Le jour du mariage se leva sans faste, comme une vérité que l’on n’orne pas. Paris n’avait pas changé de voix pour eux. Les cloches sonnaient ailleurs, pour d’autres unions plus attendues, plus visibles. Dans la rue étroite où se trouvait la maison de Paul Scarron, l’aube s’étira avec lenteur, déposant sur les pavés une lumière pâle, presque timide, qui semblait hésiter à entrer.
Françoise d’Aubigné s’était éveillée avant le jour. Elle avait peu dormi, non par exaltation, mais par lucidité. Toute la nuit, ses pensées avaient marché comme elle marchait autrefois dans Paris, avec prudence, évitant les élans inutiles, comptant chaque pas. Elle n’éprouvait ni joie débordante ni effroi. Ce qui dominait en elle ressemblait davantage à une gravité calme, une sorte de paix sévère que l’on atteint après avoir cessé de se mentir.
On l’aida à se vêtir dans une chambre étroite, prêtée pour l’occasion. Sa robe était simple, d’un tissu honnête mais sans éclat. Aucun bijou ne venait distraire le regard. Ses cheveux, relevés avec soin, dégageaient son visage, que l’on aurait pu croire sévère si un tremblement léger, presque imperceptible, n’avait trahi l’émotion contenue. Elle se regarda un instant dans le miroir terni accroché au mur. Elle n’y chercha pas une épouse, encore moins une femme aimée. Elle y chercha une décision, et la trouva.
Elle pensa à ce qu’elle quittait. Non pas une vie heureuse, mais une errance. Elle pensa aussi à ce qu’elle allait prendre sur elle : le corps souffrant d’un homme, sa dépendance, sa fin annoncée. Il n’y avait là rien qui flattât l’imagination. Et pourtant, au fond de cette réalité nue, Françoise sentait une étrange certitude : elle n’entrait pas dans une prison, mais dans une demeure de l’esprit.
Chez Paul Scarron, l’agitation était discrète. Quelques amis proches, des visages connus des salons, se tenaient là sans effusion. On parlait à voix basse, avec cette politesse mêlée de curiosité que suscitent les unions que l’on ne comprend pas tout à fait. Certains regardaient Françoise avec une compassion mal dissimulée ; d’autres, avec une forme de respect nouveau, comme si elle venait d’accomplir un acte que peu auraient osé.
Scarron, installé dans son fauteuil, avait exigé d’être placé au centre de la pièce. Il portait un habit sombre, choisi avec soin, et avait fait arranger ses cheveux avec une attention presque coquette. Son visage, plus pâle qu’à l’ordinaire, trahissait une fatigue profonde, mais ses yeux brillaient d’une intensité singulière. Lorsqu’il aperçut Françoise, un sourire traversa ses traits, non pas ironique cette fois, mais doucement ému.
— Vous voilà, dit-il à mi-voix. Vous avez l’air d’une femme qui n’attend plus d’être sauvée.
Elle répondit par un léger sourire, presque grave.
— Et vous, d’un homme qui n’attend plus d’être plaint.
Ils échangèrent ce regard qui, déjà, leur appartenait en propre. Ce regard où se mêlaient la lucidité, la reconnaissance et cette forme de tendresse qui naît lorsque deux êtres cessent de se juger.
La cérémonie fut brève. Peu de mots, peu de gestes. Les formules rituelles glissèrent sur eux comme une eau claire, sans illusion, mais sans froideur. Lorsque Françoise prononça son consentement, sa voix ne trembla pas. Elle sentit, au contraire, une stabilité nouvelle l’habiter, comme si chaque syllabe la fixait un peu plus dans le monde.
Scarron, de son côté, parla avec une gravité inattendue. Ses mots, pourtant simples, portaient le poids d’une promesse silencieuse : celle de ne jamais réduire cette femme à un rôle de secours ou de devoir.
Lorsqu’on déclara l’union accomplie, il n’y eut ni applaudissements ni exclamations. Seulement un silence respectueux, presque recueilli. Françoise comprit alors que ce mariage ne serait jamais un spectacle. Il serait une œuvre intérieure.
On les laissa seuls peu après. La chambre conjugale, modeste et ordonnée, baignait dans une lumière douce qui entrait par la fenêtre entrouverte. On avait disposé quelques fleurs sur une table, geste simple, presque maladroit, mais touchant par son intention.
Françoise s’approcha de Scarron. Elle n’osait encore l’appeler autrement que par son nom. Le mot époux lui semblait trop grand, presque incongru.
— Vous êtes fatigué, dit-elle.
— Je le suis toujours un peu plus les jours importants, répondit-il avec un sourire. Ils demandent un effort supplémentaire au corps, que l’esprit ne peut pas toujours compenser.
Elle posa la main sur le dossier du fauteuil, hésita, puis laissa ses doigts frôler ceux de Scarron. Ce contact, léger, presque innocent, produisit en elle une émotion qu’elle n’avait pas anticipée. Ce n’était pas le désir, mais une proximité nouvelle, une responsabilité douce et lourde à la fois.
— Vous n’êtes pas obligée de rester ici, dit-il doucement. On ne vous jugera pas si vous avez besoin de vous retirer.
Elle secoua la tête.
— Je suis là où je dois être.
Il la regarda longuement, et pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, son regard perdit quelque chose de sa légèreté habituelle. Il y eut, dans ses yeux, une vulnérabilité presque nue.
— Françoise… dit-il. Je crains parfois de vous voler votre jeunesse.
Ces mots la touchèrent plus profondément qu’aucune déclaration passionnée. Elle s’agenouilla légèrement pour se mettre à sa hauteur.
— Vous ne me volez rien, répondit-elle. Vous me donnez un lieu où la déposer.
Ils restèrent ainsi un moment, dans ce silence où se tissent les liens les plus solides. Il n’y eut pas de nuit de noces telle que les romans la décrivent. Il y eut une veillée. Des paroles échangées à voix basse, des confidences esquissées, des rires discrets, presque coupables. Ils parlèrent de livres, de souvenirs, de ce qu’ils avaient perdu et de ce qu’ils n’osaient plus espérer.
À mesure que les heures passaient, Françoise sentait se transformer en elle la nature même de son engagement. Ce mariage, qu’elle avait accepté par lucidité, prenait une autre couleur : celle d’une intimité choisie, d’une alliance qui ne devait rien aux conventions.
Lorsqu’enfin Scarron s’endormit, épuisé, elle resta un moment à l’observer. Son visage, apaisé par le sommeil, paraissait plus jeune, presque fragile. Elle sentit une émotion l’envahir, une tendresse inattendue qui n’avait rien à voir avec la pitié. C’était la tendresse que l’on éprouve pour un être confié, non imposé.
Elle se leva doucement et alla s’asseoir près de la fenêtre. Paris dormait. Les bruits s’étaient apaisés, laissant place à ce murmure lointain, presque respiré, qui accompagne les grandes villes la nuit. Françoise posa la main sur son cœur. Elle n’y trouva ni exaltation ni regret. Elle y trouva quelque chose de plus rare : une présence.
Elle comprit alors que ce mariage sans illusion serait peut-être le plus vrai qu’elle connaîtrait jamais. Non parce qu’il comblait un manque, mais parce qu’il reconnaissait une vérité. Elle n’avait pas épousé un homme pour être aimée comme on le raconte dans les histoires. Elle avait épousé une vie pour ne plus être invisible.
Et dans cette chambre modeste, aux côtés d’un homme qui ne pouvait se lever, Françoise d’Aubigné se tint pour la première fois debout dans son propre destin.