Une main tendue dans la misère
Françoise d’Aubigné avait appris très tôt que la pauvreté n’était pas seulement l’absence d’argent, mais une manière d’être au monde. Elle s’insinuait dans les gestes, dans la retenue du regard, dans cette habitude de compter les pas comme on compte les jours avant l’hiver. Elle était là, tapie dans les replis du silence, fidèle compagne des âmes nées sans promesse.
Ce matin-là, Paris semblait l’ignorer. La ville s’éveillait dans un tumulte familier, charriant ses cris de marchands, ses roues grinçantes, ses odeurs de pain chaud mêlées à celles, plus âcres, de la boue et des eaux stagnantes. Françoise marchait pourtant comme si elle traversait un décor étranger, une scène dont elle n’était qu’une figurante effacée. Son manteau, trop léger pour la saison, épousait son corps mince sans le protéger vraiment. Elle serrait contre elle un petit paquet de linge usé, toute sa richesse réduite à quelques étoffes soigneusement pliées.
Elle avait vingt-cinq ans, et déjà l’impression d’avoir vécu trop longtemps.
Sa beauté n’était pas de celles qui frappent au premier regard. Elle se révélait lentement, comme un secret confié à voix basse. Un visage délicat, presque austère, éclairé par de grands yeux sombres où se lisaient à la fois la fatigue et une intelligence aiguë. Ceux qui la regardaient longtemps y percevaient quelque chose de plus rare encore : une profondeur inquiète, comme si son âme se tenait toujours à la frontière d’un renoncement.
Françoise savait ce que l’on disait d’elle. Qu’elle était pauvre, née dans une famille ruinée, fille d’un homme dont la gloire passée n’avait laissé que des dettes et des humiliations. Elle savait aussi ce que l’on ne disait pas, mais que l’on pensait avec une cruauté tranquille : qu’elle n’avait aucun avenir digne de ce nom.
Depuis des mois, elle allait de porte en porte, cherchant un emploi, une protection, parfois seulement un regard bienveillant. Elle avait été lectrice, demoiselle de compagnie, ombre silencieuse dans des maisons où l’on parlait bas dès qu’elle entrait. Chaque promesse se dissolvait dans l’indifférence, chaque espoir s’émoussait contre la dureté du réel. Elle avait appris à sourire même quand on la refusait, à remercier pour des paroles vides, à se retirer sans bruit, comme si son existence même risquait d’importuner.
Pourtant, ce jour-là n’était pas tout à fait semblable aux autres.
Elle marchait vers une adresse que l’on lui avait donnée presque par pitié. Un nom circulait dans les salons parisiens, murmuré avec amusement et compassion mêlées : Paul Scarron. Poète célèbre, esprit mordant, homme cloué dans un corps déformé par la maladie. On disait qu’il riait de tout, surtout de lui-même. On disait aussi qu’il cherchait une épouse.
Le mot avait résonné en elle comme un coup sec. Épouse. Françoise avait senti son cœur se serrer, non de romantisme, mais d’effroi. Elle ne nourrissait aucune illusion. Elle savait ce que signifiait ce mariage : non une passion, mais un refuge ; non un choix du cœur, mais une négociation avec le destin.
Et pourtant, elle y allait.
Pourquoi ? Elle aurait eu du mal à le dire précisément. Peut-être parce qu’il n’y avait plus rien d’autre à tenter. Peut-être aussi parce qu’au fond de sa lassitude brûlait encore une flamme obstinée : le refus de disparaître.
Elle s’arrêta devant une maison modeste, presque cachée entre deux bâtisses plus imposantes. Rien, dans cette façade discrète, n’annonçait la présence d’un homme qui faisait rire Paris tout entier. Elle inspira profondément, comme on le fait avant de plonger dans une eau trop froide, puis frappa.
On la fit attendre dans une pièce étroite, encombrée de livres et de papiers. L’air y était lourd, imprégné d’encre et d’herbes médicinales. Françoise s’assit sur le bord d’une chaise, les mains jointes sur ses genoux. Elle observa les murs, couverts de rayonnages où s’entassaient des volumes aux reliures fatiguées. Ce lieu n’était ni riche ni misérable : il respirait l’esprit, non l’opulence.
Elle pensa soudain à sa vie, à ce chemin sans éclat qui l’avait menée là. Elle se souvint de son enfance instable, des promesses jamais tenues, des humiliations avalées en silence. Elle se demanda si Dieu la regardait encore, s’Il avait prévu autre chose pour elle que cette succession de renoncements polis.
La porte s’ouvrit enfin.
Françoise leva les yeux, et ce qu’elle vit bouleversa l’image qu’elle s’était forgée.
Paul Scarron était étendu dans un large fauteuil, soutenu par des coussins. Son corps semblait presque absent, comme si seule sa tête, vive et mobile, appartenait encore pleinement au monde. Son visage portait les marques de la souffrance, mais ses yeux brillaient d’une malice étonnante. Lorsqu’il la vit, un sourire fendit ses traits, un sourire sans pitié pour lui-même.
— Ainsi, c’est vous, dit-il d’une voix chaude, presque joyeuse. Approchez, je vous en prie. Je ne mords plus depuis longtemps.
Françoise sentit ses joues s’empourprer malgré elle. Elle s’avança, s’inclina légèrement, cherchant ses mots. Il la dévisageait sans gêne, mais sans vulgarité non plus, comme on observe un livre avant de l’ouvrir.
— Asseyez-vous, reprit-il. Je préfère parler aux gens à hauteur d’âme, puisque le reste m’a été refusé.
Cette phrase, dite sur le ton de la plaisanterie, la frappa en plein cœur. Elle y percevait une lucidité cruelle, mais aussi une liberté rare : celle de l’homme qui a cessé de se plaindre.
Ils parlèrent. D’abord timidement, puis avec une aisance surprenante. Françoise répondit à ses questions avec prudence, sans se diminuer, sans se grandir non plus. Elle parla de ses lectures, de ce qu’elle aimait observer chez les gens, de cette sensation étrange d’être toujours de passage. Scarron l’écoutait avec une attention sincère, ponctuant parfois ses paroles d’un trait d’esprit ou d’une remarque incisive.
Il ne lui parla pas immédiatement de mariage. Il parla de la vie, de la douleur, de l’absurdité du monde. Il se moqua des puissants, de la bienséance, de la fausse vertu. Françoise sentit quelque chose se détendre en elle, comme si, pour la première fois depuis longtemps, elle pouvait être pleinement elle-même sans craindre le jugement.
Elle oublia presque sa situation, presque la misère qui l’avait menée là.
Lorsqu’elle se leva pour prendre congé, Scarron la retint d’un geste léger.
— Vous savez pourquoi vous êtes venue, dit-il doucement.
Elle hocha la tête. À cet instant, toute la gravité de sa démarche lui revint. Elle sentit une peur sourde lui serrer la poitrine.
— Je ne vous promets ni fortune ni passion, poursuivit-il. Mon corps est une ruine, et mon avenir est bref. Mais je peux vous offrir un nom, un toit, et la liberté de penser. Peu d’hommes offrent cela à une femme.
Françoise baissa les yeux. Elle pensa à la solitude qui l’attendait si elle refusait, à ces années d’effacement, de dépendance, peut-être de honte. Elle pensa aussi à cet homme, brisé mais vivant, qui lui parlait sans condescendance.
— Je ne vous demande pas de m’aimer, ajouta-t-il avec douceur. Seulement de ne pas me mépriser.
Cette phrase fut comme une main tendue au bord du gouffre.
Françoise releva la tête. Dans ses yeux brillait une émotion qu’elle n’avait pas prévue. Elle comprit alors que ce choix, si dénué de romantisme en apparence, était peut-être le plus courageux de sa vie.
— Je ne vous méprise pas, répondit-elle simplement.
En quittant la maison, le cœur battant, elle sentit que quelque chose venait de basculer. Ce n’était pas encore l’amour, ni même la certitude. Mais c’était un commencement. Une fissure dans la fatalité.
Dans la rue, Paris lui sembla soudain moins hostile. La misère n’avait pas disparu, mais elle n’était plus seule pour l’affronter. Pour la première fois depuis longtemps, Françoise d’Aubigné ne marchait plus seulement pour survivre.
Elle marchait vers un destin.