VI

2595 Words
VILe notaire commença sa lecture : « Par devant Me Le Genest de la Crochardière et son collègue, notaires à Paris, A comparu : M. le comte Pierre-Narcisse-Étienne de Condrieu-Revel, sénateur ; commandeur de la Légion d’honneur, président honoraire de l’Académie philotechnique, membre des Académies d’Aix, de Bordeaux, de Nantes, de Toulouse, etc., etc., demeurant à Paris, rue de Lille, Lequel, dans le but de rendre compte de la tutelle qu’il a eue de la personne et des bien des M. François-Roger de Charlus, duc de Naurouse, son petit-fils, demeurant de droit rue de Lille, chez son grand-père, et résidant de fait rue Auber, Expose préalablement ce qui suit. » Le duc de Naurouse avait pris une attitude résignée, mais en même temps attentive, et il était évident qu’il écoutait cette lecture sans en perdre un mot, le menton appuyé sur sa canne, les yeux mi-clos, sans un geste. De l’exposé que lisait le notaire d’une voix monotone, sans rien détacher, sans faire valoir un mot plus que l’autre, il résultait : Que M. de Condrieu s’était trouvé investi de la tutelle de son petit-fils, le duc de Naurouse, à la suite de la mort de sa fille, la duchesse de Naurouse ; Qu’il avait été fait à ce moment un inventaire, lequel avait constaté que le mineur se trouvait propriétaire d’une fortune immobilière et de valeurs mobilières ; La fortune immobilière se composait : de la terre patrimoniale de Naurouse, consistant en château jardin anglais, parc, écuries, remises, forêt, fermes ; – de la terre de Varages, consistant aussi en château et dépendances ; – des mines de Fabrèges, situées dans les Cévennes ; – de la forêt de Montvalent ; La fortune mobilière se composait de meubles, de valeurs et de créances ; Les meubles, à l’exception de ceux qui garnissaient les châteaux de Naurouse et de Varages, avaient été vendus ; Les valeurs, titres de rentes françaises et étrangères, actions, obligations avaient été vendues aussi ; Et avec le montant du tout on avait payé une partie des dettes qui chargeaient la succession ; Mais ce montant avait été insuffisant pour solder ces dettes ; De sorte que le tuteur s’était trouvé dans l’obligation de payer lui-même de ses deniers les plus urgentes, et de prendre des arrangements pour éteindre successivement avec les revenus de son pupille celles qui pouvaient attendre. Si le duc de Naurouse avait été attentif pour la première partie de cet exposé rétrospectif, il le devint bien plus encore lorsqu’il vit son tuteur apparaître ; son attitude se modifia : il était assis carrément dans son fauteuil, il se pencha en avant. Le notaire continuait et expliquait que l’extinction des dettes avait absorbé non seulement la totalité des créances et des valeurs mobilières, ainsi que cela était constaté par les pièces annexées, mais encore la plus grosse part des revenus de la propriété immobilière pendant plusieurs années, et que c’était seulement quand le mineur atteignait ses treize ans que ces revenus s’étaient trouvés affranchis de toutes charges. Mais ils ne s’étaient pas accumulés, loin de là. Pendant tout le temps qu’on avait dû employer les revenus à payer les dettes, on n’avait pu faire aucune réparation aux propriétés ; les châteaux, les fermes, les divers bâtiments étaient dans un état de délabrement déplorable ; les chemins d’exploitation dans les forêts étaient défoncés. Il avait fallu faire ces réparations ; puis après, il avait fallu entreprendre des améliorations indispensables, construire de nouveaux bâtiments, percer de nouveaux chemins dans les forêts, ouvrir de nouvelles galeries dans les mines de Fabrèges. Le notaire ne s’interrompait de lire que pour prendre sur la table, où elles étaient rangées, les pièces, qui justifiaient de ces dépenses et pour les présenter à Roger ; mais de la main celui-ci les refusait. Lorsque le notaire arriva aux améliorations, ce fut Roger qui l’interrompit : – Je ne veux pas contester ces dépenses, dit-il. – Les pièces justificatives sont là, répliqua vivement M. de Condrieu. – J’en suis convaincu, comme je suis convaincu qu’elles sont extraordinairement justificatives ; mais ce n’est pas sur la justification des dépenses que porte mon observation, c’est sur la justification de l’urgence de ces dépenses ; et cette justification, on ne la fait pas, on ne fait même pas celle de leur utilité. – Cette justification, au cas où elle serait nécessaire, ne se trouverait pas à sa place dans ce compte de tutelle, dit le notaire. – Si vous entendez contester ces dépenses, dit M. de Condrieu, je prouverai leur utilité devant les tribunaux. – Vous savez bien, monsieur le comte, que j’entends ne rien contester du tout, répliqua Roger froidement, j’ai eu l’honneur de vous le dire en commençant ; mais en même temps je vous ai dit aussi que je me permettrais des observations, et j’en fais une à propos de l’utilité et de l’urgence de ces dépenses, en réalité considérables. Utiles, je veux bien admettre qu’elles l’aient été, quoique cela ne me soit pas du tout démontré ; mais urgentes, c’est une autre affaire, et je crois qu’elles pouvaient attendre le moment où, majeur, je déciderais moi-même si je voulais ou ne voulais pas les entreprendre. Il est vrai qu’à attendre cette majorité, il y avait un inconvénient. Il parlait si doucement, que M. de Condrieu se laissa prendre à son calme : – Vous voyez bien, dit-il. – Je vois que, si on avait attendu ma majorité, mes revenus se seraient accumulés et il aurait fallu me les remettre aujourd’hui, de sorte que j’aurais pu les dépenser… demain. Tandis qu’en les employant, on m’a mis dans l’impossibilité de les dépenser ainsi ; maintenant, si je venais à mourir demain ou bientôt, on les retrouverait sur mes propriétés. Comme calcul d’héritier, c’est assez bien trouvé. Seulement, pour que ce calcul soit bon jusqu’au bout, il faut que je meure – ce dont je n’ai nullement envie, – et que je meure, sans avoir fait mon testament, ce qui n’est pas du tout probable. Disant cela, il lança un regard de défi à son grand-père, puis tout de suite il continua : – Pardonnez-moi cette observation… longue, j’en conviens, mais qui avait son utilité. M’sieu le notaire, je vous serai reconnaissant de continuer. Le notaire continua, car il n’était pas au bout de sa minute ; il en était arrivé au chapitre des frais de gestion de la tutelle. Lorsqu’il aborda les déboursés du tuteur, le duc de Naurouse, au lieu de repousser les pièces qui lui étaient présentées, comme il l’avait fait jusqu’à ce moment, en prit quelques-unes et se mit à les feuilleter… Puis, presque aussitôt, il s’interrompit et se tourna vers son grand-père. – J’ai grandement à vous remercier, dit-il, pour la façon dont vous avez compté vos déboursés. Un sourire accompagnait ces paroles prononcées d’un ton doux ; cependant il était difficile de croire à leur sincérité, car sous ce sourire il semblait y avoir un ricanement ironique, de même que dans la voix il y avait un léger tremblement. Il continua : – Dans ces déboursés, je vois un voyage de Paris à Naurouse porté à six cent quarante francs. Le prix de la place en première classe étant de quatre-vingts francs pour le trajet simple, cela indique que pour l’aller et le retour vous avez fait usage d’un coupé-lit de quatre places ordinaires. Il était dans la nature et dans les habitudes de M. de Condrieu de ne jamais se laisser emporter lorsqu’un mot échappé à la colère pouvait compromettre son intérêt. Or son intérêt présentement était que ce compte de tutelle ne fût pas contesté, et il n’avait fallu rien moins que cette toute-puissante raison pour lui fermer les lèvres jusqu’à ce moment et lui faire tolérer l’attitude et les paroles de son petit-fils ; mais à ces mots, il ne fut pas maître de se contenir plus longtemps : – Il est inouï vraiment, s’écria-t-il, que vous osiez… Mais Roger poursuivit : – Il serait inouï, n’est-ce pas, qu’un Naurouse marchandât ses dépenses. Si c’est là ce que vous voulez dire je suis tout à fait de votre avis. Je ne les marchande pas, rassurez-vous. Loin de là, je suis bien aise que vous les ayez faites. Au moins, je n’aurai pas le remords de me dire que ma tutelle vous a été onéreuse. Je vous assure que c’était avec inquiétude que je pensais à cela. Cette inquiétude était d’autant plus grande, que je me rappelais le temps de mon enfance où, quand je vous accompagnais en chemin de fer, nous ne voyagions que de nuit pour qu’on ne vous reconnût pas et qu’on ne sût pas que M. le comte de Condrieu-Revel prenait les troisièmes classes. J’avais peur que vous n’eussiez fait pour moi ce que vous faisiez pour vous. Heureusement il n’en est rien, ces frais de coupé-lit souvent répétés en sont la preuve. Je vous remercie. Il y eut quelques secondes d’un silence terrible : M. de Condrieu poignardait Roger de son regard. Cependant sa colère n’éclata pas ; il pria le notaire d’en finir. Ce fut avec un vrai soulagement que le notaire reprit sa lecture. Il touchait à la fin de son travail, c’est-à-dire à la balance du compte de recettes et de dépenses. Pour la première fois, le duc de Naurouse, en entendant la lecture de cette balance, eut un franc sourire, car elle se soldait en sa faveur par le chiffre de neuf cent soixante-dix-sept mille cinq cent quarante francs. M. de Condrieu, qui savait à l’avance le moment précis où le notaire devait, après de nombreuses opérations, arriver à ce chiffre, guettait l’effet qu’il allait produire sur son petit-fils. En voyant ce sourire, il ne fut pas maître de ne pas respirer un peu haut ; un poids lourd lui était enlevé de dessus la poitrine ; les contestations qu’il redoutait ne se produiraient pas ; pour toucher immédiatement cette somme « qui, disait l’acte, allait lui être à l’instant même versée en billets de banque », Roger signerait tout ce qu’on voudrait lui faire signer. Roger se leva. Que dois-je signer ? et où dois-je signer ? dit-il vivement. M. de Condrieu n’était pas homme à laisser les choses aller de ce train. Justement parce qu’il était sûr de les voir arriver où il avait voulu, il pouvait maintenant sans danger faire appel à la prudence : – Un moment, dit-il, il me semble qu’il serait sage de procéder moins vite ; rien ne presse, et puisque vous n’avez pas voulu examiner ce compte à l’avance, il me semble qu’il serait prudent maintenant de faire cet examen à tête reposée, à tête reposée. Pour toute réponse, Roger prit la plume du notaire : – Où ? dit-il. Et, légèrement, il signa et parapha tous les feuillets que le notaire lui indiqua. – Et maintenant ? dit-il lorsqu’il eut fini. – Maintenant, il me reste à vous verser votre reliquat de compte, dit M. de Condrieu. Se levant lourdement, il alla soulever un tapis qui recouvrait une table : sur cette table étaient entassées des liasses de billets de banque. – Si vous voulez vérifier, dit-il, il y a 97 liasses de dix mille francs, plus 7 540 francs à part. Roger se mit à rire : – Ah ! mon Dieu, s’écria-t-il, comment porter ça jusqu’à ma voiture. – J’ai pensé qu’une valise vous serait nécessaire, dit M. de Condrieu, et j’en ai fait préparer une. Et en effet, il tira une petite malle en cuir de derrière un fauteuil, et en peu de temps Roger, aidé du notaire, y entassa les billets de banque. Depuis que M. de Condrieu avait son compte approuvé, il trouvait que le moment était venu de faire respecter son autorité de chef de famille et de répondre enfin comme il convenait aux insolences de son petit-fils. – Maintenant que je ne suis plus votre tuteur, dit-il gravement, maintenant qu’il ne peut plus y avoir de discussions entre nous, puisque vous êtes maître de votre personne et de votre fortune, je veux croire que les raisons qui vous empêchaient de venir dans cette maison n’existent plus. Vous n’avez jamais trouvé en moi qu’une affection profonde… – De l’affection ! s’écria Roger avec un visage stupéfait. –… Profonde, continua M. de Condrieu, une affection, une tendresse de père. Vous l’avez méconnue. Je vous promets d’oublier les griefs, les justes griefs que votre conduite a provoqués depuis trois ans, et de ne pas me souvenir que vous êtes entré ici tout à l’heure en me défiant par votre attitude, en raillant, en insultant mes cheveux blancs par vos paroles… inconsidérées, inconsidérées ; je veux le croire. Était-ce ainsi que vous deviez payer les soins que j’ai eus pour vous ; les fatigues, les tracas que je me suis imposés dans votre intérêt, dans votre unique intérêt, par amitié pour vous ? Je vous le demande, Roger ? Il s’établit un moment de silence avant que le duc de Naurouse répondit à cette interrogation : il se tenait la tête baissée, les yeux attachés sur la table et ses deux mains se contractaient par des mouvements convulsifs. Tout à coup il releva la tête : – Puisque vous m’adressez cette question, dit-il, puisque vous me provoquez à parler, puisque vous mettez en avant votre affection, votre tendresse, vos soins, vos fatigues, mon intérêt défendu par vous, puisque vous voulez que je m’explique, que j’explique mon attitude et mes paroles, je vais le faire ; aussi bien cela vaut mieux. – Monsieur le duc, essaya le notaire, qui voyait avec désespoir éclater la scène qu’il avait crue conjurée ; monsieur le duc, je vous en prie… – Non, monsieur, non ; puisque vous avez été témoin de l’insulte, vous devez entendre ce qui la justifie ou tout au moins ce qui l’explique. Une transfiguration venait de se faire dans ce jeune homme : la passion, une passion violente, désordonnée, furieuse, se montrait dans son visage empourpré, dans son front aux veines gonflées, dans ses yeux enflammés, dans tout son corps frémissant de la tête aux pieds, et il était bien évident que le calme et la froideur qu’il avait gardés pendant la lecture du compte avaient été voulus chez lui ; c’était une attitude qu’il s’était imposée en entrant et qu’il n’avait pu maintenir que par un puissant effort de volonté, bien extraordinaire à son âge. – On vous a parlé d’affection, dit-il avec véhémence, oui, je reconnais que mon grand-père est capable d’affection, d’une affection profonde, immense, pouvant l’entraîner jusqu’au crime ; mais cette affection n’existe que pour un seul de ses enfants, Ludovic de Condrieu, en faveur de qui les autres doivent être sacrifiés. Quand je suis entré dans cette maison, à six ans, n’ayant plus ni père ni mère, j’avais justement besoin, un grand besoin d’affection et de tendresse ; mais on a trouvé que j’avais encore plus grand besoin de l’air salubre de la campagne, et l’on m’a envoyé à la Girardière, dans les Dombes. L’air salubre, je l’aurais trouvé à Naurouse, à Varages ; à la Girardière, au milieu des étangs, je trouvai la fièvre. On m’y laissa quatre ans, quatre ans à trembler, à claquer des dents, à souffrir. Cependant la fièvre ne me tua point. Il fallut me faire revenir à Paris, puisque je n’avais pas voulu mourir. Pour me guérir de la fièvre, on me soumit à une série d’exercices violents qui me causèrent deux fluxions de poitrine et une pleurésie, mais qui n’arrivèrent pas non plus à me tuer. On avait soigné mon corps, on voulut s’occuper de mon intelligence et l’on me choisit un précepteur ivrogne, menteur, débauché, misérable, qui ne m’apprit rien, parce que je ne voulus pas apprendre l’ivrognerie et le mensonge. Mon cousin Ludovic suivait les cours du collège ; moi, je restais à l’hôtel dans la compagnie de ce digne maître, auquel on adjoignit, quand j’eus quelques années de plus, une femme de chambre spécialement attachée à mon service. Elle ne me tua pas non plus, et je déclare, pour que cela lui soit compté, que ce ne fût pas sa faute. Malgré l’habileté des combinaisons employées pour que ma succession s’ouvrît naturellement, j’avais échappé. On essaya de la liberté, et à dix-huit ans on me mit à même de faire toutes les folies, toutes les fautes que je voudrais. J’échappai encore et me voici arrivé à ma majorité, libre de ma personne, libre de ma fortune. Et maintenant on parle de tendresse paternelle, d’affection ; on m’ouvre les bras. Je les repousse avec autant d’horreur que de frayeur. Voilà ce qui explique mon attitude : l’horreur pour ce que vous avez fait ; la peur de ce que vous voulez faire encore. Pour me tuer, vous avez tout tenté. Pour m’abêtir, vous n’avez rien négligé. Me tuer ; vous avez échoué, et les moyens que vous avez employés m’ont plutôt fortifié qu’affaibli. M’abêtir ; vous avez réussi : vous m’avez tenu dans l’ignorance ; vous avez encouragé ma paresse ; vous avez fait de moi un être inutile, déplacé dans le monde, car nous ne sommes plus au temps où la naissance et la fortune suffisent à un gentilhomme. Mais, si ignorant que je sois, je sais au moins ouvrir les yeux et les oreilles. J’ai vu, j’ai entendu. J’ai compris que j’avais des héritiers, non une famille. Et voilà comment je sors de cette maison pour n’y rentrer jamais. Adieu, monsieur le comte. Monsieur de la Crochardière, au revoir.
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