VIII

1281 Words
VIIISi le jeune duc de Naurouse avait fait les grosses dettes dont son grand-père avait parlé, il n’avait pas cependant toujours gaspillé son argent en pure perte : l’équipage qui l’attendait à la porte de l’hôtel était un modèle de correction et d’élégance. Les chevaux, deux trotteurs russes à la robe noire, détalèrent grand train, libres et dégagés dans leur allure rapide, sûrs du pied, comme si une épaisse couche de neige glacée, après avoir commencé à fondre, n’avait pas recouvert le pavé. Il n’était point dans le caractère de Roger de revenir sur une chose faite pour examiner s’il avait eu tort ou raison de la faire ; ce qui était fini n’existait plus pour lui. Cependant, enfoncé dans un coin de son coupé et courant rapidement vers la rue Auber, son esprit n’avait point quitté l’hôtel de Condrieu-Revel, et c’était avec inquiétude, avec anxiété, qu’il se demandait s’il n’eût pas été plus sage à lui, plus prudent d’agir autrement. À l’égard de son grand-père il n’éprouvait pas le plus léger remords ; il avait été avec lui ce que depuis longtemps il voulait être ; ne lui disant qu’une faible partie de ce qui, depuis dix ans, s’était jour par jour amassé dans son cœur. Mais à l’égard de Christine, il n’éprouvait pas la même tranquillité de conscience. Dans cette entrevue avec son grand-père, il avait cédé à des considérations égoïstes, ne pensant qu’à lui-même, à ses souffrances, à ses justes griefs, à sa vengeance ; il avait oublié Christine. Christine était une victime de M. de Condrieu comme lui-même en était une ; on voulait la fortune de Christine pour Ludovic comme on avait voulu la sienne. Avec lui on avait compté sur la mort ; avec Christine on comptait sur le couvent. Il eût dû la défendre, non seulement parce qu’elle était menacée avec lui, mais encore parce qu’il était son seul protecteur ; et pour la défendre il n’y avait qu’une chose efficace : rester près d’elle ; lui montrer qu’on la trompait, qu’on l’aveuglait ; lui faire toucher du doigt le but auquel on la conduisait et qu’elle ne voyait pas, abusée qu’elle était par les belles paroles dont on l’enveloppait : le rang de la famille, la gloire des Condrieu. Avec sa naïveté de petite fille, elle croyait cela et c’était de tout cœur qu’elle se dévouait. Il arriva rue Auber. Prévenu par la sonnerie du concierge, son valet de chambre se tenait, l’attendant, la porte ouverte. – Eh bien ? demanda Roger. – Ils sont là. – Tous ? – Oh ! pour sûr. Maintenant, allez me chercher une valise qui est dans ma voiture, vous la monterez dans ma chambre. Les comptes sont prêts ? – Ils sont en ordre sur la table. – Bien. Quand vous m’aurez apporté la valise, vous appellerez les gens qui sont dans le salon et vous les introduirez un à un dans l’ordre que je vous dirai. Tandis que le domestique descendait chercher la valise, Roger entra dans sa chambre directement par une porte de dégagement et sans passer par le salon. Elle était curieusement disposée, cette chambre : tendue de drap de garance fin, comme celui qu’emploient les officiers français, avec des bordures de drap bleu ; le lit, très large et bas, était recouvert de la même étoffe ; aux murs étaient accrochés quelques portraits de chevaux de course, et, sur la cheminée ainsi que sur une console, se montraient dans des cadres en cuir de Russie ou en argent niellé des photographies de femmes de théâtre plus ou moins déshabillées ; au milieu d’une large table étaient entassés des mémoires et des comptes : leur masse était moins épaisse que celle que Roger venait de voir sur la table de son grand-père, mais elle était encore considérable. Roger s’assit devant cette table, et quand son valet de chambre revint avec la valise, il la fit placer à côté de lui. – Maintenant, dit-il, appelez M. Carbans. L’usurier qui avait ruiné tant de jeunes gens entra en saluant humblement et le sourire aux lèvres. Roger tenait un compte à sa main et le lisait : – Faites-moi un reçu de 179 500 francs, dit-il, on va vous payer ; je pourrais vous demander de réduire votre compte et vous y consentiriez, j’en suis certain, car vous savez que les 3 800 hectolitres de vin que vous m’avez livrés en place d’argent au prix de 50 francs l’hectolitre n’ont pu être revendus par moi que 20 francs l’hectolitre, leur prix réel, ce qui vous a donné un honnête bénéfice de près de 100 000 francs. – Si monsieur le duc avait attendu, il aurait vendu les vins plus de 60 francs ; je lui en donne ma parole. – Je ne discute pas, pas plus que je ne marchande ; je constate que vous m’avez vendu 50 francs ce que je n’ai pu revendre que 20 francs. Puis se tournant vers son domestique : – Ouvrez cette valise, prenez-y dix-huit paquets de dix mille francs et donnez-les à monsieur, qui vous rendra 500 francs. À la vue de la valise ouverte et pleine de liasses de billets, Carbans se pencha en avant, irrésistiblement attiré. – Ce serait dommage de toucher à la collection, dit-il ; si monsieur le duc voulait, on pourrait attendre. – J’ai trop attendu ; emportez vos billets ; cependant si vous n’êtes pas trop pressé, ne partez pas, j’aurai un mot à vous dire tout à l’heure. – Toujours heureux d’être à la disposition de monsieur le duc. Après Carbans, on appela M. Tom-Brazier. – Je trouve sur votre facture, dit le duc, une paire de boucles d’oreilles, émeraudes et diamants, marquée 22 000 francs. – Ce sont celles que M. le duc a bien voulu offrir à mademoiselle Balbine. – Précisément. Trois mois après, elles ont été revendues à la vente de Balbine 6 000 francs seulement. – Je ne sais pas, monsieur le duc. – Je sais, moi. Plus loin, je vois un bracelet marqué 14 000 francs. – Le bracelet de mademoiselle Flora ? – Oui, Flora, comme Balbine, a fait une vente, et le bracelet n’a été vendu que 5 000 francs. – Ah ! je me souviens parfaitement : jamais moment n’avait été plus mauvais ; une débâcle à la Bourse… – Il suffit on va vous payer. La vue de la valise produisit sur Brazier le même effet qu’elle avait produit sur Carbans. – Si monsieur le duc désire, dit-il obséquieusement, on pourrait examiner à nouveau la facture ; tout le monde peut se tromper. Comme il l’avait fait pour Carbans, Roger prévint Tom-Brazier de ne pas partir, parce qu’il aurait quelque chose à lui dire. Puis le défilé des créanciers se continua : marchands de chevaux, marchands de fourrages, carrossiers, tapissiers, couturiers, chemisiers ; chacun reçut des mains du valet de chambre la somme qui lui était due et retourna prendre place dans le salon pour attendre le duc. Quand le dernier créancier fut sorti, Roger, ayant renvoyé son valet de chambre, compta ce qui restait dans la valise : quinze liasses seulement, 150 000 fr. – 829 000 francs avaient été payés. Sans s’attarder à vérifier ce compte, Roger passa dans son salon, où se trouvaient réunis ceux de ses fournisseurs à qui il avait annoncé une communication ; ils étaient là, causant entre eux joyeusement, unanimes à approuver les façons de payer du duc de Naurouse, qui était vraiment grand seigneur, un peu hautain peut-être, mais loyal. À son entrée chacun se tourna vers lui : – Messieurs, dit-il, je vous ai retenus tous ensemble dans ce salon, parce que, ayant tous agi avec moi de la même manière, je veux vous dire à tous en même temps ce que je pense : vous m’avez égorgé ; je ne crie pas, je ne me plains pas, mais je vous préviens qu’à l’avenir je ne m’adresserai jamais à vous. Adieu. Il y eut quelques exclamations, quelques protestations ; mais elles se firent timidement. Seul Carbans se détacha du groupe et vint vers Roger : – Vous avez peut-être raison de trouver, dit-il, que les commissions ont été un peu fortes ; mais si vous étiez mort avant votre majorité, comment croyez-vous que M. de Condrieu eût payé vos dettes ? Il ne les eût pas payées du tout. Il y avait de gros risques à faire des affaires avec vous ; et le risque, ça se paye. Roger, si fier, si dédaigneux en parlant haut quelques minutes auparavant, baissa la tête et rentra brusquement dans sa chambre avant que les fournisseurs fussent sortis du salon.
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