Depuis Cauanoialon, la route suivait le haut flanc de la vallée, au ras de la forêt, puis descendait à main gauche vers la Samodubra en serpentant entre des champs de plus en plus marécageux et envahis de joncs à mesure que l’on s’approchait de l’eau. Elle longeait après l’avoir rejointe la rivière vers l’ouest, vers le pont de bois qui permettait de gagner la large voie de Cenabum à Dergobrogilos, qui se poursuivait au-delà vers Autricum au nord. En tout trois lieues jusqu’à la demeure du druide située avant le village, qui seraient vite avalées à ce rythme.
En arrivant près des rives herbeuses de la Samodubra, Donotalos tendit imperceptiblement les rênes, allongea doucement les jambes, et Drutos se mit instantanément au trot, s’attirant un « Bien ! » et une caresse sur l’encolure. Satisfait des réactions de son nouveau compagnon, le guerrier se détendit et jeta un coup d’œil circulaire sur les alentours. Sur la grand-route de l’autre côté de l’eau, en avant de lui à peut-être un quart de lieue, presque à hauteur du pont, un groupe de cavaliers se dirigeait d’un pas tranquille vers le village. Deux allaient en tête, suivis à un peu de distance d’un troisième, guidant une monture de bât bien chargée. Des voyageurs, à l’évidence, sans arme visible. Sentant entre ses cuisses l’impatience de Drutos qui ne demandait qu’à recommencer leur jeu, Donotalos se tourna vers Artopennos toujours en couverture derrière lui avec le même écart, lui adressa un clin d’œil, et fouettant des deux talons relança son cheval avec l’intention de rattraper les inconnus. Drutos bondit en avant, Donotalos couché sur l’encolure pour limiter la prise au vent laissant filer l’animal de toute sa vitesse possible. Le pont se rapprocha rapidement, Drutos ralentit à peine dans le court virage qui y menait, et en fit retentir sous ses sabots les planches de bois du tablier.
Plus loin sur la route, les trois silhouettes s’étaient immobilisées, la tête tournée vers le guerrier en arme qui fonçait à si grand bruit vers eux. Le groupe se sépara, la première silhouette et celle de queue accélérant l’allure, tandis que la troisième, au contraire, fit volte-face et fila droit vers Donotalos. En un instant, les deux cavaliers se trouvèrent de front à cent pas, se précipitant l’un vers l’autre à pleine vitesse. Un peu surpris, Donotalos se redressa, reprenant le contrôle de son étalon pour observer son antagoniste. Il vit un haut et gracieux cheval noir, monté d’un cavalier parfaitement en ligne qui ne paraissait pas décidé à dévier une courbe menant à une très proche collision ! Percevant le doute de son maître, Drutos s’écarta pendant que leur adversaire fondait sur eux comme une bourrasque pour dévier à gauche au tout dernier moment vers le large fossé empli d’eau qui bordait la route. Il le franchit dans la foulée d’un long saut fluide, reprit souplement pied de l’autre côté et pousuivit sans ralentir à travers le champ vers ses compagnons. Le guerrier eut à peine le temps d’entrevoir une cape bleue et flottante, qui déjà lui tournait le dos.
Piqué au vif, Donotalos n’eut cette fois aucune hésitation, et catapulta sa monture vers la tranchée en clamant « À toi, Drutos ! ». Celui-ci répondit avec sa vivacité naturelle, s’élança, et avec tout autant de promptitude bloqua net devant l’obstacle, projetant en l’air son cavalier. Avec un grand cri Donotalos se sentit s’envoler et put considérer un bref instant un paysage basculé de bas en haut. Il ne dut qu’à des réflexes mille fois entraînés de se rattraper à la crinière du cheval, se contorsionnant pour retomber acrobatiquement à pieds joints à côté de lui et rebondir en selle, évitant de justesse un bain humiliant dans une eau froide et boueuse.
Il lui fallut un bon moment pour calmer Drutos et le ramener au milieu du chemin sous l’œil goguenard d’Artopennos qui venait de franchir le pont au pas tranquille de sa monture
–Eh bien, je t’aurais au moins appris à tomber de cheval, après tout c’est déjà un résultat ! lui lança suavement l’écuyer. Tu vois, c’est utile.
Réussissant enfin à remettre Drutos en ligne, Donotalos rétorqua avec bonne humeur :
–Tu as admiré ça, Arto ? Je le refais quand tu veux ! D’accord, il me reste peut-être encore un peu de travail avant d’être parfaitement au point avec celui-là.
Artopennos désigna du menton la cape bleue sur le cheval noir qui poursuivait la traversée de la vaste prairie, toujours au grand galop, et interrogea :
–À ton avis, comment va-t-il sortir de là ? Il n’y a pas d’accès de ce côté, juste un autre fossé et une haie d’une bonne toise.
Curieux, les deux hommes suivirent des yeux la silhouette qui atteignit la haie, parut simplement quitter le sol sans effort, pour franchir buissons et obstacles d’un formidable bond et rejoindre la route.
–Ah ! Magnifique ! s’extasia Donotalos en battant des mains. Magnifique, vraiment !
–Un joli cheval, commenta plus sobrement Artopennos, rapide, et qui saute fichtrement bien. Et un cavalier qui sait le monter.
Pour y installer sa résidence, Andanatos avait jeté son dévolu, bien des années plus tôt, sur une spacieuse butte qu’une anse de la Samodubra transformait en presqu’île. L’endroit était d’accès facile tant par la terre, car proche de la grande route, que par la rivière, Dergobrogilos étant situé juste en aval à un méandre de distance. Il avait d’abord, avec l’aide de son premier disciple Cridiantos, bâti en son centre une haute et vaste maison coiffée d’un immense toit à forte pente décoré de bouquets d’iris tout au long du faîte, pour en faire son école. Puis il avait planté le terrain de bouleaux dont il aimait la couleur des troncs, et d’une rangée de saules au bord de l’eau, et avait clôturé son domaine d’une simple palissade de cornouiller tressé. Des annexes et plusieurs habitations plus petites étaient venues compléter l’ensemble, leur nombre croissant au fil de l’installation de ceux qui, accourus recevoir l’enseignement du druide, avaient décidé de rester. Le lieu, nommé Argiobetuos pour le reflet argenté de ses arbres était comme Andanatos l’avait voulu, à la fois plein de vie, paisible et beau.
Donotalos et Artopennos descendirent de cheval au portail d’entrée comme le requérait le respect dû à l’endroit. Ils guidèrent à pied leurs deux montures vers l’enclos de l’écurie proche où quatre autres, dont un étalon au poil noir et brillant, étaient déjà attachées à la lisse. Ruittos, le palefrenier, bouchonnait vigoureusement les bêtes à grandes poignées de paille odorante, son torse nu luisant autant que leurs flancs.
Après avoir fixé la longe de Drutos, Donotalos s’avança pour mieux admirer le cheval qui était à l’évidence celui qu’il n’avait fait qu’entrevoir un peu plus tôt. L’étalon, presque aussi haut que le sien, mais d’épaule et de croupe plus minces, avec des attaches fines, présentait une robe sans défaut et une queue élégante, haut placée.
–J’en ai vu quelques-uns qui lui ressemblaient autrefois, commenta Artopennos dans son dos, chez les Éduens, quand nous marchions avec eux contre les Séquanes. Ils les achetaient avec beaucoup d’or aux marchands de Massalia, qui les faisaient venir de loin, de Thrace prétendaient-ils. Je ne sais pas où c’est, mais ce sont les plus beaux chevaux que j’aie jamais rencontrés. En voilà un qui a fait du chemin.
–As-tu vu son propriétaire ? demanda Donotalos à Ruittos en désignant le magnifique étalon noir.
–Juste un grand costaud qui a amené les trois bêtes, il parlait avec un drôle d’accent, indiqua celui-ci. Il m’a dit que les chevaux resteraient quelques jours. C’est aussi bien, ils ont besoin de repos et d’un peu de bonne herbe fraîche, c’est sûr. Moi, je n’ai jamais soigné de cheval comme ça, ajouta-t-il avec un regard admiratif pour la superbe monture, même la fois où Commiorix est venu avec tous ses chevaliers.
Artopennos approuva de la tête.
–Donne à boire aux nôtres, nous repartirons dès que nous aurons rencontré le druide. Je te remercie de ton aide, Ruittos.
Les deux hommes suivirent l’allée familière qui menait à l’esplanade centrale d’Argiobetuos, bordée de petits arbres couverts en cette saison de fleurs blanches et roses. Goûtant la sérénité de l’endroit, ils ralentirent naturellement le pas, saluant d’un sourire les serviteurs qui vaquaient paisiblement à leurs occupations et répondirent aimablement à quelques connaissances qui les interpellèrent courtoisement tout en jetant un œil intrigué à leurs tenues de combat, inhabituelles en ce lieu. La cour devant le bâtiment principal était encombrée d’un attroupement de personnes de tous âges. Les plus jeunes jouaient et couraient bruyamment, les plus vieux discutaient assis sur des bancs disposés le long des murs. Tout au fond vers la rivière d’autres disciples s’entraînaient à se battre avec d’épais bâtons dont les entrechocs résonnaient sèchement, portés au loin par l’eau. Donotalos contempla cette scène qui faisait remonter en lui des souvenirs somme toute récents, et apercevant la silhouette dégingandée d’Aramos sortir de la maison, il l’interpella :
–Aramos ! Je ne t’ai pas vu cette nuit. Merci de ton aide ! Te voilà devenu un grand druide !
–Presque, répliqua Aramos avec un large sourire en déviant son chemin pour étreindre son ami d’enfance. Mais je crois que ce « presque » prendra encore pas mal de temps. Vas-tu bien, Donilos ?
–Je vais bien, que Teutates te protège, répliqua Donotalos en lui rendant son accolade. Andanatos est-il ici ?
–Il nous a quittés brusquement en pleine récitation, quand Rouicus est venu lui chuchoter quelque chose. Il m’a juste informé qu’il allait revenir.
Aramos considéra curieusement son ancien condisciple.
–Dis-moi, c’était quoi cette nuit ? La chose qui a blessé Cintus ?
–Franchement, je n’en sais plus rien. J’en suis à me demander si je n’ai pas rêvé. Je n’avais bu que du lait, je le jure !
–La blessure de Cintus est bien réelle, je t’assure, affirma Aramos en le regardant attentivement. Comme un coup d’épée.
–Une épée ? Non, fit Donotalos en secouant la tête. Une défense de sanglier aurait pu causer ça ?
Aramos eut une mimique dubitative.
–Je n’en ai peut-être pas encore assez vu. Si tu cherches le maître, va donc demander à Contessa, tu sais bien que rien ne lui échappe, ajouta-t-il avec un nouveau sourire. Elle est chez elle, je crois qu’elle accueille des dames du village, tout un groupe arrivé au milieu de la matinée. Bon courage, alors !
Et il s’éloigna en levant un sourcil moqueur.
Ils trouvèrent en effet la femme du druide devant la coquette maison flanquée d’une cour qu’elle occupait avec Andanatos, sur la terrasse de bois protégée d’un auvent où elle avait installé bancs et sièges pour recevoir à son aise. Bien exposé au soleil, à l’abri du vent et de la pluie, c’était l’endroit stratégique du domaine, à portée de vue de tous, et permettant de tout surveiller. Tous les problèmes quotidiens d’Argiobetuos, petits ou grands, y aboutissaient pour rencontrer l’oreille attentive de Contessa et une solution le plus souvent apaisante, en tout cas toujours juste. Pour le moment, un groupe de femmes aux robes colorées, dont on entendait de loin les éclats de voix, l’occupait.
Les deux hommes rectifièrent instinctivement leur tenue en s’approchant, repositionnèrent ceinturons et tuniques, et s’assurèrent d’un coup de main rapide du bon arrangement de coiffures et moustaches. Même à distance, ce manège n’échappa pas à Contessa qui leur faisait face, installée sur un petit fauteuil confortablement rembourré. C’était une belle femme rousse, à la figure aimable et à l’œil bleu pétillant, qui pour le moment écoutait d’un air patient Attucia, l’épouse du chef du village. Celle-ci, brune, grande et lourde, au visage bouffi et congestif, discourait en agitant dans sa véhémence les pans d’une ample robe aux rayures rouges et blanches, debout au milieu d’une assemblée dissipée. Donotalos reconnut au premier rang Uenica, la riche veuve qui exploitait les meilleures terres arables de la plaine dont elle tirait un blé qu’elle commerçait avec une maîtrise avérée, à son côté Sulina, mariée à un autre gros négociant, et derrière elles toute une compagnie de dames notoires de la contrée qui remuaient sur les bancs. Aramos avait raison, pensa-t-il, c’était une assemblée redoutable.
Cela ne l’empêcha pas de repérer du coin de l’œil les jolies formes d’une jeune fille aux tresses blondes qui retombaient sur une robe bleu clair, sagement assise sur un tabouret au bout de la terrasse.
–Ce que nous devons décider, assenait Attucia d’une voix forte que l’absence de plusieurs dents de devant rendait un peu sifflante, c’est par où faire passer les chariots, et les y faire passer tous ensemble. Aller par Cenabum sera plus sûr, mais cela nécessitera de remonter le fleuve en bateau jusqu’à Rodumna, puis de reprendre des chariots, ce sera long. Alors que, par la voie directe…
Elle s’interrompit en voyant Contessa se lever, et pivota sur elle-même dans une dernière envolée de tissu pour comprendre ce qui se permettait de détourner inopportunément l’attention de son interlocutrice.
–Ah, mais voilà un beau guerrier qui nous rend visite, le jeune maître de Cauanoialon en personne, s’exclama Contessa, qui se leva pour s’avancer vers les arrivants, et le fidèle Artopennos ! Depuis combien de temps ne t’es-tu présenté ici, Donotalos ? Et comment va mon amie Magissa, que l’on ne voit pas souvent non plus ? J’irai la saluer à Cauanoialon bientôt, sinon je n’aurai jamais de ses nouvelles, tu l’en informeras. Et que me vaut cette visite ? Mais je suppose que ce n’est pas pour moi que tu es venu à Argiobetuos, n’est-ce pas ?