I
« Cette OLP (Organisation de Libération de la Palestine) ne serait-elle pas qu’un simple fonds de commerce ? » se demandait-il en repensant à son dernier et très récent voyage à Rabat lorsqu’il retrouva le billet de train dans sa poche. Cependant, le jeune homme avait alors d’autres préoccupations en tête. Il ne pouvait s’imaginer que quelques semaines après, il allait tomber amoureux d’une belle Juive.
Abdel Adim venait de réaliser trois tournants essentiels dans sa vie de Marocain né au milieu du XXème siècle : Quittant son statut d’étudiant pour devenir instituteur, il se libéra du nassérisme pour épouser un beau communisme révisionniste et m******n, totalement opposé à celui de ceux qui avaient un couteau entre les dents. Il abandonna sa maison familiale de Marrakech, pour aller habiter tout seul à Demnate.
Son communisme m******n donnait un menu métaphysique personnalisé et bien particulier. Il refusait les bornes idéologiques et donc en fin de compte, il était pour la liberté la plus large possible. À la dernière fête de l’Huma à Paris, il avait bien vu un milliardaire communiste, ce qui lui avait fait comprendre que cette idéologie n’est pas du tout seulement pour les pauvres travailleurs…
Il venait de bien finir avec succès, sa formation d’instituteur bilingue à l’École Normale de la ville anormale, car ocre. Les trois mois des grandes vacances d’été, il les avait passés à parcourir l’Europe d’est en ouest et du sud au nord grâce à ses cartes inter rail et à la belle ouverture des frontières, à cette époque-là.
À la Délégation du MEN (Ministère de l’Éducation Nationale) sise à l’entrée arrière du jardin du Harti à Marrakech, il alla, le cœur tremblant, retirer son affectation. Celle-ci était rédigée en arabe puisque de grands pas avaient déjà été bien réalisés dans l’arabisation de l’administration éducative, après l’arabisation de la justice.
Lorsqu’il reçut le papier de nomination officielle d’instituteur bilingue, il n’arrivait pas à croire ses yeux : Le document, très fin comme du papier hygiénique, spécifiait en arabe « al madrassa al israélia li hayi sonae ». Soit, en français : « école israélienne du quartier des artisans ». L’arabe ignore, en effet, la différence entre les deux termes très proches pourtant bien différents d’israélite et israélienne. Ce triste amalgame de l’arabe aura de nombreuses, d’inavouées et de dures conséquences.
Cependant, chaque langue a ses particularités et ses caractéristiques. Et il est erroné d’essayer d’établir une hiérarchie entre les centaines de langues humaines existantes sur la Terre. Elles sont seulement bien différentes les unes des autres et non supérieures les unes par rapport aux autres. C’est une idée du penseur français juif Albert Jacquard.
Comme on ne pouvait pas écrire « al madrassa al yahoudia » et pour faire plus classique, on utilisait le terme « israélienne » qui se confondait donc avec israélite. L’instituteur se crut un laps de temps affecté dans une des écoles de la ville israélienne d’Ashdod. Débarqués sur la côte, les Juifs marocains avaient commencé de la construire, quelques années plus tôt sur le littoral de la Méditerranée, en Israël. L’un de ses camarades venait bien d’être affecté à Paris pour y enseigner l’arabe aux enfants marocains.
Il crut un moment que cette affectation chez les Juifs était une sanction à cause de ses idées de refuznik. Il venait de passer deux nuits dans la cave du commissariat de la place Djemaa El Fena de Marrakech pour insubordination à l’autorité… Il relit donc le papier fin officiel pour la nième fois.
On préférait, en effet, le terme de « israélienne » à celui de « yahoudia » puisque ce dernier terme était devenu largement péjoratif. Avec le départ des Juifs, le caractère négatif de cette expression demeurait voire il se renforçait puisqu’elle qualifie « les mauvais Juifs » dans une certaine interprétation du Coran. Comme pour désigner les Berbères, on préfère le terme « Amazighs » puisque celui de Berbères est proche de l’ancien terme romain de Barbares…
Bref, « yahoudi » était nettement plus péjoratif – et pas seulement dans le parler darija marocain – que « Banou Israël » (les enfants d’Israël) plusieurs fois utilisé dans le Coran et reconnus comme descendants de prophètes... Trop souvent d’ailleurs on faisait suivre, dans la langue familière, « yahoudi » par « hachak » (: sauf votre respect).
En outre, ce caractère péjoratif du mot yahoudi (Juif) a été bien renforcé par les informations quotidiennes sur le conflit israélo-palestinien que rapportaient la radio et la télévision. Le raisonnement simpliste disait : « Les Juifs ont quitté notre royaume pour aller s’attaquer à nos frères arabes et musulmans ». Ainsi, le Juif errant devenait un monstre.
Mais tout en bas de la feuille, presque caché par l’un des tampons, Abdel Adim vit « à Demnate ». Un fonctionnaire de la Délégation lui dit que c’est une ancienne petite ville à l’est de Marrakech, dans le début Nord-est des montagnes de la chaîne du Grand Atlas. Il chercha à situer cette vieille cité sur une carte disponible à cette administration du Ministère de l’Éducation Nationale. Il vit que la route y allait tout droit sur la première moitié puis serpentait avant de s’arrêter comme devant un mur. Une impasse. Un cul-de-sac ! se dit-il perdu.
À Marrakech, jamais auparavant il n’avait entendu parler de la ville de « Demnate ». Même s’il avait déjà beaucoup voyagé dans le royaume. Il avait surtout fait des trajets Sud-nord et inversement. D’Agadir à Tanger en passant par Fès et bien sûr par l’inévitable axe Casablanca-Rabat.
Demnate, le mot formé de deux syllabes sonnait curieusement pour l’instituteur bilingue, d’arabe et de français. La première syllabe « dem » voulait dire en arabe : le sang, tandis que la seconde « natte » voulait dire en français nattes : cheveux de fille tressés ou fils d’une corde tressés. Alors qu’en Amazigh, le nom veut dire « terres fertiles » ; mais cette langue se meurt sur l’autel de l’arabe coranique.
Dem… nattes : le sang et la corde. Abdel Adim eut une effroyable interrogation : « Vais-je mourir en perdant mon sang ou avec une corde au cou ? » se dit-il. Cependant, il oublia cette question lorsqu’il plia en quatre son affectation et sortit de la Délégation.
Ainsi le mot Demnate se mit à résonner dans sa tête, et d’ores et déjà, comme le sang et la mort… Mais pourquoi des Juifs seraient-ils restés dans ce coin de montagne, alors que beaucoup de ceux de la ville de Marrakech étaient déjà partis en Israël ou ailleurs, en France ou en Amérique, par exemple ? se demandait-il perplexe.
Il n’avait toujours pas la moindre confiance en l’Administration. Une seconde fois, il se redit que sa nomination dans ce trou de l’Atlas peuplé de Juifs était une décision voulue exprès par cette même autorité. Alors qu’il a été le premier de sa promotion à l’École Normale, il ne méritait pas une telle affectation, même si c’était toujours dans une ville de la région de Marrakech et non dans un douar sans eau et sans électricité, perdu dans la région, comme il y en avait beaucoup.
Il se répétait donc sans arrêt que l’Administration l’aurait puni pour ses idées révolutionnaires. Pourtant, il cachait bien toutes ses lectures marxistes léninistes. Même lorsqu’il achetait l’hebdomadaire arabophone du communiste et ami des Juifs, Ali Yata, il se dérobait souvent aux regards. Mais le Makhzen (le pouvoir marocain) arriverait à savoir votre menu s’il en avait besoin, pensa-t-il, déconcerté.
Chez lui, son père l’encouragea à aller travailler à Demnate. « Les Juifs sont aussi des Marocains. Ils peuvent te rendre de grands services et t’apprendre beaucoup de choses, c’est comme si tu allais travailler chez des Français. À Paris, j’ai découvert et côtoyé des Juifs très intelligents et travailleurs », lui dit-il. Le lendemain, il lui donna assez d’argent et lui dit d’aller prendre le car ou un grand taxi pour partir, sans plus attendre, rejoindre à Demnate, son poste d’affectation.
Après avoir baisé le dos de la main de son paternel, Abdel Adim alla donc à la place Djamaa El Fna. C’était la gare routière de Marrakech à cette époque-là. On lui indiqua l’autocar de Demnate qui stationnait tout au fond, à l’entrée d’un souk de fruits et de légumes, juste en face du garage de la très vieille CTM (Compagnie des Transports Marocains).
Il acheta quelques affaires aux abords de la fameuse place – qui ne l’était pas encore – avant de prendre le car pour la petite ville de l’Atlas oriental. Il a pris deux couvertures et un sommier métallique à deux places, espérant acheter un matelas là-bas, une fois arrivé. Comme le car ne devait partir que plus d’une heure après, le jeune homme y déposa ses bagages et partit faire un tour, juste à côté, sur la grande Place. Il tomba sur un cercle où un vieil homme racontait des histoires.
Le conteur dit : « Mesdames, messieurs, ici à Djemâa El Fna ou “la mosquée de la mort”, vous êtes dans le ventre de Marrakech, à l’ouest, vous avez sa tête, la grande Koutoubia, alors que ses pieds vont jusqu’au Mellah où ils ont donné un coup et chassé tous les “sales” Juifs de la vieille ville ! ».
Abdel Adim voulait crier contre cet antisémitisme gratuit, mais il demanda au conteur : « Continue donc ! Où sont les bras et le zizi de cette ville ? ». Le vieil homme répondit : « Les bras sont fort nombreux, regarde toutes ces rues ! Les zizis de même ! Tiens ! En voici un ! » dit-il en montrant un petit minaret en face. Mais un fkih (un curé) qui l’entendit lui cria : « Espèce de singe et de sale vieux mécréant ! Tu oses insulter la maison d’Allah ! Je vais appeler la police ! ». Le conteur ramassa vite ses affaires et disparut dans la foule. À cette époque-là la police était plutôt et en général, du côté des fkihs et autres islamistes.
Le jeune homme passa à un autre grand cercle à côté de celui du conteur qui se dispersa rapidement. Un charmeur de serpents y faisait de la musique avec son pungi, autour de trois reptiles qui se tenaient debout : un cobra noir, une vipère grisâtre et un autre serpent jaunâtre tacheté.
Comme Abdel Adim savait que les serpents sont sourds, il sourit et se dit : « Décidément, la place Djemaa El Fna est la place des mensonges par excellence ». Il se rapprocha et vit que les bêtes n’avaient plus leurs crochets. « Le charmeur est un grand menteur car un serpent sans crochet et donc sans venin, n’en est plus un. C’est plutôt un être blessé, souffrant et mourant ! ». Les animaux, qui avant étaient dangereux, semblaient hypnotisés par les vibrations produites par l’homme qui en mania un durant quelques minutes. Les serpents souffraient jusqu’au vertige.
Abdel Adim oublia cette torture des pauvres bêtes en montant dans l’autocar. Il se dit, pour la troisième fois, que l’Administration de l’Éducation Nationale l’a affecté dans une école juive exprès. Elle savait qu’il diffusait la revue mensuelle de l’OLP « Filistine athawrah » (La Palestine de la Révolution) et d’autres publications et brochures animées surtout par des gauchistes palestiniens tels les docteurs Georges Habache et Nayef Hawatmeh.
On voulait l’envoyer chez les Juifs pour le punir ; se répétait-il confus. Cependant, comme c’était la première fois qu’il empruntait cette route de Demnate, à l’est de la ville ocre, il ne pensait pas beaucoup, en fin de compte, ni à son sort ni à celui des autres, encore moins aux Juifs.
L’autocar mit presque trois heures pour parcourir les cent dix kilomètres séparant Marrakech de Demnate. Il s’arrêtait très souvent n’importe où, pour laisser ou pour prendre des voyageurs. C’était un véritable autobus de la campagne. Dans le véhicule complet, aucun voyageur ne lisait. Certains dormaient d’un œil, d’autres regardaient leurs voisins ou la route. C’étaient tous des hommes en grande majorité jeunes. Beaucoup portaient la djellaba traditionnelle.
Assis dans la première rangée, derrière le chauffeur, l’instituteur regardait le plus souvent la droite plus ou moins verte. Il passait le long du pied du Haut Atlas plus verdoyant que le côté gauche. C’est cette vaste plaine généralement aride du Haouz qui entoure Marrakech et qui ne vit que grâce aux eaux des montagnes voisines.
Face à la monotonie du paysage et à la chaleur, le jeune maître faillit s’assouvir puis s’endormir. Mais un barrage de gendarmes l’empêcha de tomber dans les bras de Morphée. Un agent monta dans l’autocar pour le dévisager avant de redescendre rapidement après avoir pris quelque chose des mains du chauffeur. C’était probablement une petite corruption parce que le car était surchargé à l’arrière.
Il traversa des villages sans aucun intérêt. C’étaient de petites bourgades où il n’y avait rien à voir, rien d’autre que de pauvres paysans qui avaient tous l’air sérieux et travailleurs mais beaucoup étaient visiblement chômeurs. Ils regardaient les passants et l’autocar. Il n’y avait pas de femmes, pas de bars pas de vie comme dans les villages du Portugal où Abdel Adim venait de passer quelques beaux jours en revenant d’Europe qu’il a bien parcourue. Il avait compris qu’il ne pouvait pas y avoir de vie moderne sans la liberté des femmes et sans alcool.
Plus l’autocar s’éloignait de Marrakech, plus le jeune homme avait le cœur crispé. Aller enseigner à de jeunes Juifs ?! Quelle idée ! Il n’avait, pour ainsi dire, aucune notion du judaïsme. Tout juste s’il savait que Moïse, le Prophète, dont la canne s’est transformée en serpent, aurait parlé au Créateur, alias Allah. C’est dans le Coran. Tout ce qu’il savait, en outre, des Juifs c’est qu’ils occupaient méchamment la Palestine et que, il y avait mille quatre cents ans, ils avaient eu des problèmes avec le Prophète Mohamed pour qui ils ont été la principale opposition religieuse et économique.