Donotalos la salua d’une gracieuse inclinaison du buste.
–Que tous t’honorent, Maîtresse Contessa, ma mère va bien, je te remercie de ton intérêt pour elle. Obéir à l’appel de Maître Andanatos est un double plaisir puisqu’il me permet de te rencontrer.
–Voyez le jeune galant, gloussa Contessa en lui prenant le bras pour le conduire vers la terrasse, il avait déjà la langue bien pendue quand il lorgnait sur mon bouilli de prunelles au miel il n’y a pas si longtemps.
–Quoi, il n’y en a plus ? geignit Donotalos d’un air faussement malheureux.
–Reviens après les premières gelées, quand j’en fais, à moins qu’il ne m’en reste un pot quelque part, le consola Contessa, amusée. Andanatos reçoit des visiteurs, il va réapparaître dès qu’il en aura fini. En attendant, installe-toi donc avec nous. Regardez, s’exclama-t-elle malicieusement à la cantonade, je suis au bras du plus beau parti du pays carnute, et le plus insaisissable ! Qui veut ma place ? Litulla, lança-t-elle à la jeune fille en bleu qui rosissait sur son tabouret, arrête de le dévorer des yeux comme ça, tu vas lui faire peur !
–Mais pas du tout, pas du tout, je la trouve charmante ! ne put s’empêcher de protester Donotalos d’un air faraud en s’attrapant la moustache, déclenchant un éclat de rire général.
On dégagea une place près de Contessa où il s’installa sous les regards curieux et franchement admiratifs pour le grand et beau guerrier, puis vite conversations et chuchotements reprirent de plus belle. Artopennos, les bras croisés, resta prudemment debout devant la terrasse, sa musculeuse stature lui attirant aussi quelques œillades à la dérobée.
Attucia profita de l’occasion pour renouer le fil de son intervention.
–Eh bien justement, Donotalos, tu faisais partie de cette expédition contre la b***e de voleurs qui attaquaient les convois sur la route de Nemausus, cela fait deux années de cela, tu vas pouvoir nous donner ton avis.
–C’est vrai qu’on a parlé de tes exploits à cette occasion, Donotalos, confirma Contessa. Ils étaient assez nombreux, je crois…
–Bah ! S’exclama avec une pointe de vanité Donotalos, le plus difficile fut de les rattraper quand ils nous ont vus. Il y en avait une bonne centaine, trois fois plus que nous, mais ils ne disposaient guère de chevaux, et leurs armes étaient médiocres. Peu ont pu s’échapper, nous avons encerclé les autres, tué ceux qui voulaient se battre et les chefs, et enchaîné le reste.
–Ces pillards sont dangereux comme des loups, reprit Attucia en fronçant le sourcil, ils ont saccagé beaucoup de convois, et violenté beaucoup de marchands avant que vous n’interveniez. Nous devrons prévoir de bons guerriers, en nombre suffisant, pour passer par cette route-là.
–Je n’ai pas entendu parler de nouvelles b****s depuis l’expédition, remarqua Donotalos, mais la récolte ne sera pas à transporter avant quatre lunaisons, et d’ici là… Quel est ton avis là-dessus, Artopennos ? fit-il en se tournant vers l’écuyer.
–Qu’ils reviendront vite ! affirma sans hésiter celui-ci. Mais pour attaquer un grand convoi, ils devront être plus nombreux, et mieux organisés. D’autant qu’après avoir pris les chariots, il leur restera à les ramener chez eux. Autant dire en pays biturige, n’est-ce pas ? On sait d’où ils viennent.
Un petit silence s’installa. Les convois vers la vallée du Rodanus puis vers Massalia étaient une nouveauté, qui ouvrait, au-delà des traditionnels marchés locaux ou des pays immédiatement voisins, des profits alléchants. Mais les premières tentatives se heurtaient à bien des résistances et des dangers.
–Si on groupe les chariots, ajouta Artopennos devant l’assemblée soudainement attentive, les pillards devront connaître la date du départ du convoi, prévoir sa route, évaluer son escorte, repérer le terrain. Ce sera autre chose qu’une embuscade au bord du chemin.
–C’est le bon sens même que de réunir les chariots du village, lui répondit Contessa qui savait bien où ses visiteuses voulaient en venir, et d’organiser leur protection en commun, en faisant taire nos petites divisions. Ce sera plus efficace que de le faire séparément. Qu’en penses-tu, Uenica, fit-elle en se tournant vers sa voisine, silencieuse et attentive à la conversation.
–Oui, approuva celle-ci, et cela permettra de partager les frais d’escorte.
–Absolument, confirma Sulina à côté d’elle, louer des soldats est ruineux !
–Le chef Nertomaros soutient ce projet, bien sûr, affirma Attucia en hochant vigoureusement la tête, sentant le moment venu d’abattre son dernier argument.
Contessa considéra ses interlocutrices d’un air entendu.
–Bien. Si nous sommes toutes d’accord, je pense que nous arriverons à convaincre les guerriers du village de s’unir sans trop faire d’histoires, pour une fois. Nous saurons bien les amener à nous écouter, ajouta-t-elle la mine espiègle. J’en parlerai donc au druide, et sincèrement je ne vois pas ce qui pourrait lui déplaire dans cette idée.
–Évidemment, si Maître Andanatos se prononçait en faveur de ce projet et pouvait nous aider à en régler les modalités, la part de chacun par exemple, cela faciliterait beaucoup les choses, conclut Attucia, satisfaite du bon et rapide déroulement d’une ambassade qui n’avait pas été si simple à organiser.
–Oui, il reste quelques points qui devront être précisés, en effet, souligna pensivement Contessa.
La conversation se poursuivit avec animation, sous l’œil patient des deux hommes qui se gardaient prudemment d’intervenir. Un long moment passa laissant se raccourcir l’ombre de l’auvent sur le sol de la cour, jusqu’à l’arrivée de Rouicus, le serviteur personnel d’Andanatos. Celui-ci inclina cérémonieusement sa tignasse rousse devant Contessa, puis Attucia et toute l’assemblée avant de s’adresser à la maîtresse des lieux.
–Maître Andanatos requiert la présence du seigneur Donotalos et de son écuyer auprès de lui, si cela leur agrée.
–Puis-je, Maîtresse Contessa ? fit Donotalos en se levant vivement de son banc.
–Va, acquiesça Contessa, et n’oublie pas mon message à Magissa !
À leur grande surprise, Rouicus guida les deux hommes à la maison des tablettes, une petite construction basse à l’arrière du bâtiment principal, où peu étaient autorisés à pénétrer. Poussant la lourde porte ferrée, il les introduisit dans un endroit que Donotalos n’avait à ce jour fait qu’entrevoir même lorsque, enfant, la curiosité l’avait incité à multiplier les tentatives. Une longue table étroite centrait l’unique pièce, entourée de quelques tabourets, encombrée d’un fatras de peaux, de grattoirs, de pots de teinture, de fines plaques de bois et d’écorce. Il y flottait une odeur étrange, mélange de cire et de tannin. Contre les murs, sur des étagères et au sol, étaient rangés les coffres fermés qui renfermaient, il le savait, les tablettes et les rouleaux que seuls les druides pouvaient toucher. Dans l’âtre à l’extrémité opposée à l’entrée brûlait en permanence un feu destiné à maintenir l’air bien sec. Donotalos, lui-même initié tout enfant en compagnie d’Aramos à l’usage des signes qui reproduisent les sons, comprenait bien toute l’importance et le pouvoir de ce qui était caché là, dans ces coffres, et se demanda quelle circonstance pouvait amener le druide à le convier en un lieu strictement réservé aux maîtres et aux disciples confirmés.
La pièce était sombre, malgré la flamme de la haute lampe à huile posée sur la table. Andanatos, debout devant le feu, leur tournait le dos, conversant avec un interlocuteur dont on ne distinguait que la forme brune assise dans l’ombre sur l’un des côtés.
–Voici les guerriers dont nous parlions, fit le druide en pivotant vers les arrivants, Donotalos Adiantogenos et son écuyer Artopennos qui venaient justement me voir pour une histoire de bête sauvage qui attaque les paysans dans le pays ces temps-ci. Merci de votre venue, leur dit-il en les accueillant d’un hochement de la tête, et leur désignant du geste le personnage installé sur la malle il le présenta :
–Albus est un maître barde qui a effectué un long voyage pour nous honorer de sa visite.
L’homme se pencha en avant pour considérer les deux guerriers, et la lumière du feu éclaira un visage osseux aux yeux très clairs, souligné d’une barbe blanche et courte.
–Porte-toi bien, barde, le salua courtoisement Donotalos en inclinant le buste, la main sur le cœur.
–Ah, mais, nous nous sommes déjà rencontrés, précisa Albus d’un ton amusé. Tu es le cavalier au cheval si fougueux qui nous a rattrapés sur la route !
–Presque rattrapés, répliqua Donotalos, mais assez tout de même pour pouvoir vous admirer, toi et ta magnifique monture.
–Oh ce n’était pas moi, et je ne suis pas sûr de savoir monter un tel animal, en tout cas pas pour sauter les haies ! Et tu n’as pas à rougir de n’avoir pu suivre ce cavalier-là, que peu égalent et qu’aucun ne surpasse à ma connaissance, parole de barde !
Se redressant, il considéra les deux hommes.
–Tu es donc Donotalos, fils d’Adiantos le guerrier, et de Magissa de la maison de Cridiantos l’Éduen. Une lignée dont tu peux être fier, dont on vante aux dieux les exploits. Et voici le fidèle Artopennos, premier compagnon d’Adiantos, ajouta-t-il en se tournant vers l’écuyer. Je suis heureux de vous rencontrer.
–Tes paroles nous honorent, barde, s’exclama Artopennos, visiblement ému d’être ainsi nommé, en s’inclinant à son tour.
–Nul ne connaît mieux les chants des hauts faits d’armes qu’Albus, intervint Andanatos de sa voix grave. Entrer dans ces chants est ce qui rend juste la vie d’un guerrier, ou sa mort.
Un silence se fit, pendant lequel le druide considéra Donotalos d’un air pensif. Puis il parut prendre une décision, et se lança.
–Donotalos, tu es suffisamment familier de ces lieux pour avoir compris que je ne t’invitais pas en cet endroit sans raison particulière. Les dieux ont voulu que tu cesses ta formation ici pour diriger ta maison de chevalier et il n’y a donc nul regret à en avoir. Tu as eu le temps d’apprendre parmi nous beaucoup de choses qui te seront utiles, même sans devenir druide, et finalement peut-être d’autant plus que tu ne le deviendras pas.
Il s’interrompit, paraissant de nouveau se perdre dans ses pensées, puis reprit :
–Tu es le fils d’un valeureux chef mort de blessures reçues au combat aux côtés du roi Bituitos, et par ta mère le petit fils d’un roi éduen. Ainsi ton sang est honoré dans les deux plus puissants peuples de Celtique. Les dieux t’ont attribué ces dons pour que tu t’en serves !
Bien qu’habitué à la manière parfois emphatique et un peu obscure des discours du druide, Donotalos fut surpris d’une sortie aussi solennelle le concernant, plus digne d’une présentation en conseil que d’un comité aussi restreint. Elle était à l’évidence plus destinée au barde qu’à lui-même et il lança un coup d’œil à Albus qui derrière un demi-sourire le considérait attentivement.
De toute façon, se dit-il avec placidité, quand un druide commençait à invoquer la volonté des dieux, il ne restait à un guerrier qu’à écouter ce qui allait suivre.
–Je vais avoir besoin de vos services dans les temps qui viennent, continua Andanatos, pour un rôle qui dépassera la cause des seuls Carnutes, ou des Arvernes ou des Éduens. Ce sera dangereux, et vous trouverez de l’honneur à gagner, ce qui vous conviendra, mais j’ai besoin aussi d’hommes qui savent se taire, ce qui n’est pas la qualité la plus répandue chez nos guerriers.
Il considéra de nouveau Donotalos, levant un sourcil de façon interrogative. Celui-ci, toujours impassible, resta muet, lui rendant son regard. Artopennos ne broncha pas plus.
Mais le silence se prolongeant à son avis un peu trop, le jeune homme ne put se retenir d’élever à son tour le sourcil, imitant facétieusement le druide.
Cette impertinence égaya Andanatos, dont l’air grave fit place à un grand sourire.
–Parfait ! En vérité, voilà bien la réaction que j’attendais de toi ! Tu es donc d’accord. Vous avez tout de même droit à quelques explications, avec l’assentiment d’Albus. Il est même indispensable que vous compreniez bien la situation, car vous aurez certainement à prendre des initiatives qui ne seront pas sans conséquence.
Il se retourna vers les flammes, y tendant les mains pour en sentir la chaleur, comme s’il avait soudain froid.
–Albus nous apporte des nouvelles des pays du levant, au-delà des montagnes des Helvètes, sur l’autre rive du fleuve Renus. Elles concernent ces tribus qui se sont installées là, cela fait cinq cycles de saisons, les Cimbres.
–Ah ! grogna Artopennos, on a déjà parlé de ceux-là à la grande assemblée d’Autricum. Depuis le temps… Ils finissent donc par arriver.
–Oui, approuva Albus, ils arrivent. Ils s’étaient établis dans les vallées du Maenus, et tout le monde a pensé, ou espéré, qu’ils y resteraient. Mais il apparaît désormais que leur roi Boiorix ne projetait d’amasser récoltes et moissons et ne multipliait les troupeaux ces cinq derniers cycles de saisons que pour mieux repartir.
–Si j’ai bonne mémoire, la première fois qu’on en a entendu parler, c’est quand ils se sont fait étriller par les Boiens, au-delà du pays belge, il y a bien cinq années de ça aussi, non ? On doit pouvoir faire aussi bien cette fois-ci si nécessaire, ironisa Artopennos.
–Ta mémoire est excellente, guerrier, confirma Albus, mais dans l’intervalle ils se sont renforcés, les Teutons se sont joints à eux, et les Helvètes ont décidé de les suivre. Souviens-toi aussi qu’ils ont durement vaincu l’armée du consul Carbonus, au-delà des grandes montagnes.
–Ah, oui, ils ont battu les Sombris, eux, grommela Artopennos.
–Les Helvètes veulent quitter leur pays ? réagit Donotalos, surpris.