VCelui qu’on venait d’annoncer entra vivement dans le salon, tenant d’une main son chapeau et de l’autre une petite canne à pomme d’or ciselée.
Bien qu’il portât un costume du matin, la tenue était d’une correction irréprochable et telle que la mode de cette saison l’exigeait : veston court en étoffe anglaise de couleur claire, boutonné d’un seul bouton ; gilet long, pantalon large tombant sur des bottines lacées qui modelaient sans le serrer un pied petit, fin et cambré ; la main, soigneusement gantée, était petite aussi, étroite, avec les doigts longs ; en tout, des pieds à la tête, dans sa personne, dans son vêtement, dans ses manières, un type d’élégance aisée. Mais ce qui frappait surtout en lui c’était cette tête elle-même. Un peu petite pour le corps qui était d’assez grande taille, elle était cependant charmante, faite d’un mélange de grâce et de distinction, le hasard ayant permis qu’il fût le fils de sa mère, non de son père, et que celle-ci le créât à son image. C’était sa mère en effet qui lui avait transmis ce front plein et large, mais peu élevé, couronné de cheveux soyeux aux mèches noires frisées ; – ces sourcils dessinés d’un trait arqué au-dessus de deux yeux noirs pleins de flammes violentes ou de molles langueurs ; – ce nez mince aux narines frémissantes ; – cette bouche aux lèvres sensuelles qui découvraient souvent les dents avec un sourire de dédain ; – enfin c’était de sa mère encore qu’il tenait ce caractère de beauté délicate qui, chez un homme de trente ans, eût eu quelque chose de trop efféminé ; mais qui, chez un jeune homme de vingt ans, était vraiment séduisante.
M. de Condrieu et le notaire s’étaient levés : M. de Condrieu en faisant quelques pas en avant, le notaire restant debout près de son fauteuil.
Arrivé à une certaine distance de son grand-père, le duc de Naurouse s’inclina, mais sans prononcer une seule parole ; puis se tournant à demi vers le notaire, il le salua de la main.
– Vous vous faites annoncer chez moi, dit M. de Condrieu, chez moi…
Roger regarda son grand-père pendant quelques secondes en face, et ses lèvres s’agitèrent comme si elles murmuraient tout bas quelques mots inintelligibles ; cependant il ne lui dit rien et ce fut au notaire qu’il s’adressa :
– Monsieur le notaire (il prononça m’sieu), vous m’avez écrit pour me fixer un rendez-vous ici, aujourd’hui ; me voici.
– Vous n’avez chargé personne de vous assister ? demanda le notaire.
– Pourquoi faire ?
– Mais pour entendre le compte de tutelle dont il va vous être donné lecture et pour le discuter, si besoin est.
– C’est M. le comte de Condrieu qui a dressé ce compte de tutelle ? demanda Roger en regardant son grand-père.
– Non, monsieur le duc, c’est moi qui ai eu cet honneur, dit le notaire.
– Pas tout seul, n’est-ce pas.
– Avec mes clercs.
– Je veux dire que vous avez fait votre travail sur des pièces qui vous ont été fournies par M. le comte de Condrieu.
– Sans doute.
– Eh bien alors, pourquoi voulez-vous que je me fasse assister par quelqu’un ? Le plus malin des hommes d’affaires que j’aurais pu choisir n’en verrait pas plus que moi.
M. de Condrieu fit un mouvement ; mais Roger continua en levant la tête :
– D’ailleurs, eussé-je des observations à présenter, je les tairais ; il ne me convient pas d’engager des discussions à ce sujet, le jour où je suis maître de moi.
Il déboutonna le gant de sa main droite.
– Que faut-il signer ?
– Nous n’en sommes pas là, monsieur le duc ; avant de signer vous devez savoir ce que vous signez.
– À quoi bon ?
– C’est une quittance que vous allez donner. J’ai eu l’honneur de vous informer que j’avais déposé, il y a dix jours, votre compte de tutelle détaillé, avec pièces justificatives à l’appui, chez M. votre grand-père, en vous priant d’en prendre connaissance. Je regrette que vous ne l’ayez pas fait, bien que vous ayez signé le récépissé de ces pièces.
– J’avais mes raisons pour cela.
– Il ne m’appartient pas d’examiner la valeur de ces raisons, je tiens seulement à vous faire remarquer que je me suis scrupuleusement conformé aux prescriptions de la loi, qui veut que l’oyant-compte…
– Pardon…
– C’est moi, monsieur le duc, qui vous demande pardon d’employer un mot de métier ; je veux dire la loi exige que le mineur qui reçoit son compte de tutelle, – vous êtes l’oyant, M. votre grand-père est le rendant – la loi exige que le mineur soit éclairé et qu’on le force en quelque sorte d’examiner ce compte et de ne pas l’accepter les yeux fermés, non visis tabulis nec dispunctis rationibus.
Le duc de Naurouse était resté debout, comme un homme qui espère bien ne pas perdre son temps et échapper au plus vite à une corvée qui l’assomme. Au premier mot latin prononcé par le notaire, il posa vivement son chapeau sur une table et, attirant à lui un fauteuil, il s’allongea dedans, jetant sa jambe droite par-dessus son genou gauche et faisant sauter sa canne dans sa main. Jamais Acaste, dans la scène des deux marquis du Misanthrope, disant :
J’ai du bien, je suis jeune, et sors d’une maison
Qui se peut dire noble avec quelque raison,
n’avait eu plus de désinvolture et de noble aisance.
– Vous pouvez aller, m’sieu le notaire, je vous écoute, dit-il ; puisque je suis l’oyant et que je dois être éclairé, éclairez-moi… s’il n’y a pas moyen de faire autrement ; mais qu’il soit bien entendu, n’est-ce pas, que je suis résolu d’avance à ne rien contester ?
Si le notaire avait écouté, sans l’interrompre et sans manifester la plus légère incrédulité, le comte de Condrieu parler de sa tendresse pour son petit-fils, son cher petit-fils le duc de Naurouse, il savait parfaitement ce que valait cette tendresse. Notaire des familles de Condrieu et de Naurouse depuis vingt ans, il savait aussi, soit par lui-même, soit par les traditions de l’étude, comment la fortune du marquis de Varages avait été léguée à mademoiselle de Condrieu et à quel titre. Aussi n’avait-il pas été dupe des élans d’affection du comte, pas plus qu’il ne l’avait été de ses angoisses et de sa douleur. En réalité, le grand-père haïssait le petit-fils, c’est-à-dire l’enfant que la loi et non la nature avait fait son petit-fils ; il attendait sa mort avec impatience et en voyant la majorité arriver avant la mort, il cherchait les moyens de pourvoir le duc d’un conseil judiciaire, afin d’empêcher celui-ci de dissiper une fortune qui devait revenir un jour à son autre petit-fils, le vrai celui-là, celui qui était son sang, celui qu’il aimait.
Quant aux sentiments du petit-fils pour le grand-père, il ne les pouvait pas connaître aussi bien, ne sachant rien ou presque rien de ce jeune homme qu’il avait à peine entrevu à de longs intervalles, sans échanger avec lui autre chose que de banales paroles de politesse ; mais il n’y avait qu’à le regarder, il n’y avait qu’à voir son attitude hautaine, sa mine rogue, son sourire dédaigneux, il n’y avait qu’à écouter le ton avec lequel il parlait sans s’adresser directement à M. de Condrieu pour comprendre que les sentiments du petit-fils pour le grand-père ne différaient guère de ceux que le grand-père éprouvait pour le petit-fils.
Que les sentiments du grand-père fussent tels, on se l’expliquait jusqu’à un certain point, quand on savait que le comte de Condrieu avait connu la liaison de sa femme avec le marquis de Varages.
Mais ceux du petit-fils ?
Le duc de Naurouse savait-il que M. de Condrieu n’était son grand-père que de nom ?
C’était en mettant son dossier en ordre que le notaire se posait ces questions. Il allait commencer la lecture du compte de tutelle, dont il venait d’ouvrir la minute, quand le duc de Naurouse fut pris d’un accès de toux.
Cette toux était sèche, précipitée, et elle amenait une rougeur assez vive aux pommettes.
Pendant que son petit-fils toussait ainsi, M. de Condrieu ne le quittait pas des yeux, l’examinant des pieds à la tête, se penchant même en avant par un mouvement instinctif comme pour mieux voir.
– Vous êtes souffrant ? dit-il quand la toux se calma.
Ce fut au tour de Roger de le regarder, ce qu’il fit de haut :
– Je vous remercie, dit-il enfin après quelques instants d’un silence que son attitude rendait gênant ; je suis touché de votre sollicitude, mais elle est trop prompte… à s’alarmer. Je ne suis nullement souffrant ; un peu de rhume seulement. Cette toux vient des bronches et non de la poitrine ; cela doit vous rassurer. Au reste, puisque vous avez bien voulu vous inquiéter de ma santé auprès du docteur Harly, il a dû vous dire que vos craintes n’avaient pas de raison d’être ; je suis bien portant et j’espère vivre… longtemps.
Puis, se tournant vers le notaire, il tira sa montre et regarda l’heure en homme pressé d’en finir.