IV– Ah ! pourquoi Roger ne ressemble-t-il pas à son cousin ! s’écria M. de Condrieu-Revel d’une voix désolée et en levant les bras au ciel lorsque Ludovic eut refermé la porte du salon ; oui, pourquoi, je me demande pourquoi. Intelligence, raison, santé, Ludovic a tout ; on peut bâtir sur lui comme sur un roc solide ; l’édifice qu’on aura pris la peine d’élever ne s’effondrera pas. Mais Roger ? A-t-il un avenir seulement ; en a-t-il un ? Quelques années, quelques jours ?
Lorsque M. de Condrieu-Revel parlait de choses qui lui étaient agréables il s’exprimait sans se reprendre et sans se répéter ; au contraire, lorsque le sujet était pénible ou bien quand la matière était délicate, lorsqu’il fallait être prudent, se tenir sur la réserve et ne pas s’engager, il ânonnait, en répétant ses mots, de manière à porter son attention sur ceux qu’il allait employer et non sur ceux qu’il prononçait machinalement. Lorsqu’il parlait de son petit-fils Ludovic il allait droit ; mais aussitôt qu’il s’agissait de son petit-fils Roger, il commençait à balbutier.
– C’est non seulement le chagrin qui me tourmente, continua-t-il, c’est encore le remords, la responsabilité de ma faute, de mon imprudence au moins, oui, mon imprudence ; je n’aurais pas dû consentir au mariage de ma fille, ma pauvre fille, ma chère fille, avec le duc de Naurouse, car j’avais des doutes sur la santé du duc. Ma pauvre fille s’était prise d’amour pour lui ; non qu’il fût beau, il s’en fallait de tout, mais il avait de l’esprit, du cœur, de grandes manières, la naissance, la fortune. J’eus la faiblesse de consentir pour ne pas peiner ma fille, j’eus cette faiblesse et je ne tardai pas à voir combien j’avais été coupable : un père devrait être inflexible, il le devrait. Un vrai moribond, le duc, affligé de toutes les maladies : au cerveau, au poumon, dans le sang. Votre prédécesseur me fit à son sujet de sages observations que, pour notre malheur, je n’écoutai point. À vivre près de lui, ma pauvre fille, qui était d’une santé excellente, devint poitrinaire, oui, elle le devint, positivement. Quelle peut être la constitution d’un enfant né d’un tel père ? Détestable, n’est-ce pas ?
– Les tempéraments ne se transmettent pas fatalement par voie d’hérédité.
– Sans doute, mais vous conviendrez qu’il y a bien des chances pour que Roger ait pris au moins une des maladies de son père, et c’est assez pour justifier mes craintes. Au reste, les premières années de l’enfant ont été mauvaises : toujours malade. Plus tard, il s’est raffermi ; mais j’avais des craintes si grandes, que je n’ai osé ni le contrarier ni le faire travailler ; l’élever, je ne pensais qu’à cela, et, pour le laisser se développer, se fortifier, je lui évitais les chagrins et les fatigues d’esprit : c’était tout mon souci, je n’en avais pas d’autres. Je me disais : qu’il vive, c’est l’essentiel, qu’il vive. Je voulais aussi l’aguerrir, retremper sa misérable santé, et, tout en ménageant ses efforts intellectuels, je lui faisais faire certains efforts physiques qui, selon moi et d’après l’avis des médecins que je consultais, devaient le régénérer. J’ai obtenu les résultats les plus déplorables, tout à fait déplorables ; il n’a rien appris et il a gagné toutes les maladies que peuvent avoir les enfants, toutes. Je me rassurais pour son ignorance en espérant que plus tard il travaillerait ; mais ce plus tard n’est jamais venu, malheureusement. Aujourd’hui Roger, qui atteint sa majorité, ne sait rien. Quelle différence entre lui et mon cher Ludovic, si assidu au travail. S’il avait été inintelligent, je serais peut-être sans excuses d’avoir suivi ce système. Mais, intelligent, il l’est ; son esprit est vif ; quand il veut s’appliquer il saisit les choses du premier coup ; ses reparties sont instantanées ; il juge les choses et les gens aussi sûrement que promptement ; rien de ce qui se passe autour de lui ne lui échappe ; plus d’une fois il m’a interloqué, oui, interloqué, moi. Le voyant ainsi je pensais que quand il le voudrait, il regagnerait le temps perdu. Le malheur est qu’il ne l’a jamais voulu, jamais, jamais ! C’est ainsi qu’il est arrivé à dix-huit ans et que nous avons dû nous séparer.
Toujours en vertu du principe que je devais lui éviter toute peine, j’avais laissé son caractère se développer librement, et par malheur il s’était développé du mauvais côté : v*****t, emporté, poussant la personnalité jusqu’à l’extrême, incapable de supporter la contradiction la plus légère. Quand il grandit, cela rendit les relations difficiles, pénibles entre nous ; d’autant plus pénibles qu’il a le cœur dur et qu’il était peu reconnaissant de ce que j’avais fait, de ce que je faisais chaque jour pour lui. Enfant, je l’avais tant bien que mal dompté ; mais, devenu jeune homme, je trouvai en lui une énergie diabolique, infernale. Ce ne furent plus des difficultés qui surgirent entre nous, ce furent des scènes, des scènes violentes. Roger eût été mon seul petit-fils, j’aurais tout supporté de lui ; mais la mort de ma belle-fille et de mon fils a mis sous ma garde mes autres petits-enfants : Ludovic et Christine ; j’avais cru que je pourrais élever ces trois enfants comme frères et sœurs, sous le même toit, dans une même affection. Le caractère de Roger rendit cette union impossible. Quels exemples détestables, déplorables ne donnait-il pas à son cousin et à sa cousine, lui qui ne voulait rien faire, lui qui jetait l’argent à pleines mains, lui qui… Vous voyez que je ne pouvais le laisser en contact avec Ludovic et Christine sous peine de perdre ceux-ci et sous peine aussi de compromettre mon autorité de chef de la famille, que Roger bravait ou insultait à chaque instant. Qu’auriez-vous fait ?
– Mais, monsieur le comte… dit le notaire qui jugeait prudent de ne pas répondre franchement.
– Je vous en prie.
– Ne me disiez-vous pas que M. le duc de Naurouse touchait à ce moment à ses dix-huit ans.
– C’est lorsqu’il a atteint ses dix-huit ans que nous nous sommes séparés.
– Vous auriez pu le faire émanciper.
– Émanciper un jeune homme qui a plus de cinq cent mille francs de rente, qui est un prodigue ! Vous n’y pensez pas, mon cher notaire, vous n’y pensez pas ; mais il eût gaspillé sa fortune.
– Ne va-t-il pas la gaspiller maintenant ?
– Cela est grandement à craindre ; mais maintenant la situation n’est pas la même : la majorité n’est pas facultative, c’est la loi qui la donne ; tandis que l’émancipation est un acte volontaire de la famille. Nous n’avons pas voulu émanciper Roger, le livrer à lui-même : de là sa fureur contre nous, contre moi particulièrement, car il voulait être émancipé ; c’était chez lui une idée fixe. Je suis, vous le savez, un homme de conciliation, un homme de paix, n’ayant d’autre but en cette vie que d’être agréable, que de rendre service aux miens. La colère de Roger pouvait me peiner, elle ne pouvait pas changer mes sentiments envers lui, car, quoi qu’il fasse, je l’aime toujours, le malheureux enfant. Il voulait la liberté. J’ai tâché de concilier son désir avec ce qui était raisonnable. Je lui ai donné la liberté pour sa personne ; mais je ne la lui ai point donnée pour sa fortune. C’est-à-dire que je l’ai autorisé à quitter cette maison pour vivre à sa guise, où il voudrait, comme il voudrait ; mais j’ai gardé la tutelle et l’administration de ses biens. C’était chose grave que cette résolution, je le savais à l’avance ; je savais à quels dangers allait se trouver exposé un jeune homme de dix-huit ans, passionné pour le plaisir, ne connaissant ni bornes, ni mesures, et qu’on savait riche, très riche. Mais j’ai cru que c’était une épreuve que je devais risquer. J’ai voulu qu’il ne passât point brusquement de ma direction à la liberté. J’ai voulu qu’il s’habituât pendant les trois années qui s’écouleraient entre ses dix-huit ans et sa majorité à une demi-liberté. J’ai pensé que ce serait une sorte d’apprentissage. La transition n’étant pas brusque serait moins périlleuse, me disais-je. Ai-je eu raison ? C’est ce que nous allons voir.
M. de Condrieu continua :
– Si j’avais laissé Roger entièrement libre, j’aurais commis une grave imprudence ; d’autant plus grave, que je ne pouvais plus le surveiller moi-même, puisqu’il est sorti d’ici en déclarant qu’il ne remettrait jamais les pieds dans cet hôtel et que, par conséquent, je ne pouvais aller chez lui. Il fallait donc que je fisse exercer cette surveillance sur lui par un tiers. Pendant les derniers temps qu’il était sous ma direction, Roger s’était lié, et malgré moi, avec le vicomte de Mautravers. Ce Mautravers, dont vous connaissez le nom…
– Grand nom…
– Grand nom assurément, mais triste personnage. Que les Mautravers en soient arrivés à être représentés aujourd’hui par un homme qui vit d’expédients, pour ne pas dire davantage, cela est triste ; mais enfin cela est, malheureusement, et personne ne peut s’en affliger plus que moi, qui ai la religion de la noblesse, la foi, le culte. Quelle désolation de voir ce nom, qui a brillé entre ceux de Turenne et de Condé s’étaler aujourd’hui dans les petits journaux et faire tapage à côté des filles en vue, leur disputant la célébrité ! C’est cette célébrité tapageuse qui avait lié Roger avec Mautravers, pour lui un modèle attrayant, un type à imiter, à égaler. Est-ce drôle qu’il y ait des gens bien nés qui mettent leur gloire à assourdir le public comme s’ils étaient des comédiens ou des artistes. Je crains que Roger ne soit infecté de cette maladie honteuse. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il fut entraîné dans le rayonnement de Mautravers et qu’il devint l’élève, l’ami de celui-ci. J’avais certains moyens d’action sur Mautravers. Je l’allai trouver ; mais, bien entendu, je ne mis pas ces moyens en jeu ; je les tins seulement en réserve, car je pense qu’il est d’une bonne politique de demander comme une grâce ce qu’on peut exiger comme un droit, oui, cela est d’une bonne politique, très bonne, dont je me suis toujours bien trouvé. C’est votre avis aussi, n’est-ce pas ?
Le notaire répondit par un sourire affirmatif.
– Je représentai à Mautravers, poursuivit M. de Condrieu, les dangers qui allaient envelopper Roger, et je lui demandai de me prévenir le jour où ils deviendraient menaçants pour sa santé ou son honneur. Il entra dans mes vues et me promit son concours : il a rempli sa promesse, il l’a remplie fidèlement, exactement. Depuis trois ans, j’ai été tenu au courant de ce que faisait Roger ; j’ai connu ses relations avec ses amis, ses maîtresses ; j’ai appris ses folies, ses imprudences ; j’ai su le chiffre des dettes qu’il contractait ; je l’ai suivi… de loin, de loin. Ah ! mon cher notaire, quel chagrin pour moi ! quel désespoir ! Aujourd’hui, Roger ne vaut pas mieux que Mautravers.
– Oh ! monsieur le comte ! un Naurouse !
– Il ne vaut pas mieux, pas mieux, pas mieux, tout Naurouse qu’il soit. La seule différence qu’il y ait entre eux, c’est que Roger sait qu’il peut payer les dettes qu’il fait, tandis que Mautravers n’en sait rien ; l’un compte sur sa fortune, l’autre sur sa chance.
– Et ces dettes de M. le duc de Naurouse, sont-elles considérables ?
– Hélas ! la première année, elles ont dépassé cent mille francs ; la seconde deux cent cinquante mille ; la troisième, trois cent mille. Vous voyez la progression.
– Elle est effrayante.
– Comment en serait-il autrement avec le genre de vie qu’il a adopté, avec les amis qui sont les siens. Les chevaux, les femmes, le jeu dévorent sa vie et son argent ; autour de lui ses amis en font autant, s’ils ne font pas pire : le prince Savine, qui a hérité, il y a deux ans, d’une des plus grandes fortunes de la Russie ; le prince de Kappel, qui ne se souvient qu’il est fils de roi que quand il est ivre ; le marquis de Sermizelles, qui a gaspillé en trois ou quatre ans les trois ou quatre millions qui lui venaient de son père ; Mautravers et autres… autres Mautravers. Vous voyez quelle peut être cette vie à outrance ; et si vous avez une idée des désastres qu’elle peut amener dans la fortune, vous devez imaginer aussi quels effets déplorables elle peut produire dans la santé. Roger, avec son mauvais tempérament et sa faible constitution, avait besoin d’une existence régulière, de repos, de régime, et c’est justement le désordre, la fatigue, les excès de tout genre, les veilles, la fièvre du jeu, qui sont sa règle. Si encore il n’avait pas d’énergie, il serait vite à bout ; mais justement l’énergie est chez lui extraordinaire. Il se fatigue peut-être plus vite qu’un autre ; mais, comme il veut résister à cette fatigue, il lutte plus longtemps qu’un autre ; on le trouve debout encore quand ses amis sont depuis longtemps épuisés, accablés, écrasés. J’avais voulu avoir un médecin près de lui, afin d’être renseigné sur sa santé comme je suis renseigné par Mautravers sur sa conduite, et pour cela j’avais compté sur le docteur Patras, le vieux médecin de notre famille. Mais il a quitté Patras, il l’a même congédié et il a pris pour le soigner un jeune médecin, un certain docteur Harly.
– J’en ai entendu dire grand bien.
– Je ne conteste pas son savoir, je ne le conteste nullement. J’ai seulement des raisons de croire que c’est un intrigant. En tout cas, il ne me rend pas les mêmes services que Patras. Je me suis adressé à lui, et, tout en me répondant convenablement, – je le reconnais, convenablement, c’est le mot, – il s’en est tenu à des réponses vagues, comme s’il voulait se renfermer dans le secret professionnel. Le secret professionnel avec moi, comprenez-vous cela ? Je ne sais même pas la vérité sur l’état de mon petit-fils.
Ce fut d’une voix tremblante que M. Condrieu prononça ces derniers mots, et l’émotion lui coupa la parole.
– Fatigué, épuisé, endetté, ayant contracté l’habitude de tous les excès, voilà comment il arrive à sa majorité. Que va-t-il faire maintenant qu’il va être entièrement libre : libre d’emprunter, libre de vendre, libre de se ruiner en quelques années, en quelques mois, s’il le veut ? N’est-ce pas terrible ? Qu’il dissipe sa fortune, je veux dire celle qui lui vient de son père, cela est un crime et ce n’est pas sans un serrement de cœur que je pense que cette terre de Naurouse que j’administre, que j’améliore depuis quinze ans, peut être vendue et passer en des mains étrangères ; mais enfin cette fortune est la sienne, jusqu’à un certain point la sienne, il n’y a pas de Naurouse qui aient des droits sur elle. Tandis que s’il dissipe la fortune qui lui vient de sa mère, de ma pauvre fille, il y a des Condrieu, il y a mon petit-fils Ludovic de Condrieu qui a des droits sur elle. Croyez-vous que je puisse me résigner à l’idée que la terre de Varages, qui appartenait en propre à ma fille pour lui avoir été léguée par son parrain, notre bon et cher ami le marquis de Varages, peut échapper à Ludovic ? Ne lui appartient-elle pas, je vous le demande ?
– Peut-être vos craintes sont-elles exagérées, monsieur le comte.
– Elles ne sont que trop fondées, que trop justes, par malheur.
– On voit des jeunes gens faire des folies dans leur jeunesse et s’arrêter ensuite.
– Est-ce à vingt ans qu’on s’arrête, alors surtout qu’on est entraîné par des habitudes prises. Non, non, il ne s’arrêtera pas.
– Si les choses allaient jusqu’au point que vous redoutez, on pourrait en tout cas l’arrêter, s’il ne s’arrêtait pas de lui-même : la loi a prévu le cas de prodigalité et, si c’est elle qui fixe la majorité comme vous le disiez, si c’est elle qui donne la liberté, elle met à notre disposition des moyens pour corriger ce que cette liberté peut avoir d’excessif : au prodigue, elle donne un conseil judiciaire. Des dépenses voluptuaires en festins, au jeu, en chevaux, en présents frivoles ou honteux, de folles profusions peuvent donner lieu à la nomination d’un conseil judiciaire sans lequel le prodigue ne peut rien emprunter, ni recevoir un capital mobilier, ni aliéner, ni grever ses biens d’hypothèques. Donc, si M. le duc de Naurouse se livrait aux folles profusions que vous redoutez et à la dissipation de sa fortune, vous pourriez lui faire nommer ce conseil ; vous savez cela comme moi, monsieur le comte.
– Je me suis dit cela, je n’ai jamais pu me faire à cette idée. Ce n’est pas la loi qui nomme le conseil judiciaire, c’est le tribunal ; il y a procès. J’ai horreur des procès et des tribunaux. Vous ne sauriez vous imaginer à quel point ce sentiment est v*****t chez moi ; ainsi, en ce moment, je suis menacé du procès le plus ridicule qu’on puisse voir, et si injuste qu’il serait perdu d’avance pour ceux qui me l’intenteraient. Eh bien ! telle est mon horreur, que je cherche des moyens de donner satisfaction à la demande qu’on m’adresse. Il est vrai que je n’en trouve aucun. Et vous n’en trouverez pas plus que moi, je pense, quand vous la connaîtrez : le duc de Condrieu veut m’interdire le droit de conserver le nom de Condrieu, que nous portons publiquement et paisiblement depuis plus de deux cents-ans.
– Comment cela ?
Mais M. de Condrieu n’eut pas le temps de donner les explications qui lui étaient demandées ; la porte du salon venait de s’ouvrir brusquement et, d’une voix retentissante, un domestique annonçait :
– M. le duc de Naurouse.