Introduction de Guillaume Apollinaire-3

3155 Words
La pauvreté de Derrick était quelquefois si grande qu’il n’avait ni souliers ni bas. Se trouvant un jour dans cette situation au café Forrest, à Charing-Cross, il se retira plusieurs fois dans le temple Cloacinien pour rajuster ses bas qui, méchamment, déployaient, à chaque minute, des trous remarquables, ce qui mettait le roi hors de contenance. Le docteur Smollet était présent ; il aperçut son embarras et lui dit : « Il faut, Derrick, que vous soyez bien relâché pour aller si souvent au cabinet. » Comme il n’y avait point d’étrangers dans le café, Derrick pensa qu’il pourrait tirer avantage de l’observation et se procurer une bonne paire de bas par une plaisanterie ; exposant alors sa pauvreté : « Il est vrai, docteur, répliqua-t-il, mais le relâchement est dans mes talons, comme vous pouvez aisément le voir. » – « Sur mon honneur, Derrick, reprit Smollet, je l’avais jugé de même, car vos pieds sentent mauvais. » Le malheur fut que l’observation se trouva juste. Cependant le docteur, pour lui faire réparation de la sévérité de sa raillerie, l’emmena chez lui, lui donna un bon dîner et, à son départ, il lui remit une guinée pour se procurer des bas et des souliers. Nous avons donné la description des amis de Lucy Cooper et des autres personnes qui fréquentaient la maison Weatherby, dans le temps de sa célébrité, afin de poursuivre historicalement notre narration. Bientôt après, elle n’eut plus la même vogue ; les disputes et les rixes qui toutes les nuits avaient lieu dans cet endroit troublèrent à tel point le voisinage que la maîtresse de ce logis, conformément aux peines de la loi, fut emprisonnée et exposée sur le tabouret. La maison de Margeram était dans la même rue, directement opposée à celle de Weatherby ; elle était établie sur le même pied ; on la regardait comme la petite pièce d’un spectacle, ou, pour mieux dire, on s’y rendait comme on passait autrefois du Vauxhall au Ranelagh, c’est-à-dire que dès que l’on se trouvait fatigué des amusements d’un endroit, on allait à l’autre et on y restait toute la soirée. Ce rendez-vous ne dura pas longtemps après la suppression de l’autre. Après avoir ainsi parcouru dès sa naissance les progrès de l’intrigue, de la galanterie et du libertinage dans ses différents établissements, nous arrivons à l’époque où ces amusements nocturnes furent établis à l’extrémité méridionale de la ville, sous une forme plus honnête et plus agréable et sous la dénomination d’Institution des Sérails. Mme Goadby fut la première fondatrice de ces sortes de couvents, dans sa maison de Berwick-Street, Soho. Elle avait voyagé en France et avait été initiée dans les sérails des boulevards de Paris, sous la direction des dames Pâris et Montigny, deux anciennes abbesses qui connaissaient parfaitement tous les mystères et les secrets de leur profession. Ces deux endroits renfermaient un certain nombre des plus belles prostituées de cette ville ; elles étaient de différents pays et de différentes religions ; mais elles étaient toutes unies par la même doctrine que l’on appelait la croyance de Paphos ; elle consistait en peu d’articles. Le premier, la plus grande soumission à la mère abbesse, dont les décrets étaient irrévocables et la conduite jugée infaillible ; le second, le zèle le plus sincère pour les rites et les cérémonies de la déesse de Cypris, l’attention la plus stricte à satisfaire leurs admirateurs dans leurs fantaisies, leurs caprices et extravagances, et à prévenir, par leurs soins assidus, leurs souhaits et leurs désirs ; enfin, à éviter les excès de la boisson et de la débauche, afin qu’elles pussent toujours avoir un air de modestie et de décence, même au milieu de leurs amusements. Ces articles et quelques autres formaient leur constitution. Enfin, c’était un crime impardonnable de cacher à la mère abbesse les présents et autres gratifications pécuniaires qu’elles recevaient au-delà des prix fixés du sérail, lesquels étaient très modérés. Une nuit de plaisir avec une sultane, un bon souper et autres dépenses se payait un louis d’or, somme qui aurait suffi à défrayer une de nos dames de la perte de son temps, sans compter les rubans et autres ajustements du soir, ni mentionner le souper, le vin de champagne mousseux et autres dépenses de la maison. Ces dévotes de Vénus passaient ordinairement leur après-dîner jusqu’au soir dans un grand salon ; quelques-unes pinçaient de la guitare, tandis que d’autres les accompagnaient de la voix ; il y en avait qui brodaient au tambour ou festonnaient ; on leur interdisait l’usage des liqueurs, excepté l’orgeat, le sirop capillaire et autres boissons innocentes, afin que leurs esprits ne fussent point échauffés et qu’elles observassent le plus strict décorum. L’amateur des dames se rendait dans ces endroits avant la comédie ou l’opéra, et, semblable au grand seigneur, il jetait son mouchoir à la sultane favorite de la nuit ; si elle le ramassait, c’était une preuve qu’elle acceptait le défi, et conformément aux lois du sérail ; elle ne voyait personne et elle lui était fidèle pour cette nuit. Mme Goadby, à son retour de France, commença à raffiner nos amusements amoureux et à les établir d’après le système parisien : elle meubla une maison dans le goût le plus élégant ; elle engagea les filles de joie de Londres les plus accréditées ; elle prit un chirurgien pour examiner leur salubrité et n’en recevait aucune qui, à cet égard, paraissait douteuse. Ayant apporté avec elle une grande quantité d’étoffes de soie et de dentelles des manufactures françaises, elle se trouva en état d’habiller ses vestales dans le goût le plus recherché ; elle y employa donc tous ses soins ; mais en suivant le plan des sérails parisiens, il y eut deux articles qu’elle n’observa point, l’économie des prix et l’abolition des liqueurs jusqu’au temps du souper. Mme Goadby ne recevait point les bourgeois dans son sérail, mais les personnes de rang et de fortune, dont les bourses s’ouvraient largement lorsqu’il s’agissait de satisfaire leurs passions, et à l’extravagance desquelles elle proportionnait toujours ses demandes ; aussi elle amassa en peu de temps une fortune considérable ; elle acheta des terres et elle devint, par la suite, une femme vertueuse de caractère et de réputation. Le succès de Mme Goadby dans sa nouvelle entreprise engagea plusieurs personnes à l’imiter dans son plan. Charlotte Hayes, femme bien connue par sa galanterie et ses intrigues, suivit son exemple ; elle loua une maison dans King’s-place, Pall-mall, elle la meubla magnifiquement et parut sur ses rangs peu de temps après avec éclat. Charlotte Hayes, Lucy Cooper et Nancy Jones sortirent vers ce temps de leur obscurité et se montrèrent avec avantage dans les endroits publics. Nous avons déjà parlé du caractère de Lucy. Quant à la pauvre Nancy Jones, elle fut seulement le météore d’une heure ; elle était une des plus jolies grisettes de la ville, mais ayant eu la petite vérole, cette cruelle maladie défigura tellement ses traits qu’il était impossible de la reconnaître. Comme Nancy n’avait plus alors la moindre prétention de captiver, que sa figure hideuse lui avait fait perdre ses connaissances et l’empêchait d’entrer dans les séminaires amoureux, comme elle avait été obligée de vendre ses meubles pour se faire soigner pendant sa maladie, qu’elle, n’avait plus, ni voiture élégante ni habillements magnifiques, qu’elle était, en un mot, dans la plus grande détresse, elle se vit donc contrainte à parcourir les rues dans l’espoir de rencontrer quelque citoyen ivre ou quelque apprenti endimanché qui pût lui donner un méchant repas. Dans le cours de cette carrière choquante, elle contracta une certaine maladie qui la força d’aller à l’hôpital, où elle paya bientôt la dette de la nature. Quant à Lucy, ses affaires, après la mort du baronnet Orlando, prirent une tournure très désagréable ; elle avait, par son intempérance et sa débauche, bien affaibli sa constitution ; sa figure vive et tout à fait agréable était bien changée, elle n’avait plus les charmes suffisants pour captiver un homme, au point de la placer dans le même état de splendeur dont elle avait joui pendant quelque temps. Il est vrai que Fett…ace la secourut autant qu’il le put, mais ses affaires étaient tellement dérangées que, pour éviter l’impertinence de ses créanciers, il fut obligé de partir pour le continent. Lucy, abandonnée de tous côtés, après avoir disposé de sa vaisselle, de ses meubles et hardes pour vivre, fut poursuivie par ses créanciers et enfermée jusqu’au moment où elle fut mise en liberté par un acte d’insolvabilité. Après son élargissement, Lucy se vit contrainte de recommencer de nouveau son état dans un temps où elle aurait dû assurer son sort pour le reste de ses jours. Elle trouva cependant des amis qui l’aidèrent à établir un séminaire à l’extrémité de Bow-Street, où elle fit assez bien ses affaires pendant quelques mois, mais en peu de mois ses débauches la réduisirent au tombeau. Charlotte avait pris tant d’empire sur le beau Tracey qu’il faisait ce qu’elle lui commandait ; nous avons déjà observé qu’il était devenu, par la suite de ses débauches, un homme très faible pour les femmes ; aussi Charlotte le trompait notoirement ; il le voyait et il n’osait lui en faire de reproches. Quand elle se prenait d’inclination pour un homme dont elle voulait jouir, elle lui donnait rendez-vous à Shakespeare ou à la Rose, et là elle le régalait de la manière la plus somptueuse aux dépens de Tracey, car il lui avait donné crédit dans ces deux maisons ; mais lorsqu’il croyait que la dépense ne devait se monter qu’à quatre ou cinq livres sterling, il était étonné de la voir portée à trente ou quarante. Quand Charlotte manquait d’argent, elle avait un moyen ingénieux pour s’en procurer : elle s’habillait avec élégance et volupté, elle allait chez Tracey, elle prétendait être dans le plus grand embarras pour aller à la comédie ou aux autres spectacles, et quand, par des artifices bien connus aux femmes de cette caste, elle avait émouvé ses sens, elle ne demeurait pas un moment de plus à moins qu’il ne lui donnât une guinée, ce à quoi il se soumettait de bonne grâce pour jouir de sa compagnie ; elle ne restait pas avec lui plus d’une heure, mais s’il voulait jouir une autre heure de la même faveur, encore une autre guinée ; ainsi elle lui faisait, de cette manière, si bien payer, ses courses qu’il aurait dépensé en peu de temps la plus grande fortune de l’Angleterre ; aussi à sa mort, qui arriva quelques mois après, ses affaires se trouvèrent-elles dans le plus grand désordre. Charlotte avait, avant cet accident, rompu avec Tracey. Elle tâcha de se procurer d’autres admirateurs, aussi complaisants que lui, ce qui n’était pas facile à rencontrer ; mais, après une variété de vicissitudes, elle fut enfermée pour dettes. Pendant sa captivité elle fit la connaissance particulière d’un comte qui, après avoir obtenu sa liberté, lui procura la sienne. C’est alors que Charlotte forma son établissement dans King’s-Place ; elle eut soin d’avoir des marchandises choisies (telle était son expression). Ses nonnes étaient de la première classe ; elle leur apprenait les instructions nécessaires pour le culte de la déesse de Cypris, elle en connaissait tous les mystères, elle savait aussi fixer le prix d’une robe ou autres ajustements, celui, d’une montre, d’une paire de boucles d’oreilles ou autres menus bijoux. Elle l’établissait en proportion de la nourriture, du logement et du blanchissage des personnes ; en surchargeant ainsi ses nonnes de dettes, elle se les assurait ; lorsque quelques-unes cherchaient à s’échapper, elle les renfermait jusqu’à ce qu’elles se fussent acquittées envers elle ; alors ces malheureuses retournaient à leur devoir ou cédaient à l’abbesse leurs vêtements, bijoux, etc., en un mot, tout ce qu’elles possédaient, afin d’obtenir leur liberté. Tel était le pied sur lequel elle avait établi sa maison. Les visiteurs du sérail de Charlotte étaient des pairs débiles, qui comptaient plus sur l’art et les effets des charmes femelles que sur la nature ; ils avaient usé leurs passions régulières, si on peut les appeler telles ; et ils étaient obligés d’avoir recours, non seulement à la pharmacie, mais encore à l’aide factice de l’invention femelle ; des Aldermans impotents et autres Lévites riches, qui s’imaginaient que leurs capacités amoureuses n’étaient pas en décadence, tandis qu’ils manquaient de force et de zèle pour pouvoir sans secours remplir leurs dévotions envers la déesse de Cypris. Charlotte considérait de telles pratiques comme des amis choisis, qui, pour posséder des vierges, oubliaient la valeur de l’or. Comme ces amoureux visaient à la jeunesse et à la beauté, elle avait toujours un magasin de vestales qui, par leurs embrassements innocents, leur procuraient un plaisir inexprimable. Kitty Young et Nancy Feathers étaient de nouvelles figures que l’on ne connaissait pas dans la ville et qui, avec une certaine préparation, pouvaient aisément passer pour des vierges ; elles jouèrent donc le rôle de vestales et donnèrent, pendant plusieurs mois, des preuves de leurs immaculées virginités. Voici, à cette occasion, un échantillon de l’état des prix et demandes de ce sérail : Dimanche, 9 janvier. Une jeune fille pour l’Alderman Drybones. – Nell Blossom, âgée d’environ dix-neuf ans, qui, depuis quatre jours, n’a fréquenté personne et est dans son état de virginité. 20 guinées. Une fille de dix-neuf ans, pas plus âgée, pour le baronnet Harry Flagellam. – Nell Hardy, de Bow-Street. – Bet-Flourish, de Berners-Street, – ou Miss Birch, elle-même, de Chapel-Street. 10 guinées Une bonne réjouie pour lord Spasm. – Black Moll, de Hedge Lane, jouissant d’une santé vigoureuse. 5 guinées Colonel Tearall, une femme modeste. – La servante de Mme Mitchell, arrivant du pays et n’ayant point encore paru dans le monde. 10 guinées Doctor Frettext, après l’office, une jeune personne complaisante, affable, d’une peau blanche et ayant la main douce. – Poll Nimblewrist, d’Oxford Market ou Jenny Speedydhand de May-fair. 2 guinées Lady Loveit, arrivant des eaux de Bath, trompée dans ses amours avec lord Alto, désire de rencontrer mieux et d’être bien montée cette soirée avant de se rendre sur la route de la duchesse de Basto. – Le capitaine O’Thunder ou Sawney Rawbone. 50 guinées Son Excellence le comte Alto, – une femme à la mode, pour la bagatelle seulement pendant une heure, Mme O’Smirk, arrivant de Dunkerque, ou Miss Graeful, de Paddington. 10 guinées Lord Pyebald, pour jouer une partie de piquet, prendre les tétons et autre chose, sans en venir à d’autre fin qu’à la politesse. – Mme Tredrille, de Chelsea. 5 guinées. Cet échantillon de prix donnera une idée de la manière dont Charlotte conduisait ses affaires. On sera peut-être embarrassé de savoir comment elle s’y prit pour procurer, dans le même temps, à chacune de ses pratiques, un appartement suffisant pour les satisfaire conformément à leurs différents amusements favoris. Elle était trop bonne directrice de sa maison pour que ses amis ne fussent pas assortis relativement à leurs prix. Le Doctor fut donc placé au troisième ; Lady Loveit eut la chambre dans laquelle il y avait un sofa et un lit de camp ; l’Alderman Drybones, la chambre des épreuves, qui, quoique petite, était élégante et ne servait que pour ces sortes de cérémonies ; le baronnet Harry Flagellum, la salle des mortifications, qui était pourvue de tout ce qui était nécessaire à cet effet ; Lord Spasm, la chambre française à coucher ; le Colonel passa dans le parloir ; le Comte alla dans le salon de chasteté, et lord Pyebald dans la salle de jeu. Tandis que Charlotte faisait toutes ses dispositions, elle fut interrompue par l’arrivée d’un jeune gentilhomme qui venait souvent dans la maison et à qui elle avait donné la plus grande satisfaction à ses amusements. Il entra avec sa gaieté ordinaire ; il demanda à Charlotte une bouteille de vin de champagne ; il la pria de lui faire compagnie et de boire avec lui ; elle y consentit et lui dit qu’étant dans ce moment très occupée, elle espérait qu’il ne la retiendrait pas longtemps. Après avoir porté deux ou trois santés constitutionnelles, conformément à la charte du séminaire, il dit à Charlotte qu’il venait pour une affaire très importante, dans laquelle elle devait être le principal agent. « J’allai, la nuit dernière, chez Arthur, et, par un malheur inexprimable, je fus enragé de voir que mon partenaire était mon rival heureux au jeu et au lit. Je gageai avec lui mille guinées que, dans le mois, il attraperait une certaine maladie à la mode. – Eh bien ! milord, dit Charlotte, comment puis-je vous aider dans cette affaire ? – Je vous dirai, répliqua-t-il, qu’à ma connaissance, mon rival a une liaison criminelle avec ma femme. Procurez-moi donc, pour demain soir, une personne qui ait grandement cette, maladie, afin que je sois complètement en état de me venger de l’infidélité de ma femme et de la bonne fortune de mon rival. – Dieux ! s’écria Charlotte, qui s’imaginait qu’il voulait l’insulter et jeter du discrédit sur sa maison. Vous m’étonnez, milord, et me traitez bien mal, moi qui ai toujours pris le plus grand soin de votre santé. Je ne connais point et ne reçois point chez moi de cette espèce. » Il était temps pour milord d’en venir à une explication plus particulière ; pour la convaincre de la vérité, il tira de sa poche son portefeuille et lui présenta un billet de banque de trente livres sterling. Cette espèce d’avocat fit sur Charlotte son effet ordinaire : elle l’écouta avec plus d’attention, et promit de lui procurer un objet conforme à ses souhaits. Le lendemain, la consommation heureuse s’ensuivit, et, au bout de quinze jours, le mari injurié fut convaincu que la double inoculation avait eu tout l’effet qu’il en avait désiré. Quelque temps après, l’associé de son lit parut en public ; milord lui demanda le prix de sa gageure, qu’il paya immédiatement afin de ne pas entrer en discussion sur cette affaire. Nous voyons dans quelle variété de services Charlotte était obligée de s’engager ; elle était nécessitée de produire des vierges qui, depuis longtemps ne l’étaient plus ; des femelles disposées à satisfaire de toutes les manières possibles le caprice imaginaire de la chair ; des maîtres de poste pour les dames, capables de donner les leçons les plus sensibles à la garantie d’une minute près. Vers, les neuf heures du soir, Charlotte, après avoir arrangé tout son monde, était occupée à préparer un bon souper, lorsqu’une des servantes, en allant chercher de la bière, laissa imprudemment la porte de la rue ouverte. Le capitaine Toper, la tête un peu échauffée, sortait de la taverne ; il entre sans être attendu, il monte, il ouvre la porte de la chambre des postes : le capitaine O’Thunder, par un oubli national, avait oublié de mettre le verrou, et Lady Loveit était trop pressée pour avoir pensé à une pareille bagatelle. Le capitaine Toper aperçoit sur le sofa O’Thunder et la dame en défi amoureux ; elle était entièrement livrée à ses désirs passionnés et ressemblait beaucoup à la Vénus de Médicis. Leur surprise fut extrême de voir entrer Toper qui, au lieu de se retirer, fixait avec ravissement les charmes de la dame et s’écria avec extase : « C’est un ange, grand dieux ! » M. O’Thunder, quoique Irlandais, était si confondu et si honteux qu’il ne savait que dire ni que faire ; à la fin, il s’écrie : « Il est impertinent d’interrompre ainsi les gens dans leurs amusements particuliers. » En disant ces mots, il saute en bas du sofa, il saisit Toper par le col et l’assomme d’une grêle de coups de poing. La dame jette des cris affreux ; chacun, effrayé du bruit, sort avec précipitation de sa retraite ; le docteur Frettext court ou plutôt roule en bas des escaliers avec sa culotte à moitié déboutonnée et sa chemise à moitié pendante ; Poll Nimblewrist, sans fichu et ses jupons à moitié relevés ; l’alderman Drybones paraît avec un torrent de tabac qui ruisselait de son nez dans sa bouche. Le comte Alto exprime sa surprise en disant : Diantre ! quel fracas pour une maison si « bien réglée. » Le lord Pyebald vient avec ses cartes dans sa main, grandement mortifié d’avoir perdu son coup, quoiqu’il ne jouât rien. Le colonel Tearall, avec sa modeste dame, paraissent presque in puris naturalibus, croyant que le feu est dans la maison. Le lord Spasm tremble comme la feuille, et, n’ayant point de force, s’appuie sur Lady Loveit. La pauvre Charlotte s’évanouit, elle craint que sa maison et la réputation de Lady Loveit ne souffrent de ce scandale.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD