I-2

2138 Words
Abdel Adim venait de rompre avec le bureau de l’OLP de Rabat situé en face de la Municipalité de la capitale. Il s’était spécialement déplacé de Marrakech jusque-là, pour aller remettre aux Palestiniens de cette officine quelques sous récoltés de la vente militante de la revue et de la littérature de l’OLP qu’il recevait par poste. Alors qu’il avait fait plus de trois cents kilomètres, les Palestiniens de Rabat l’ont fait attendre plus d’une heure et demie. Et lorsqu’il fut reçu, il l’a été par un gros moustachu qui avait constamment un cigare à la bouche. Celui-ci souriait jaune au jeune militant. Il ne lui donna aucun reçu pour l’argent encaissé. Il l’a même invité à sortir dès qu’il a reçu la petite somme. « Mon petit apport à l’OLP pourrait, peut-être, permettre à cet individu de se payer un paquet de cigares ». Se répétait Abdel Adim qui ne fumait jamais. Ensuite, il quitta Rabat, par train, pour revenir à Marrakech, après avoir rendu visite à ses cousins qui habitaient la capitale. Tout ce long déplacement a été payé avec les petites économies de sa bourse de stagiaire à l’École Normale qui était voisine de la grande prison civile Bou Lamharz de Marrakech. Dans le train du retour vers la ville ocre, il s’assit à côté d’un homme corpulent qui lisait un journal. Sa colère contre le bureau de Rabat de l’OLP décuplait. Il lança sans bien s’en rendre compte : — Toz ! Quel nidale ! (Zut et merde ! quel militantisme !) L’homme qui lisait le journal le posa, fit une belle grimace et alla boxer l’instituteur. Avant de cogner, il demanda cependant dans une colère subite : — Quoi ? Qu’y a-t-il ? Tu parles de moi qui lis le quotidien « Al Moharir » ? (Le Libérateur, Journal d’opposition quasi interdite par Hassan II.) — Non ! Mon frère ! Je parle du bureau de l’OLP de Rabat où je suis allé déposer le fruit de ma vente militante de la littérature palestinienne. Un gros impoli avec un cigare à la bouche m’a reçu au bout d’une longue attente…, dit le jeune maître stagiaire. — Ah ! Bon ! Je croyais que tu m’insultais ! dit l’homme dont la colère s’évanouit pour laisser place à une fraternité complice. Il ajouta : « Tu sais que le chef de ce bureau vient de recevoir une ferme gratuitement du Roi Hassan II, c’est une très belle propriété du plateau des Zaeirs, au sud-est de Rabat, tu le sais ? », demanda le voyageur à Abdel Adim à voix basse et en regardant autour de lui. — Non ! Je l’ignore ! répondit celui-ci, intéressé et à voix basse. — Nous appelons ce « monadile » (militant) Palestinien : « Le représentant de Hassan II dans l’OLP » ! Tu sais, les vrais Sionistes sont arabes. Allah ne se trompe jamais. Il a soutenu Israël dans la guerre de 1967…, dit le voyageur inconnu visiblement dans une colère sourde. — C’est le colonel Nasser qui est le premier responsable de la défaite arabe. C’est lui qui a, entre autres réalisations, permis aux soldats égyptiens sentinelles de s’asseoir sur une chaise… Il n’a pas su bien préparer son armée qui est sortie de ses blindés pour courir à pied laissant plus de cinq cents tanks dans le Sinaï, je l’ai lu dans Paris Match ! dit le stagiaire. — Je crois que ce sont aussi les Soviétiques qui lui ont vendu du mauvais matériel de guerre, des armes défectueuses..., dit l’homme. — C’est une mauvaise habitude des Arabes de toujours rejeter la responsabilité de leurs malheurs sur les autres, dit Abdel Adim sur un ton magistral. — De toute façon, Allah finit toujours par intervenir… Mais, entre nous, je ne suis pas Arabe, je suis Amazigh du Moyen Atlas, lança l’inconnu. — Moi aussi ! répondit le jeune stagiaire. — Je suis désolé… Mais je dois descendre. Au revoir ! dit l’homme qui se leva, prit son journal, son sac et sortit du compartiment lorsque le train arriva en gare de Casablanca Voyageurs. Abdel Adim décida donc de rompre avec l’OLP. Tout en continuant d’être imprégné de la pensée dominante au Maroc, aussi bien à droite qu’à gauche de l’échiquier politique. Celle-ci faisait des Palestiniens « le peuple arabe élu, celui de Jérusalem, celui des martyrs, celui de la cause sacrée de la nation arabe, le peuple des Terres Saintes ». Un peuple qui n’arrêtait pas de se plaindre même si, sous occupation, il vivait mieux que l’immense majorité des peuples dits arabes habitant la vingtaine d’États de la Ligue où continuait d’exister un esclavage antique parfois sans maquillage. C’était le grand paradoxe ! pensa le jeune maître désireux de comprendre. Celui-ci se rappelait que son professeur d’arabe au lycée, un coopérant égyptien, répétait qu’Israël était un poignard dans le corps de l’Oma arabe. Celle-ci serait plus qu’une nation. Elle serait composée d’un seul peuple homogène : le peuple arabe avec les mêmes origines arabes, prétendait-il. C’étaient les puissances coloniales qui avaient divisé ce peuple : Dans le Maghreb, ce seraient les Français qui auraient bien inventé, par exemple, les peuples amazigh et touareg. En Irak et en Syrie, c’étaient les Anglais et les Français qui auraient créé le peuple kurde, les chiites, les sunnites, etc. Ainsi, même après la défaite de Nasser, des baathistes et de tous les Arabes de Juin 1967, le panarabisme nassérien et baathiste continuait de vivre dans les esprits. Il gommait toutes les particularités. Il annulait l’existence de tous les autres peuples « minoritaires » dans le monde « arabe » : tels les Amazighs, les Kurdes, les Touaregs, les Juifs, les Noirs du Soudan du Sud… Ainsi, ce véritable impérialisme sous-développé, ce nombrilisme arriéré appauvrissait donc les divers pays voisins, généralement formés chacun d’une mosaïque ethnique. Ce fut la résurrection de démons qui étaient en hibernation depuis la chute du Califat arabo-islamique. Ces démons feront imploser plus d’un État dit arabe. Toute la littérature de l’époque faisait miroiter aux jeunes l’idée des EUA (États-Unis Arabes) qui résoudraient l’essentiel de leurs problèmes matériels, affectifs et leur feraient retrouver la grandeur passée et l’empire perdu… Israël était représenté comme l’entité qui empêchait les rêves d’unité et de puissance de se concrétiser. C’était l’ennemi idéal. La radio de Nasser « Sawt El Arab » (la voix des Arabes) était très bien captée sur tout le territoire marocain. Et il n’y avait aucune autre radio pour s’opposer aux diatribes, aux appels panégyriques et aux attaques enflammées. Il était impossible de contrer ou simplement de discuter ce qui semblait plus qu’évident… Ce « nationalisme arabe » était renforcé et nourri par un islamisme en pleine éclosion. Partout, on apprenait aux enfants que « La Solution » était là devant eux. Elle consistait à bien appliquer l’islam dans leur pays qualifié de « m******n ». C’était la charia islamique pure et dure. Le passé révolu retrouvait petit à petit sa place dans le présent. Mieux il tendait à le voiler et à hypothéquer l’avenir. Les Arabes se croyaient plus avancés que l’Occident et que le monde entier perçu comme hostile. Une espèce de belle fuite en arrière. Comme d’habitude, les « unionistes » arabes n’ont pas du tout tiré les enseignements nécessaires de la défaite de Juin soixante-sept. Au lieu d’un mea culpa et d’une autocritique, ils s’étaient lancés dans une fuite en avant avec les mêmes chimères, le même nombrilisme, les mêmes dirigeants, les mêmes discours… L’analphabétisme, la misère et l’emprise du dogme religieux, notamment et surtout le fatalisme, empêchaient le peuple de remettre en cause quoi que ce soit. Les forces dites progressistes cultivaient l’hypocrisie à la perfection caressant les masses dans le sens du poil, juste pour un confort matériel et pour des propriétés. La carte du monde arabe était trompeuse. Elle montrait de très grands pays les uns à côté des autres formant un corps aussi grand que l’Europe. En réalité, c’est une espèce d’archipel avec des îles surpeuplées telle l’Égypte autour du Nil et des océans de sable parcourus par ce qui restait des tribus bédouines. L’Égypte non contente de se prendre pour le nombril de ce monde arabe se prenait pour « la mère du monde, tout le monde ». Elle avait donc produit un impérialisme sous-développé qui n’arrêtait pas de fuir en avant, même après sa grande défaite de soixante-sept et sa fausse victoire de soixante-treize. Elle fêtera, en grande pompe, la traversée du Canal de Suez vers l’est en cachant que les Israéliens avaient eux aussi traversé le Canal vers l’ouest et pouvaient donc foncer sur Le Caire ! Cette fausse victoire a été supervisée par l’Oncle Sam (les USA) qui la fit suivre par les accords de Camp David. Ces derniers permirent à l’Égypte de récupérer civilement le désert du Sinaï. C’étaient les vagues de cet impérialisme égyptien qui causaient d’énormes dégâts dans tous les pays du Maghreb, notamment au Maroc où le sacro-saint « Mouvement National » qui se ressourçait au Caire, a créé plus de problèmes qu’il n’a résolus. Il a donc, en effet, dévoyé l’indépendance du royaume qu’il rêvait d’intégrer artificiellement dans une nouvelle « Khilafa » (État religieux) arabo-islamique qui deviendra Daech près d’un demi-siècle après. On a islamisé et arabisé la justice moderne et laïque héritée de la France. On s’est mis à arabiser et à islamiser avec ferveur et maladroitement la belle école publique apportée par les Français. Parallèlement et en même temps, on s’est mis à se partager les richesses du royaume. Une poignée d’individus et de familles vont s’accaparer les biens des colons puis des Juifs avant de s’occuper de ceux de leurs propres frères et sœurs car l’appétit vient en mangeant. Tels des rapaces, des « sidis » et des « hadjs » se jetèrent sur ces biens abandonnés lorsqu’ils ne sont pas cédés pour un bout de pain : mobiliers, immobiliers et divers biens agricoles. Certes et grâce au pouvoir royal, beaucoup moins scandaleusement et moins sauvagement que ce qui allait se passer peu après, en Algérie voisine, avec les Moudjahidines pillards. Ainsi, dans ce royaume qui se veut État de droit, on aura, plus de quarante ans après de grosses affaires de spoliations devant les tribunaux de Casablanca. Des Juifs enfin revenus au Maroc voudraient récupérer leurs biens fonciers. Seule l’intervention du Roi Mohamed 6 rendra justice à certains. Au début du XXème siècle, la communauté juive de Casablanca était la plus riche sur le plan des biens fonciers. Ce fut un Juif qui avait offert au Sultan Moulay Youssef, grand-père d’Hassan II, le terrain où sera édifié le vaste Palais Royal de Derb Sultan dans le centre de la métropole marocaine. Abdel Adim tout en restant pour les droits des Palestiniens à demeurer chez eux, voire à former un État, commençait à y voir plus clair dans cet imbroglio moyen-oriental. Cependant, après un long bourrage de crâne aux origines multiples, il lui était difficile d’être neutre entre les Juifs et les Palestiniens d’autant plus qu’on lui a répété qu’il fallait soutenir son frère même lorsqu’il était fautif. Cependant, il commençait à se demander, lorsqu’il se rappelait qu’il était amazigh, pourquoi ces gens lointains seraient plus ses frères que les Marocains hébreux qui vivaient avec lui sur la même terre depuis des milliers d’années. La colonisation de Tamazight par les Arabes lui apparaissait plus tragique, plus totale que celle de la Palestine par les Juifs. Mais c’était de l’histoire très ancienne. Loin de ces trop grands problèmes, l’instituteur était conscient que de toute façon, il ne pouvait strictement rien faire. Il ne pouvait qu’être un spectateur passif face à ce conflit. Alors il se remit à penser à lui-même. Toute une problématique complexe et subjective le faisait recentrer constamment sur sa propre personne. Sa mère lui a déjà parlé de mariage. Elle lui avait proposé une fille de l’une de ses amies. Mais le jeune avait refusé catégoriquement de fonder une famille à l’âge d’à peine vingt ans. Ce sont des pratiques arriérées et sous développées, pensait-il ; alors que lui, il se disait progressiste, voire révolutionnaire. Ce qu’il regrettera amèrement plus tard en comprenant que faire des enfants vite et beaucoup était une belle forme de guerre sainte contre le « système injuste à la sauce islamique ». Ainsi, et comme d’habitude, le jeune instituteur raisonnait beaucoup durant ses nombreux voyages. Il répétait que regarder le paysage sans penser c’était ressembler, par exemple, à un chat ou à un autre animal qui ne semble pas du tout penser. Il évitait donc de « regarder bêtement » comme feront des générations suivantes dans les très nombreux cafés et salons de thé du royaume et aux coins des rues. Ces gens qui regardent sans penser voient et enregistrent certes beaucoup mieux les images. Lorsque l’extrémisme islamiste sera à la mode, quarante ans après, ces êtres humains qui regardent bien devant eux seront autant de caméras gratuites pour les autorités sécuritaires du royaume. Mais le téléphone portable viendra pour commencer à aveugler puis à détruire ces « caméras ». Ces gens seront le produit de la pensée unique coranique et canonique qui s’imposera. Le doute sera chassé des esprits aplatis par le conformisme idéologique. Seuls les marginaux douteront de ce qu’ils voudront en cachette. Allah n’est-il pas le plus grand, point c’est tout ? Cependant et malgré cette forte réunification dogmatique et idéologique, tout le monde vous dira que la société établie n’était ni m*******e ni islamique. L’évacuation du doute et des pensées s’accompagnera par une aussi totale évacuation de l’introspection et de l’autocritique. On aura donc une tendance naturelle à tout rejeter sur l’autre, à tout expliquer par le comportement des autres et surtout par la volonté divine. La notion d’ennemis était devenue un dogme. Impossible de vivre sans ennemi. Le nombrilisme, l’individualisme égoïste et la théorie du complot se démocratiseront pour le plus grand malheur intellectuel de la société. Celle-ci vient tout juste de commencer à goûter aux divers plaisirs d’un capitalisme amené par la France et rendu sauvage à la sauce islamique par nos « frères » devenus responsables ou simplement enrichis. Abdel Adim s’arrêta de penser lorsque le car s’approchait de sa destination. Il sortit de la grande route qui menait à Azilal et aux chutes naturelles d’Ouzoude et s’engagea, à droite, sur une route secondaire plus étroite et encore plus sinueuse. C’est dans les montagnes visibles de Demnate vers le nord-ouest.
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