Nyx
Le mois d'août passa sans que je ne m'en aperçoive. J'étais trop brisée à cause du rituel d'accouplement et l'annonce de ma grossesse fut un calvaire à endurer. Je voulais oublier tout cela, ne plus jamais y penser. Zéphyr avait essayé de me réconforter du mieux qu'il pouvait et surtout il me répétait qu'il m'aimait et ne cessait de demander pardon. Mon feu avait disparu. J'avais repris le chemin de l'école en choisissant une année de spécialisation en droit des loups-garous. Et petit à petit, une routine froide et mécanique s'était installée, tout avait basculé beaucoup plus vite que je ne l’aurai cru.
Deux mois plus tôt, j'avais encore une vie normale, pas parfaite, mais normale. J'allais au lycée avec mes amis, je participais au club de débat avec passion et passais mes weekends à m'entraîner avec les loups de la meute. J'avais toujours été vive, parfois trop impulsive, mais pleine d’énergie. Les gens me connaissaient pour mon tempérament fort, ma gentillesse, ma combativité et cette façon que j'avais de tenir tête à tout le monde, même aux adultes.Tout cela avait disparu, l'étincelle dans mes yeux s'était éteinte.
Et surtout, j'avais des projets, un avenir tout tracé. En ce moment, j'aurais dû être en train de découvrir le monde loin des traditions étouffantes de la meute, loin de certaines règles qui me semblaient absurdes, archaïques. Les histoires de mariages arrangés, le mariage obligatoire pour les jeunes mâles de vingt-deux ans, le mépris pour le lien d'âme sœur, et surtout le rituel d'accouplement de l'alpha et de la luna que j'avais subi.
Mon père était toujours présent, un pilier imposant qui restait dans ma vie, inébranlable malgré que j'ai essayé de le repousser comme tout le monde. Il me répétait que j'étais plus forte que cela, que je n'étais pas la fille qu'il avait élevée en ce moment, que j'avais tout ce qui fallait pour être une Luna incroyable et que je n'utilisais en rien tout mon potentiel. Il continuait à m'entraîner, il avait adapté certains exercices pour mon état mais je les ignorais et faisais tous les exercices comme si rien dans mon corps n'avait changé. Cela irritait tout le monde que je vive ma vie comme si je n'étais pas enceinte à même pas dix-huit ans.
J'avais commencé un suivi avec une thérapeute, cela avait été tous les jours durant l'accouplement et mon engrossement comme je le disais. Ensuite mes visites avaient diminué, trois fois par semaine puis deux et enfin tous les vendredis uniquement. Je demandais à chaque fois pour récupérer ma vie d'avant, ne pas vivre ce que j'avais subi et ne pas être enchaînée à Zéphyr pour un rôle qui ne m'était jamais destiné. Je voulais choisir ma vie comme ça aurait dû être le cas. La seule chose qui me faisait sentir vivante était la colère, j'avais repoussé tout le monde et mis une distance entre Zéphyr, mon mari, et moi. Mari, ce mot ne sonnait pas juste, nous nous étions évité durant six ans et d'un coup, il m'aimait.Il y a quelques semaines, Zéphyr faisait encore partie du décor lointain de ma vie. Nous avions été proches autrefois, presque inséparables durant l’enfance ainsi qu'avec tous les autres enfants des loups gradés. Il était plus âgé que moi de quelques années et avait longtemps été celui qui me protégeait quand je faisais des bêtises. Quand je tombais d’un arbre ou revenais blessée après une bagarre, c’était souvent lui qui m’aidait avant même que mes parents ne découvrent quoi que ce soit. Et tout avait changé lorsqu’il avait eu seize ans, cette dispute sur les traditions de la meute et la recherche de mon âme sœur. J'avais le sentiment qu'il ne me comprenait pas. Heureusement, Hermès était là et était devenu plus proche de moi comblant le vide laissé par la perte d'un ami. Hermès et moi avions les mêmes visions sur la recherche de son âme sœur, la déesse de la Lune n'avait pas fait cela pour être ignorée.
Pourtant, parfois je surprenais le regard de Zéphyr posé sur moi, longtemps, intensément. Mais dès que je le remarquais, il détournait les yeux.Je n’y avais jamais vraiment réfléchi mais maintenant je me disais que j'avais peut-être imaginé cette distance, que j'étais là seule à croire notre amitié brisée. Malgré ses regards, Zéphyr n'était jamais revenu vers moi même pour une discussion banale, il envoyait Hermès me parler lorsqu'il avait besoin de faire passer un message, ce qui était exceptionnel. Il m'avait ignoré jusqu’à cette soirée, cette cérémonie du choix de la future Luna. Et tout mon monde a basculé lorsque mon nom avait été prononcé. Au début, je n'avais pas compris, jusqu'à ce qu'il répète mon prénom et mon nom de famille.
Puis Zéphyr avait tendu sa main vers moi, mes parents m'avaient poussée jusqu'à l'estrade. Ils étaient fiers et heureux pour moi. Mes larmes avaient coulé et n'avaient pas cessé de couler jusqu'à ce que je m'endorme chez moi.
Les anciens avaient parlé d’union sacrée, de compatibilité, d’équilibre entre les lignées, d'être faite pour ce rôle, des mots compliqués pour annoncer une seule chose : j'allais être mariée à Zéphyr. Maintenant je l'étais, j'étais une femme mariée sans possibilité de changer cela car la séparation de l'alpha et de la luna n'était pas autorisée dans ma meute. Je n'avais plus aucune échappatoire à part la mort et je ne voulais pas mourir. Malgré tout ce qui m'était arrivé, je savais que je devais me reprendre et me battre pour ce en quoi je croyais, mais en ce moment, j'étais trop noyée dans le chagrin et la colère.
Par moment, je riais nerveusement jusqu'à en pleurer et m'effondrer de fatigue. La fatigue, et la douleur me gardaient vivante, c'est ce qui me permettait de savoir que j'étais toujours là.
Mes colères que mon père devait subir à la place de mon mari étaient toujours les mêmes, je criais
— Non. Je ne veux pas de cette vie là.
C’était une des seule chose que je réussissais à dire.
Mon père essayait de me calmer immédiatement à chaque fois, mais je me reculais et disparaissais dans ma chambre. Lorsque je croisais Zéphyr, j'attendais qu'il me dise qu'il s'était trompé ou que cela avait été une blague bien curelle à mes dépends. J'attendais toujours qu’il dise quelque chose, n’importe quoi, mais il restait silencieux à chaque fois et s'éloignait. Je lui avais demandé de la distance, de me laisser respirer et il le faisait merveilleusement bien. J'étais une femme mariée et seule grâce à moi. La nuit où il m'avait choisie avait été une trahison et avait été la première fissure dans notre relation. Il avait accepté ce qui allait m'arriver, pire encore, il avait choisi.
Pendant plusieurs semaines, j'avais tenté d’éviter Zéphyr complètement, mais lui revenait toujours, pas de manière agressive. Au contraire, c’était presque pire, il cherchait constamment à me parler, essayait de m'expliquer qu’il m’aimait depuis longtemps, qu’il avait gardé ses distances pendant des années parce qu’il savait ce qu’impliquait notre lien et qu’il avait voulu me laisser une vie normale le plus longtemps possible, mais malgré cela il n'avait pas pu me laisser partir, il avait essayé de ne pas me choisir, c'est ce qu'il me disait. Je ne croyais pas un mot de tout ça, cela ressemblait davantage à une obsession qu’à de l’amour. Chaque fois qu’il disait mon prénom avec cette douceur insupportable, j'avais envie de le frapper parce qu’il parlait d’amour pendant qu’il détruisait ma vie. Il me regardait toujours comme si j'étais quelque chose de précieux. Toutes les nuits je revivais ce mariage et j'arrivais enfin à voir autre chose que du flou. Je me souvenais de Zéphyr, de son expression comme si cette cérémonie représentait le plus beau jour de sa vie alors que moi, j'avais l’impression d’assister à mon propre enterrement.
La nuit du mariage fut pire encore. J'avait passé des heures enfermée dans la salle de bain à essayer de ralentir ma respiration, de me calmer. Je voulais fuir, disparaître, courir jusqu’à ce que mes jambes cèdent, mais cela signifiait devenir une renégate et passer ma vie à fuir pour ne pas être exécutée. Quand j'était finalement sortie, Zéphyr était assis au bord du lit, il m'avait dit qu’il ne me ferait jamais de mal, mais je ne l'avais jamais cru et je le croyais encore moins.
Cette nuit-là marqua le début de tout le reste. Après cela, notre relation devint un mélange incompréhensible de tension, de colère et de silence. Parfois il essayait encore de m’approcher doucement, de me parler normalement, mais je rejetais chacune de ses tentatives.
Puis vinrent les disputes, violentes, je lui reprochais de m'avoir volé ma liberté, je lui répétais que je le détestais, que je ne serais jamais sa femme dans mon cœur, que je ne pourrais jamais l'aimer, peu importe les traditions.
Et lui encaissait, toujours, jusqu’au soir où tout dérapa réellement. Cela faisait trois semaines que nous étions mariés.
Nous nous étions disputés plus violemment que d’habitude. J'avais tenté de quitter la maison en pleine nuit malgré les règles de sécurité imposées aux membres importants de la meute. Zéphyr avait essayé de me retenir, je l’avais frappé de toute mes forces plusieurs fois et il avait perdu patience une seconde, une seule, mais cette seconde avait suffi. Sa main avait jailli de nulle part et avant que je ne la vois, j'avais senti la piqûre sur ma joue.
Par la suite, je ne me souvenais plus clairement des détails, seulement des émotions, la peur, la rage, le sentiment d’être piégée, et ensuite, le vide.
Les jours suivants furent horribles. Aucun de nous ne parlait vraiment de ce qui s’était passé. Zéphyr semblait détruit par la culpabilité, mais j'étais incapable de voir autre chose que la douleur qu’il m'avait infligée.
Quand j'avais appris que j'étais enceinte une semaine plus tard, quelque chose se brisa définitivement en moi. J'avais fixé le test pendant de longues minutes avant de vomir dans le lavabo. Je n’avais jamais autant détesté mon propre corps. Zéphyr était venu près de moi, il m'avait frotté le dos pour faire passer ces nausées et ensuite son regard était tombé sur le bâtonnet qui indiquait que j'étais enceinte. Il m'avait traînée à l'hôpital de la meute et dans la minute suivante une aiguille traversait ma peau pour prélever mon sang. Nous étions restés assis dans une chambre en attendant les résultats. La doctoresse était arrivée avec un immense sourire sur son visage. Je me rappelle encore ce qu'elle nous avait dit
- Alpha, Luna, félicitations vous allez être parents. La meute va pouvoir se réjouir pour vous.
J'avais vu la joie dans les yeux de Zéphyr à cette nouvelle mais ensuite son visage avait blêmit. Il savait ce qui allait se dérouler ce soir-là et il ne pourrait rien y changer.
La meute avait évidemment entendu la bonne nouvelle. Tout le monde autour de moi semblait pourtant voir cette grossesse comme une bénédiction. Les anciens félicitaient Zéphyr. Mes parents avaient accouru pour nous féliciter. Ils allaient être grands-parents. Mon père essayait maladroitement de me soutenir. Certaines femmes de la meute me parlaient déjà comme à une future Luna accomplie. Et moi je pleurais, j'avais l'impression d'avoir passé un mois à pleurer, ce n'était pas une impression, je pleurais vraiment depuis un mois sans quasiment m'arrêter. J'avais envie de hurler parce qu’aucun d’eux ne comprenait. Pour eux, cet enfant représentait l’avenir, pour moi, il représentait la perte totale de contrôle sur ma propre existence.
La nuit de l'annonce de ma grossesse fut la pire épreuve que je dû traverser.
Après cela, mon changement fut plus radical. J'avais arrêté de voir mes amis, arrêté de répondre à leurs messages. Je ne supportais plus les regards pleins de pitié ou les tentatives maladroites de réconfort de la part des loups mâles qui avaient assisté à cette nuit. Je ne supportais plus les félicitations et la joie des autres membres de la meute.
Finalement, j'avais recommencé le lycée.
Au début, les élèves murmuraient sur mon passage. Tous savaient ce qui m'était arrivé durant ces vacances et tous restaient à une distance respectable, alors j'avais appris à devenir invisible, à me faire discrète, tête baissée, silencieuse, comme un fantôme.
Même Zéphyr avait fini par arrêter d’essayer de me parler constamment. Peut-être parce qu’il comprenait enfin que je le haïssais réellement. Peut-être parce qu’il se détestait lui-même.
Nous vivions désormais ensemble comme deux étrangers.
Parfois, tard dans la nuit, je l’entendais entrer dans notre chambre lorsqu’il croyait que je dormais déjà. Il restait immobile quelques secondes avant de s’allonger loin de moi. Et le matin, il disparaissait avant mon réveil. Cette distance aurait dû me soulager, mais étrangement, je me sentais encore plus vide qu’avant.
Alors mon père m’avait accompagnée chez ma thérapeute. Après cette nuit fatidique, je refusais de parler, je restais assise en silence pendant deux heures complètes. Puis un jour, elle avait explosé, elle m'avait secouée avec ses mots.
Et après ça, chaque séance devenait un champ de bataille parce qu’au fond, j'étais incapable de supporter tout ce que je ressentais, la colère, la tristesse, la peur, le désespoir, le dégoût de moi-même, et surtout cette horrible impression que ma vie ne m'appartenait plus. Les semaines se succédaient et se ressemblaient toutes.