemi, toute place rencontrée peut être attaquée et toute contrée pillée. Andanatos reprit la parole : –Même si ce serment ne vaut que tant que leurs intérêts convergent, la seule chose qu’il leur reste à déterminer avant le départ est la meilleure direction à choisir. Leurs avis semblent différer sur ce point : Teutobodus est enclin à poursuivre vers les pays belges au septentrion avant de revenir au sud, tandis que les rois helvètes, qui connaissent mieux les tribus voisines, proposent d’aller droit vers la mer en descendant le long du Rodanus. Après discussion, Boiorix s’est laissé persuader par les Helvètes qui pensent trouver plus de richesses au sud et ont aussi réussi à convaincre Teutobodus de s’en remettre aux astres, et donc aux indications de leurs propres druides. Selon Albus, les préparatifs des coalisés sont bien avancés, et ils veulent les avoir terminés dès le mois de giamonios. La prochaine nuit sera la dixième de cutios, cela ne nous laisse que bien peu de temps, une lunaison au plus. Artopennos, le front plissé, paraissait un peu perdu devant cette avalanche de noms et de dates, mais Donotalos buvait les paroles du druide. En vérité, entre son équipée nocturne et ces passionnantes nouvelles que le maître druide se mettait à partager avec lui, il s’en passait des choses ! Mais qui désignait exactement ce « nous » ? Andanatos, lisant sur le visage du jeune homme, ajouta avec un bref sourire : –« Nous » signifie vous deux et un certain nombre de personnes que vous n’avez pas nécessairement à toutes connaître. L’observation et l’interprétation des signes dans les astres pour décider d’un événement aussi important sont des choses complexes, impliquant de considérer de multiples éléments. L’avis des plus savants des druides s’avèrera utile aux Helvètes, et aura son poids. Nous avons l’assurance qu’il sera écouté. Il réfléchit un instant en regardant le feu et continua. –Quels que soient les choix qui seront retenus, leurs conséquences dépendront largement de la position des peuples arverne et éduen, aujourd’hui les plus puissants, mais qui ne s’entendent guère, comme tu le sais bien, Donotalos. Nous avons besoin d’un messager rapide, discret, qui ait un motif personnel crédible pour rencontrer tant le vergobret de Bibracte, ton oncle Donnitius, que le nouveau maître de Gergovie, Comnertos, le frère d’armes de ton père et le grand-père de ton fils. Il est donc temps pour toi de réaliser ce voyage auprès des tiens auquel tu pensais de plus en plus ces dernières lunes, n’est-ce pas ? –Oui, enfin ! Depuis le temps que ma mère m’y pousse, éclata de rire Donotalos, elle va être ravie. Quelle famille, tout de même ! Quand ai-je prévu de partir ? –Dès que j’aurai pu m’entretenir avec les autres « nous ». Pour cela, je dois aller au sanctuaire de Pennelocos, où ils ont prévu de se réunir, pour d’autres raisons. Je m’y rendrai le prochain jour. Dans l’immédiat, je suis attendu à Dergobrogilos, où j’ai fait prévenir le chef Nertomaros de ma visite. Vous allez m’accompagner, et me raconterez en chemin ce que vous avez trouvé ce matin sur le lieu de vos exploits de la nuit passée. –Je vais en profiter pour aller imiter mes compagnons qui se reposent de nos dernières et longues étapes à cheval, confia Albus en se frottant les yeux. Je te remercie de ton hospitalité, Andanatos, l’idée de te revoir après tant d’années m’a soutenu dans ce voyage. –Nous avons bien des choses à nous raconter depuis ce temps, en effet ! confirma chaleureusement Andanatos. Ma maison est la tienne, mon ami, auras-tu la possibilité d’y rester un peu ? –Cela dépendra de ce qui va se décider à Pennelocos, mais Argiobetuos est bien le genre d’endroit où un barde sans foyer comme moi déposerait volontiers ses quelques bagages une bonne fois pour toutes, soupira Albus.
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