Introduction de Guillaume Apollinaire-2

3188 Words
– Pourrai-je aussi les avoir ici ? – À votre choix. – Eh bien, cela me convient mieux, faites-moi des billets et donnez la préférence à celles qui parlent français. – Voilà le mal ; les plus belles ne parlent qu’anglais. – Faites toujours ; pour ce que je veux en faire, nous nous comprendrons. » Il écrivit plusieurs billets à quatre et à six guinées ; une seule était marquée douze. – Celle-ci est donc le double plus belle ? lui dis-je. – Ce n’est pas précisément le cas, mais elle fait cocu un duc et pair de la Grande-Bretagne qui l’entretient et qui n’en use qu’une ou deux fois par mois. … N’ayant rien à faire ce jour-là, j’envoyai Jarbe chez l’une des belles que Pembroke avait taxées à quatre guinées, en lui faisant dire que c’était pour dîner tête à tête avec elle. Elle vint, mais, malgré l’envie que j’avais de la trouver aimable, je ne la trouvai bonne que pour badiner un instant après dîner. Elle ne devait pas s’attendre à quatre guinées que je ne lui avais pas fait gagner ; aussi je la renvoyai fort contente en les lui mettant dans la main. La seconde, au même taux, soupa avec moi le lendemain ; elle avait été fort jolie ; elle l’était encore ; mais je la trouvai triste et trop passive, de sorte que je ne pus me résoudre à la faire déshabiller. Le troisième jour, n’ayant point envie d’essayer encore d’un troisième billet, j’allai à Covent-Garden, et m’étant trouvé face à face d’une jeune personne attrayante, je l’abordai en français, en lui demandant si elle voulait venir souper avec moi. – Que me donnerez-vous au dessert ? – Trois guinées. – Je suis à vos ordres. Après le théâtre, je me fis servir un bon souper pour deux, et elle me tint tête comme je l’aimais. Quand nous eûmes soupé, je lui demandai son adresse, et je fus fort surpris quand je trouvai que c’était l’une de celles que lord Pembroke m’avait taxées à six guinées. Je jugeai qu’il fallait faire ses affaires par soi-même ou n’avoir pas de grands seigneurs pour agents. Les autres billets ne me procurèrent que des objets à peine dignes d’attention. « La dernière, celle de douze guinées, que je m’étais réservée pour la bonne bouche, fut celle qui me plut le moins. Je ne la trouvai pas digne d’un sacrifice et je ne me souciai point de cocufier le noble lord qui l’entretenait. » Les parties que Casanova fit dans les tavernes londoniennes furent parfois de véritables orgies, et voici le récit d’une de ces folies, mais le célèbre aventurier ne fit qu’y figurer, triste qu’il était des misères que lui faisait subir cette Charpillon, qui pendant une partie du séjour de Seingalt en Angleterre fut son bourreau. Casanova voulait se suicider ; il fit rencontre du chevalier Edgard, jeune Anglais, aimable, riche, qui le sauva : – Fort bien, dit Edgard… je ne vous quitte pas ; après la promenade nous irons au Canon. Je vais faire prévenir une jeune fille qui devait venir dîner avec moi de venir nous y joindre avec une jeune Française charmante, et nous ferons partie carrée. Je lui donnai ma parole d’aller l’attendre au Canon… Edgard revint bientôt et fut content de me retrouver… Les discours sensés badins et toujours pleins de bienveillance que me tenait ce jeune homme me faisaient du bien ; je commençais à le sentir, quand les deux jeunes folles arrivèrent, portant la gaieté sur leur charmante physionomie. Elles étaient faites pour le plaisir et la nature les avait largement pourvues de tout ce qui allume les désirs dans les plus froids des hommes. Je leur ai rendu toute la justice qu’elles méritaient, mais sans leur faire l’accueil auquel elles étaient accoutumées… Nous eûmes un dîner à l’anglaise, c’est-à-dire sans l’essentiel, sans soupe ; aussi je n’avalai que quelques huîtres avec du vin de Graves délicieux ; mais je me sentais bien, car je trouvais du plaisir à voir Edgard occuper habilement les deux nymphes. Dans le fort de la joie, ce jeune fou proposa à l’Anglaise de danser le Rompaipe en costume de la mère Ève, et elle y consentit, pourvu que nous prissions le costume du père Adam et que l’on trouvât les musiciens aveugles… On me dispensa des frais de toilette, à condition que si je venais à sentir l’aiguille de la volupté, je me dépouillerais comme les autres. Je promis. On alla chercher les aveugles, on ferma les portes, et les toilettes s’étant faites pendant que les artistes accordaient leurs instruments, l’orgie commença. Ce fut un de ces moments dans lesquels j’ai connu beaucoup de vérités. Dans celui-là j’ai vu que les plaisirs de l’amour sont l’effet et non la cause de la gaîté. J’avais sous mes yeux trois corps superbes, admirables de fraîcheur et de régularité ; leurs mouvements, leur grâce, leurs gestes et jusqu’à la musique, tout était ravissant, séduisant ; mais aucune émotion ne vint m’annoncer que j’y fusse sensible. Le danseur conserva l’air conquérant, même pendant la danse, et je m’étonnais de n’avoir jamais fait cette expérience sur moi-même. Après la danse, il fêta les deux belles, allant de l’une à l’autre jusqu’à ce que l’effet naturel l’eût rendu inhabile en le forçant au repos. La Française vint s’assurer si je donnais quelque signe de vie ; mais sentant mon néant, elle me déclara invalide. « L’orgie terminée, je priai Edgard de donner quatre guinées à la Française et de payer les frais, n’ayant que peu d’argent sur moi. » Parmi les lieux fréquentés par les débauchés se trouvaient les bagnios. Les bagnios avaient été d’abord de véritables établissements de bains. C’est dans un bagnio que Tillotson, qui fut dans le XVIIe siècle le plus profond théologien et le prédicateur le plus éloquent de la Grande-Bretagne, eut l’aventure suivante, qui montre qu’il pouvait aussi prétendre au titre d’homme le plus distrait de l’Angleterre. Ayant donc été dans un bagnio, il s’y baigna, enfoncé dans ses méditations ; lorsqu’il se rhabilla, il oublia de mettre sa culotte et sortit gravement dans la rue. Tout le monde éclatait de rire en le regardant et une troupe d’enfants le suivit. Finalement, il entra dans une boutique et demanda ce qui causait tant de désordre. On lui en dit la cause et, plein de confusion, Tillotson envoya chercher la culotte. C’est encore Tillotson qui, discutant avec quelques savants, sentit une mouche le piquer à la jambe. Il se mit à gratter la jambe de son voisin qui le laissait faire. Tillotson, qui se sentait toujours piquer, continua à gratter la jambe de son voisin en trouvant qu’il ne concevait pas l’obstination de cette mouche qui le perçait jusqu’au sang… Peu à peu, il arriva que les bagnios ne furent plus destinés qu’au plaisir. Ces maisons, qui existaient encore au commencement du XIXe siècle, étaient montées avec magnificence. Ce n’étaient que tapis précieux, meubles somptueux. On y trouvait tout ce qui pouvait flatter les sens, dont aucun n’avait été oublié. Les Anglais s’y livraient à la débauche la plus dispendieuse. Un jeune homme de Southampton, qui n’avait jamais mis les pieds à Londres, vint à perdre son père, qui le laissa maître d’une fortune de 40 000 livres sterling. Notre héritier voulut visiter la capitale et, arrivé à Londres, il descendit dans un bagnio dont il ne voulut plus sortir. Peu accoutumés à recevoir des gens aussi prodigues, les tenanciers du bagnio résolurent de plumer le pigeon. On l’entoura de good companions, de filles choisies parmi les plus jeunes, les plus belles et les plus spirituelles. À ses frais, on lui donna de la musique, des banquets où les vins les plus chers n’étaient pas épargnés. Cette orgie durait depuis un mois, lorsque notre provincial se souvint d’un ami qu’il avait à Londres. Il l’envoya chercher pour qu’il prît part à ses débauches. Mais l’ami était un homme sérieux qui, non sans peine, décida le séquestré volontaire à sortir du mauvais lieu. Il fallut payer ce qui avait été dépensé, et la carte s’élevait à 12 000 livrés sterling (environ 296 000 francs). L’ami du provincial s’opposa à ce qu’on le dépouillât. On plaida, et le tribunal jugea qu’un mois de plaisirs incessants dans un bagnio ne valaient que 2 000 livres sterling, que l’habitant de Southampton fut condamné à payer. Le plus réputé parmi les bagnios était celui de Molly King, au milieu de Covent-Garden. Il y avait aussi celui de la mère Douglas, connue sous le nom de Mère Cole et que Cleland a dépeinte sous ce nom, ainsi que le fit ensuite Foote dans sa fameuse comédie, la Bouquetière de Bath. Ses traits ont été fixés par Hogarth. C’était une femme maniérée, rebondie, hypocrite, dévote et soularde. C’est encore elle qui inventa la capeline. Le bagnio de Mrs. Gould était un des plus élégants et renommé pour les liqueurs qu’on y servait. Mrs. Stanhope tenait un bagnio également fameux et connu sous le nom de Hellfire Stanhope. Cette procureuse était la maîtresse du président de l’Hellfire-Club ou Club du feu d’enfer, où l’on se livrait aux orgies cruelles et sataniques. Mrs. Stanhope était riche, et c’était chez elle que l’on trouvait les plus belles filles. Il y avait encore le Saint-James-Bagnio et le Key-Bagnio. Casanova ne manqua pas de visiter les bagnios. « Je voulus aussi, écrit-il, dès la première semaine, connaître les bains choisis, où un homme riche va souper, coucher et se baigner avec une c***n de bon ton, espèce qui n’est pas rare à Londres. C’est une partie de débauche magnifique et qui ne coûte que six guinées. L’économie peut réduire la dépense à cent francs, mais l’économie qui gâte les plaisirs n’était pas de mon fait. » Toutefois, plus loin, Casanova paraît se contredire, il semble qu’il ne connut les bagnios que plus tard et qu’il y fut mené par lord Pembroke longtemps après son arrivée à Londres et pendant ses démêlés avec la Charpillon. « Je passai le jour suivant avec l’aimable lord, qui me fit connaître le bagnio à l’anglaise, partie de plaisir qui coûte fort cher et que je ne m’arrêterai pas à décrire, parce qu’elle est connue de tous ceux qui ont voulu dépenser six guinées pour se procurer cette jouissance. Nous eûmes, dans cette partie, deux sœurs fort jolies qu’on appelait les Garis. » Il y avait aussi, à Londres, des maisons discrètes où l’on trouvait deux ou trois filles. Mais le premier seraglio venait à peine d’être ouvert par Mrs. Goadby, qui mérita le surnom de la grande Goadby. C’est elle qui donna à son établissement le nom de seraglio. Elle avait un grand nombre de femmes à demeure, qui devaient boire ferme la nuit avec les soupeurs, et, le jour, brodaient, jouaient de la guitare en buvant du lait d’amandes. Les clients ne venaient guère qu’après la fermeture des théâtres. Les seraglios se multiplièrent vite. Voici réimprimées d’après un ouvrage rare, Les Sérails de Londres, livre traduit de l’anglais, les descriptions des lieux de p**********n à Londres, au XVIIIe siècle : Ce siècle d’avancement et de perfection dans les arts, les sciences, le goût, l’élégance, la politesse, le luxe, la débauche et même le vice, devait être particulièrement distingué par le mode et les cérémonies usités dans le culte rendu à la déesse de Cypris. Nos pères connaissaient si peu ce que l’on appelle aujourd’hui le ton qu’ils regardaient infâme tout homme qui entretenait une maîtresse ; les saillies même de la jeunesse étaient inexcusables ; il fallait, avant le vœu matrimonial, observer très religieusement, des deux côtés, le plus parfait célibat. L’adultère était alors jugé un des plus grands crimes que l’on pût commettre ; et lorsqu’une femme s’en rendait coupable, fût-elle de la plus haute noblesse, on la bannissait de la société ; ses parents et ses amis ne la regardaient même pas. Aujourd’hui, la véritable politesse, établie sur les principes les plus libéraux du savoir-vivre, a pris la place de ces notions gothiques : la galanterie s’est introduite graduellement jusqu’à ce qu’elle ait atteint son présent degré de perfection. Ce fut sous le règne de Charles II qu’elle commença à prendre naissance. Ce monarque en établit l’exemple dans le choix et le nombre de ses maîtresses pour ses courtisans et ses sujets ; mais dès que Jacques, ce prince moine et bigot (qui, comme l’avait observé Louis XIV, perdit trois royaumes pour une messe), parvint au trône, la galanterie fut alors bannie de ces royaumes. À l’avènement de George Ier, les dames reprirent leur pouvoir. La gaieté et la familiarité établirent un commerce entre les deux sexes. Il n’y avait point de partie complète sans les dames ; ces parties devinrent ensuite plus particulières et favorisèrent les desseins des amants. L’intrigue commença alors à éviter les regards de la cour que le palais avait favorisée ; et les courtisans, pour mieux suivre leur passion, se retirèrent dans les boudoirs. Sous le règne de George II, la galanterie se purifia ; elle devint une science pour ceux qui voulurent intriguer avec dignité. Les femmes eurent alors tout pouvoir à Saint-James. On faisait plus sa cour à la maîtresse d’un homme puissant qu’au premier ministre, et les dignitaires de l’Église ne se croyaient pas déshonorés de solliciter les faveurs d’une Laïs favorite. Le règne présent est celui où la galanterie et l’intrigue sont parvenues au plus haut degré de perfection. Les divorces ne furent jamais si multipliés qu’ils le sont de nos jours ; il ne faut pas s’imaginer qu’ils sont occasionnés par aucune affection réelle de l’une ou l’autre des parties, car si elles se sont unies par l’intérêt ou l’alliance, de même elles se désunissent par l’intérêt ou le caprice d’un autre mariage. Des femmes entretenues, nous passerons à celles que l’on peut se procurer pour une somme stipulée. Avant l’institution des sérails, le théâtre principal des plaisirs lascifs était dans le voisinage de Covent-Garden. Il existe encore quelques libertines de ce temps qui doivent se ressouvenir des amusements nocturnes de Moll-king, au centre du marché de Covent-Garden. Ce rendez-vous était le réceptacle général des prostituées et libertines de tous les rangs. À cette époque, il y avait sous le marché un jeu public appelé lord Mordington. Plusieurs familles ont dû leur ruine à cette association ; elle était souvent la dernière ressource du négociant gêné qui allait droit dans cet endroit avec la propriété de ses créanciers, dans l’espérance de s’y enrichir ; mais il était entouré de tant d’escrocs qui, par leurs artifices, le trompaient si adroitement que c’était un miracle lorsqu’il retournait chez lui avec une guinée dans sa poche. De cet établissement infernal, le joueur ruiné qui n’avait pas un schelling pour se procurer un logement se rendait chez Moll-king pour y passer le reste de la nuit ; si par hasard il avait une montre ou une paire de boucles d’argent, tandis qu’il dormait, les mains habiles de l’un et l’autre s**e remplissaient les devoirs de leur vocation et la victime malheureuse de la fortune devenait alors une victime plus malheureuse de Mercure et de ses disciples. Lorsque Moll-king quitta ses rendez-vous nocturnes, elle se retira avec une fortune très considérable, qu’elle avait amassée par les folies, les vices et le libertinage du siècle. Vers le même temps, la mère Douglas, mieux connue sous le nom de mère Cole, avait la plus grande réputation. Elle ne recevait dans sa maison que des libertins du premier rang ; les princes et les pairs la fréquentaient, et elle les traitait en proportion de leurs dignités ; les femmes de la première distinction y venaient fréquemment incognito, le plus grand secret était strictement observé, et il arrivait souvent que, tandis que milord jouissait dans une chambre des embrassements de Chloé, son épouse lui rendait la chance dans la pièce adjacente. Il y avait à cette époque, à l’entour de Covent-Garden, d’autres endroits de marque inférieure. Mme Gould fut la première en vogue, après la mère Douglas. Elle jouait la dame de qualité ; elle méprisait les femmes qui juraient ou parlaient indécemment, et elle ne recevait pas celles qui étaient adonnées à la débauche. Ses pratiques consistaient en citoyens riches qui, sous le prétexte d’aller à la campagne, venaient le samedi soir dans sa maison et y restaient jusqu’au lundi matin ; elle les traitait du mieux qu’il lui était possible ; ses liqueurs étaient excellentes, ses courtisanes très honnêtes, ses lits et ses meubles du goût le plus élégant. Elle avait un cher ami dans la personne d’un certain notaire-public, d’extraction juive, pour qui elle avait un très grand penchant, en raison de ses rares qualités et de ses grandes capacités. Près de cet endroit était une autre maison de plaisir, tenue par une dame connue sous le nom de Helle-Fire-Stanhope ; on l’appelait ainsi à cause de la liaison intime qu’elle avait eue avec un gentilhomme à qui on avait donné ce sobriquet, parce qu’il avait été président du club de Helle-Fire. Mme Stanhope passait pour une femme aimable et spirituelle ; elle avait généralement chez elle les plus belles personnes de Covent-Garden et elle ne recevait que celles qui avaient le ton de la bonne compagnie. Commençons ce chapitre en donnant une description de ces deux fameux et infâmes endroits de rendez-vous nocturnes connus sous le nom de Weatherby et de Margeram. Le premier de ces endroits, où se réfugiaient les fripons, les débauchés, les voleurs, les filous et les escrocs, fut, dans l’origine, établi, il y a environ trente ans, par Weatherby, peu de temps après la retraite de Moll-king. Son institution ne fut pas plus tôt connue qu’un grand nombre de filles de Vénus, de tous les rangs et conditions, depuis la maîtresse entretenue jusqu’à la barboteuse, se rendirent dans la maison. Un méchant déshabillé était un passeport suffisant pour cet endroit de libertinage et de dissipation. La malheureuse qui mourait de faim, tandis qu’elle lavait sa seule et unique chemise, était sûre, en entrant dans cet infâme lieu, d’y rencontrer un jeune apprenti qui la régalait d’une tranche de mouton et d’un pot de bière ; et, s’il avait un peu d’argent, elle lui faisait payer pour dix-huit sols de punch et l’engageait à passer le reste de la nuit avec elle. Lucy Cooper avait coutume de venir fréquemment dans ce séjour de p**********n : non qu’elle eût l’intention de disposer de ses charmes à un prix aussi vil que celui de cet endroit, ni qu’elle y fût conduite par la nécessite ; car elle était alors élégamment entretenue par feu le baronnet Orlando Br…n, un vieux débauché, qui était si enchanté de ses reparties qu’il l’aurait épousée si elle n’eût pas eu la générosité de refuser sa main, pour ne point couvrir sa famille de déshonneur. Quoiqu’il ne lui laissât manquer de rien et qu’il eût pour elle tous les soins imaginables, la voiture de Lucy était souvent pendant vingt-quatre heures, et quelquefois plus, arrêtée à la porte de Weatherby. D’après ce récit, le lecteur est sans doute curieux de savoir ce qui la portait à fréquenter cette maison de débauche, plutôt que de rester dans son hôtel. La dissipation était sa devise ; elle haïssait le baronnet, et chez Weatherby elle était sûre d’y rencontrer Palmer l’acteur, Bet Weyms, Alexandre Stevens, Derrick et autres esprits dont la compagnie lui était agréable. À la retraite du vieux baronnet, les affaires de Lucy prirent une tournure bien différente ; elle ne donna plus de dîners au beau Tracey ni au roi Derrick qui était dans la plus grande misère. Sa Majesté a compté plus d’une fois les arbres du parc pour un repas ; mais si quelque connaissance amicale ne prenait pas compassion de lui et ne l’invitait pas à se rendre à son logis, alors il faisait le tour de la cuisine de Lucy ou de Charlotte Hayes. À cette époque, cette dernière dame était entretenue par Tracey, un des hommes les plus dissipés du siècle par rapport au beau s**e ; il avait cinq pieds neuf pouces de haut ; sa taille était celle d’un Hercule et sa contenance tout à fait agréable ; l’extravagance de sa parure lui avait fait donner l’étiquette de beau Tracey. Abstraction de ses qualités pour les femmes, c’était un homme au-dessus du médiocre pour le bon sens et l’instruction ; il était écolier supportable, il avait une bibliothèque assez bien composée, il aimait tellement les livres que, pendant que son perruquier arrangeait ses cheveux, il lisait constamment quelque auteur estimé et il disait en cette occasion « que tandis qu’on embellissait l’extérieur de sa tête, il polissait toujours la région intérieure ». Il serait à désirer que les jeunes gens du siècle qui affectent le savoir suivissent la remarque judicieuse d’un homme adonné à la dissipation et à la débauche, et qui, quoiqu’il fût d’une forte constitution, détruisit, par ses vices, sa santé avant d’avoir atteint sa trentième année ; mais nos élégants du jour n’ont que l’extérieur ; ils n’ont d’expressions dans leur contenance que celles que leur donnent leurs perruquiers et leurs parures.
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