La matinée au sein du siège VesperCorp est d’une tranquillité presque irréelle. Les employés circulent en silence dans les couloirs impeccables, les lumières froides reflètent sur les sols polis, et un parfum de café fraîchement moulu flotte dans l’air.
Un décor parfait.
Ordonné.
Prévisible.
Exactement comme Aiden Vesper l’aime.
Ou plutôt… comme il pensait l’aimer.
Parce qu’aujourd’hui, quelque chose dérange cet équilibre méticuleux.
Ou plutôt… quelqu’une.
Raven Hale.
Elle a été assignée au département communication pour “évaluation pratique”, sous l’œil direct d’Elias Rowan. Lune a rejoint la section administrative. Maëlia s’occupe actuellement de la base de données graphique sous la supervision de Cassian.
Les trois filles ont été acceptées dans l’entreprise malgré l’entretien chaotique…
Ou à cause de cet entretien, si on demande à Cassian.
Aiden, lui, ne s’est pas exprimé sur la question.
Il a seulement conclu :
— Elles feront l’affaire.
Comme si ce n’était rien.
Comme si ça ne lui coûtait rien.
Mais depuis ce matin, dès qu’il ferme les yeux, il revoit le sourire insolent de Raven, son regard à moitié défi, à moitié amusement, le genre de regard qui perturbe quelqu’un qui a passé sa vie à maîtriser chaque variable.
Et Aiden déteste les variables incontrôlables.
Il avance dans le couloir du troisième étage, mains dans les poches, expression classique : glaciale, souveraine, imperturbable. Les employés s’écartent avec une précision millimétrée — une danse chorégraphiée autour de son autorité naturelle.
Il vérifie son téléphone.
Reçoit un rapport.
Répond brièvement.
Continue.
Rien d’inhabituel.
Sauf que, à mesure qu’il approche du département communication, un bruit étrange perce le calme professionnel du bâtiment.
Un bruit qui n’a absolument rien à faire ici.
— COOOOOOOOOOOOOOOONNARD DE PUCE DE m***e !!
Aiden s’arrête net.
Il cligne lentement des yeux.
Le couloir entier devient silencieux.
Les employés se figent, les stylos arrêtent leur mouvement, certains lèvent la tête au-dessus de leurs écrans, terrifiés.
Une femme plus loin chuchote :
— Qui… qui a dit ça ?...
Aiden n’a pas besoin de deviner.
Il reconnaît cette voix.
Cette énergie.
Ce chaos.
Raven Hale.
Et elle hurle encore, avec une créativité impressionnante :
— JE TE JURE, SI TU BUG ENCORE, JE TE JETTE PAR LA FENÊTRE, TU VAS APPRENDRE À VOLER, ESPÈCE DE PESTE NUMÉRIQUE !
Aiden inspire un long souffle.
Le genre de respiration qu’un homme prend juste avant de tuer quelqu’un ou… d’embrasser quelqu’un.
Il ne sait pas encore de quel côté il se situe.
Puis, sans perdre de temps, il marche droit vers la source du vacarme.
Ses pas sont lents.
Précis.
Dangereux.
Plus il avance, plus les employés se dispersent comme des pigeons effrayés.
Elias, soudain alerté, sort de son bureau avec une tasse de café.
— Aiden ? Qu’est-ce que—
Aiden lève un doigt, silencieux, coupant court à toute explication.
Elias se fige.
Même lui sait que ce geste signifie :
Je vais m’occuper de ça personnellement.
Cassian arrive presque en courant, l’air affamé d’émotions dramatiques.
— J’ai entendu des cris ! C’est elle, n’est-ce pas ? C’est Raven ? Oh mon Dieu, dis-moi que c’est Raven.
Elias murmure :
— Ce n’est pas drôle, Cass.
— Si. Incroyablement drôle, répond Cassian avec un sourire digne d’un acteur de soap-opéra.
Aiden souffle juste :
— Silence.
Il atteint enfin la salle ouverte où Raven travaille.
Et la scène qu’il découvre vaut mille pages d’un roman de chaos.
Raven est assise devant un ordinateur flambant neuf, probablement allumé pour la première fois aujourd’hui.
Elle, visiblement, ne lui a accordé aucun respect.
Ses cheveux un peu désordonnés tombent sur ses épaules comme une cascade d’insolence pure.
Elle est penchée sur l’écran, les sourcils froncés, les lèvres serrées, les doigts crispés sur la souris.
Le PC affiche un simple message :
“Erreur système. Veuillez redémarrer.”
Raven frappe son front contre le bureau.
Littéralement.
— Je… vais… le… TUER.
Elle n’entend même pas les pas d’Aiden se rapprocher.
Ni Elias qui retient son souffle.
Ni Cassian qui se mord le poing pour ne pas rire.
— Hale.
Raven sursaute si fort qu’elle manque de renverser la chaise.
Elle tourne la tête…
… et tombe nez à torse avec Aiden Vesper.
Sa première pensée :
Putain.
Sa deuxième pensée :
Évidemment qu’il est là pile quand je menace un ordinateur.
Elle redresse légèrement son dos, tentant de sauver les apparences.
— Euh… bonjour ?
Aiden la fixe.
Longtemps.
Très longtemps.
Trop longtemps.
Il demande, d’une voix si calme que c’en est menaçant :
— Vous… insultiez votre matériel informatique ?
Raven ne bronche pas.
— Non.
Il hausse un sourcil.
— Non ?
— Je l’encourageais.
— En le traitant de “c*n… puce de m***e” ?
Cassian explose derrière :
— Puce de m***e !! Je suis FAN !
Elias lui écrase le pied.
Raven croise les bras.
— Je suis passionnée quand je travaille.
— On appelle ça une crise nerveuse, Hale.
— Chez moi, c’est une méthode de motivation.
Elle dit ça très sérieusement.
Aiden la fixe comme si elle venait d’affirmer que la Terre est plate.
— Votre ordinateur n’a pas d’oreilles.
— Peut-être pas, mais il a un esprit maléfique, réplique-t-elle.
Aiden approche d’un pas.
Cassian et Elias s’éloignent d’un pas.
Raven, elle, ne bouge pas.
Une tension électrique s’installe entre eux, si dense que l’air lui-même semble se tendre.
— Hale, vous êtes en période d’essai, commence Aiden, voix plus froide que la neige.
— Et alors ?
— Et alors, insulter du matériel de valeur appartient à la liste des comportements non recommandés.
— Cool. Rajoutez-le dans le manuel.
— Vous pensez que c’est drôle ?
— Je pense que c’est juste.
Aiden la dévisage, mi surpris, mi exaspéré.
Cette fille…
Cette fille n’a PEUR DE RIEN.
C’est fascinant.
Agacant.
Irritant.
Complètement addictif.
Il s’approche encore, suffisamment pour qu’elle sente son parfum — riche, boisé, froid — l’odeur d’un homme qui maîtrise tout.
Sauf elle.
— Hale, dit-il.
— Vesper.
— Cessez d’insulter votre ordinateur.
— Qu’il cesse de me manquer de respect d’abord.
— C’est une machine.
— Elles sont vicieuses.
Elle a l’air d’y croire sincèrement, ce qui rend la scène encore plus absurde.
Aiden inspire doucement, tentant de garder un semblant de contrôle.
— Très bien.
Il tend la main.
— Laissez-moi voir ce qui se passe.
— Depuis quand un PDG répare des ordinateurs ?
— Depuis que certains employés menacent de les jeter par la fenêtre.
Raven détourne le regard, un peu honteuse malgré elle.
— Je ne l’aurais pas jeté… très loin.
Aiden se retient de rire.
Il ne doit pas rire.
Il est PDG.
Il est sérieux.
Il ne rit pas.
Il finit par regarder l’écran.
Il tape deux touches.
L’ordinateur redémarre instantanément.
Raven écarquille les yeux.
— QUOI ?!
— Vous aviez bloqué le système dans un mode de mise en veille forcée.
— Mais… mais comment ?
— En frappant trois fois votre bureau.
— Oh.
— Oui, “oh”.
Elle tousse.
— Donc… j’ai cassé le PC ?
— Non.
— Il est traumatisé ?
— Probablement.
Cassian éclate de rire. Elias soupire.
Aiden fixe Raven, bras croisés, expression impassible.
— Hale.
— Oui ?
— Essayez, juste une fois, d’agir comme un être humain raisonnable.
Elle sourit.
— Vous en demandez beaucoup.
— Et vous êtes impossible, dit-il.
— Merci.
— Ce n’était pas un compliment.
Elle hausse les épaules.
— Ça sonne comme un compliment.
Aiden la fixe.
Elle lui rend son regard, sans peur, sans filtre, sans retenue.
Il a envie de l’attraper par les épaules.
Il a envie de lui dire de se calmer.
Il a envie de la provoquer encore.
Il a envie qu’elle continue de parler.
Il ne comprend pas ce qu’elle lui fait.
Mais il sait que ça le ronge.
Et elle… elle n’a aucune idée de l’ampleur du pouvoir qu’elle déclenche en lui.
Il prend une inspiration lente.
— À partir d’aujourd’hui, Hale…
Elle se redresse, attentive.
— … je passerai vérifier votre travail régulièrement.
— Hein ? Pourquoi ?!
— Pour éviter que vous ne mettiez le feu au bâtiment.
Raven ouvre la bouche, outrée.
— UNE FOIS ! Une seule fois je menace un ordinateur et vous—
— Hale.
— Quoi encore ?!
— Si vous continuez à vous énerver, je vais vous retirer l’accès au matériel informatique.
— Vous avez pas le droit !
— Je suis le PDG.
— Donc vous êtes un tyran.
— Appelez ça comme vous voulez.
Elle croise les bras, boudeuse.
— Très bien. Faites votre petite surveillance, Monsieur le Contrôle Absolu.
Aiden sourit… très légèrement.
— Je le ferai.
Raven fronce les sourcils.
— Pourquoi vous souriez ?
— Je ne souris pas.
— Si !
— Hale…
— Si vous souriez, c’est que vous complotez quelque chose.
— Peut-être.
Raven se lève lentement.
Elle s’approche de lui, un sourire en coin.
Elle se penche à son oreille.
— Vous me surveillez… parce que je vous perturbe, c’est ça ?
Aiden se fige.
La pièce entière semble retenir son souffle.
Cassian manque de s’étouffer.
Elias devient livide.
Raven se recule, un sourire triomphant.
— Voilà. Plus de sourire.
Aiden serre la mâchoire.
— Hale…
Sa voix est basse.
Très basse.
Très dangereuse.
— Quoi ? répond-elle, innocente.
— Vous jouez avec le feu.
— J’adore le feu.
— Et moi je déteste perdre le contrôle.
Raven éclate de rire.
— Trop tard pour ça, Vesper.
Elle se rassoit, reprend sa souris, et tourne le dos au PDG comme si elle n’avait pas déclenché un incendie émotionnel de catégorie 5.
Aiden la fixe encore un instant.
Puis, calmement, froidement :
— Je repasserai plus tard.
— Hâte de vous revoir, Monsieur Glace.
Il tourne les talons.
Et alors qu’il quitte la pièce, une pensée lui traverse l’esprit :
Je vais te faire payer chaque mot, Raven Hale.
Et tu vas adorer ça.