Le silence reste suspendu encore quelques secondes après le départ d’Aiden.
Puis, enfin, Cassian pousse un long sifflement dramatique.
— Wow.
Il se tourne vers Elias :
— Tu as vu ce que j’ai vu ?
Elias range lentement ses papiers, l’air calme d’un médecin qui vient de diagnostiquer une maladie chronique.
— Oui.
— Et on est d’accord que… ?
— Oui.
— Donc c’est officiel.
— Oui.
Cassian met la main sur sa poitrine comme s’il annonçait une tragédie grecque.
— Aiden Vesper est attiré par Raven Hale.
Elias ne dit rien, il hoche juste la tête.
Mais Cassian, lui, est incapable de rester silencieux.
— C’est un miracle scientifique. Un séisme émotionnel. Un événement mondial !
Il indique la porte par laquelle Aiden vient de sortir :
— Le grand, l’unique, le glacial Aiden Vesper… OBSÉDÉ. Par une fille qui insulte des ordinateurs. On vit une époque bénie.
Élias soupire, massant le coin de ses yeux.
— Cassian, arrête d’exagér—
— Je n’exagère rien ! Tu as vu sa tête ?!
Il mime Aiden : sourcils froncés, mâchoire serrée, regard affamé.
— Il avait l’air d’un loup devant une chèvre qui l’insultait.
Raven, qui a suivi toute la scène en silence, lève la main.
— Euh… je suis pas une chèvre.
Cassian lève un doigt.
— Non, toi tu es… le destin.
Elias se tourne vers elle.
— Raven, il faut que tu comprennes une chose.
Raven plisse les yeux.
— Que je suis virée ?
— Non.
Cassian rit.
— Bien au contraire.
Elias continue, sérieux :
— Aiden n’est pas comme nous.
Cassian tousse.
— Traduction : il est émotionnellement constipé.
Elias l’ignore et poursuit :
— Il contrôle tout. Sa vie, ses horaires, ses employés, sa respiration…
— Et ses sourcils, ajoute Cassian. Ils sont plus disciplinés que l’armée.
— Donc, quand quelqu’un perturbe ça…
Raven cligne des yeux.
— … il pète un câble ?
Elias secoue la tête.
— Il s’intéresse.
Cassian lève les bras au ciel.
— Il S’INTÉRESSE ! Et pas genre : oh quelle employée compétente.
Il se penche vers Raven, très sérieux :
— Il te regarde comme s’il voulait te mordre.
Raven recule légèrement.
— Euh… sympa.
— C’est un compliment ! crie Cassian. Chez Aiden, c’est le plus grand compliment existant !
— Cass, arrête, grogne Elias. Laisse-moi expliquer proprement.
Il pose une main sur son dossier, réfléchissant.
— Aiden n’a jamais été intéressé par personne ici. Ni par les femmes, ni par les hommes, ni par les créatures vivantes en général. Il est… fermé.
— Cruel, précise Cassian.
— Non.
— Froid !
— Discipliné.
— Glacé !
— Réservé.
Raven les regarde l’un après l’autre, perplexe.
— Ok… mais qu’est-ce que ça a à voir avec moi ?
Elias, dans un rare moment d’amusement, répond :
— Tu es… l’antithèse de tout ce qu’il est.
Cassian s’exclame :
— Exactement ! Tu es le chaos incarné ! Le feu ! L’imprévisible ! Tu cries sur un ordinateur, Raven. Tu insultes les outils de travail. Tu le provoques. TU LE REGARDES DANS LES YEUX.
Il place une main dramatique sur son front :
— Tu es l’apocalypse émotionnelle qu’il n’a jamais vue venir.
Raven éclate de rire.
— Vous plaisantez.
Elias secoue la tête.
— Non. Je t’assure, Raven. Quand tu t’es penchée vers lui tout à l’heure et que tu lui as soufflé : “Je vous perturbe”, il s’est figé.
Cassian lève la main.
— Instantanément ! Comme un ordinateur mal programmé !
Il imite un robot qui bug.
— Il a perdu trois neurones sur place.
Raven rougit légèrement, mais se racle la gorge pour cacher ça.
— Bon… peut-être que je l’agace, ok, mais—
Cassian saute presque en l’air.
— TU L’AGACES ET IL AIME ÇA !
— Cassian, calme-toi ! crie Elias.
— CALMÉ ? TU VEUX QUE JE ME CALME ?! Aiden vient de sourire ! Devant une employée ! UNE PREMIÈRE MONDIALE ! Je veux des feux d’artifice !
À ce moment précis, un employé passe timidement la tête par la porte.
— Euh… pardon, vous avez besoin de quelque chose ?
Cassian répond immédiatement :
— Oui. Va rédiger un rapport : “Le PDG a souri. Impact mondial. Préparez les archives.”
L’employé disparaît, terrorisé.
Elias soupire si fort qu’il pourrait gonfler un ballon.
— Cassian, par pitié.
Raven se tourne vers Elias.
— Soyez honnête. C’est grave ?
— Pour lui… très.
— Pour moi ?
— Probablement dangereux.
Cassian s’assoit sur le bord du bureau, croisant les bras.
— Aiden n’est pas du genre à regarder quelqu’un juste pour le plaisir. Quand quelque chose l’intéresse, il l’analyse. Quand quelque chose le perturbe, il le contrôle. Et quand quelque chose lui échappe…
Elias termine pour lui :
— Il le poursuit.
Raven cligne des yeux, déstabilisée.
— Attendez. Poursuivre comment ?
— Comme un PDG milliardaire qui obtient toujours ce qu’il veut, dit Cassian.
Elias acquiesce.
— Et ce qu’il veut, pour une raison totalement irrationnelle…
Il la regarde.
— … c’est toi.
Raven ouvre la bouche. La referme. La rouvre.
— Ce n’est pas possible.
Cassian éclate de rire.
— Raven, tu lui as dit en face “vous avez une tête de mec qui va m’insulter pendant trente minutes”.
— Et il a aimé, ajoute Elias.
— Et tu l’as traité de Monsieur Glace.
— Il n’a pas réagi.
— Et tu as mis ton visage à trois centimètres du sien.
— Il a arrêté de respirer.
Raven se passe une main dans les cheveux.
— m***e.
Elias sourit doucement.
— Oui.
Cassian applaudit.
— Félicitations, Raven Hale. Tu as officiellement hacké le PDG.
Elle souffle, nerveuse.
— Mais je ne voulais pas…
— Il n’y a pas de vouloir, coupe Elias. Ça s’est fait tout seul.
— Ou c’est le destin, ajoute Cassian.
— Ta gueule, Cass.
Cassian lève les mains, faussement innocent.
— Quoi ?! J’aime le drama ! Et là, on est en plein film romantique interdit. Le PDG froid tombe pour la petite tornade sarcastique. C’est magnifique ! Poétique ! Incroyable !
Elias fixe Raven, plus sérieux.
— Écoute. Je te dis ça en tant qu’ami d’Aiden… et en tant que professionnel :
— Oui ?
— Sois prudente.
Cassian hoche la tête, étonnamment sincère cette fois.
— Aiden n’est pas méchant. Mais il est… intense. Quand il veut quelque chose, il ne lâche pas.
Elias ajoute :
— Et toi, tu vas le rendre fou.
— Et lui, il risque de te casser la tête.
— Cassian !
— Bah quoi ? Je mets en garde ! C’est important !
Raven se frotte les tempes.
— D’accord… mais… qu’est-ce que je suis censée faire ?
Elias répond calmement :
— Rien.
— Rien ?
— Laisse faire. Continue d’être toi-même.
Cassian ajoute :
— Et prépare-toi à être suivie, fixée, analysée, surveillée, admirée, possédée—
— CASSIAN ! hurle Elias.
Raven éclate de rire.
— Ok… j’ai compris.
Elle inspire profondément, tente de réorganiser ses pensées.
Elias sourit faiblement.
— Ne t’inquiète pas. On est là.
Cassian pose une main sur son épaule.
— Et si jamais il te terrorise, tu viens me voir. Je te protège.
Raven lève un sourcil.
— Cassian, tu fais 70 kilos tout mouillé.
— Oui, mais j’ai beaucoup de charme !
— Aucun rapport !
— Si, moi je crois que si.
Elias secoue la tête.
— Bon… retournons au travail. Avant qu’Aiden revienne.
Cassian frissonne.
— Oui, vite, cachons-nous avant qu’il découvre qu’on parle de ses émotions. C’est son seul point faible.
Ils quittent la pièce.
Raven reste seule devant son écran remis en marche.
Elle souffle.
Elle pense à son regard.
À sa voix basse.
À la proximité.
À ce qu’il a dit.
À ce qu’elle a ressenti.
Puis elle murmure :
— … m***e. Je suis dans la m***e.
Et elle n’a pas tort.