L’amazone ne répondit pas. Elle regardait au loin, dans la direction de cette excroissance de terre que son compagnon venait de désigner, et ses traits s’étaient assombris. Elle semblait scruter, avec inquiétude, cette butte blanche qui tachait la colline, comme si ses flancs crayeux eussent contenu quelque mystérieux danger. Que recélait-elle qui pût ainsi alarmer la jeune fille ? Elle s’étageait silencieuse, inerte, vide de travailleurs, et les hautes poutres qui la couronnaient se dressaient comme les bois d’un échafaud. L’amazone poussa un soupir et, répondant plutôt à sa préoccupation intime qu’à la demande de l’étranger, elle répéta d’une voix étouffée :
– C’est la Grande Marnière... Puis, agitant la tête, pour dissiper son trouble, elle ajouta : Voici votre chemin, monsieur ; en descendant tout droit, vous arriverez à l’entrée des barrières de la ville...
– Je vous remercie, mademoiselle, dit l’étranger, en admirant à loisir sa charmante compagne qui maintenant lui faisait face. Il marcha un peu, parut se consulter, puis, s’inclinant :
– Voulez-vous me faire l’honneur de me dire à qui je dois être reconnaissant de tant d’obligeance ?
La jeune fille laissa tomber sur son compagnon un limpide regard, et répondit simplement :
– Je suis Mlle de Clairefont.
À ce nom, le jeune homme recula instinctivement, une rougeur monta à son front, qu’il détourna. Étonnée, sa compagne le fixa avec attention et, comme entraînée par un mouvement irrésistible :
– Et vous, monsieur, dit-elle, qui êtes-vous ?
Les traits de l’étranger se contractèrent. Il hésita un instant, puis, relevant la tête, il dit d’une voix sourde :
– Moi, je suis Pascal Carvajan.
À cette réponse, le visage de Mlle de Clairefont prit une expression de souveraine hauteur, ses yeux devinrent froids et durs, un sourire de dédain passa sur ses lèvres, et, coupant l’air de sa cravache, comme pour établir, entre le jeune homme et elle, une nette et infranchissable séparation, elle siffla son chien, mit son cheval au trot et s’éloigna sans tourner la tête.
Il la suivit du regard, cloué à sa place, oubliant le dédain de la jeune fille pour ne se souvenir que de sa beauté. Elle s’en allait fière et méprisante, après être restée auprès de lui, pendant une demi-heure, dans une sorte d’intimité charmante, et peut-être il ne pourrait plus jamais approcher d’elle. Il voyait à chaque pas la distance grandir ; déjà il ne distinguait plus nettement sa silhouette élégante, au milieu de la poussière soulevée par les pas du cheval. La traîne de la longue robe grise et le voile blanc du chapeau flottaient, le lévrier gambadait sur le bas côté de la route. Soudain, au tournant de la barrière qui coupait l’entrée du petit bois, l’amazone, le chien, tout disparut, et le chemin demeura vide.
Pascal Carvajan resta un instant immobile, puis, frappant les cailloux avec sa canne en bois de fer :
– Quelle fierté ! murmura-t-il. Quand elle a su qui j’étais, elle ne m’a même pas fait l’aumône du regard qu’elle jetterait au mendiant qui passe... Comme elle m’a bien fait comprendre que je n’existais pas pour elle ! Allons ! la destinée nous a voulus ennemis, et, en toutes circonstances, elle nous place en face les uns des autres. Clairefont ou Carvajan. Entre nous, c’est la guerre... C’est dommage ! Elle est bien belle !
Il tira sa montre, et vit qu’il n’était encore que onze heures. Marchant lentement, il prit pour descendre un petit raidillon qui courait entre deux bordures de genêts. À mi-côte, un peu encaissé dans un creux de la colline, ce raccourci était exposé en plein au soleil. Une chaleur violente, absorbée par les ajoncs tordus et desséchés, bourdonnait comme à la bouche d’une fournaise. Pascal chercha des yeux un abri. À la lisière d’un maigre bouquet de bouleaux il aperçut un toit rouge, et, au-dessus de la porte, la branche de houx, enseigne des cabarets rustiques. Il se dirigea de ce côté et parvint, après avoir traversé une cailloutière, à un assez mauvais chemin d’exploitation, au bord duquel s’élevait une maison aux murs nouvellement crépis, aux volets peints fraîchement en vert. Les auvents étaient décorés de trois boules en pyramide et de deux queues de billard croisées. Autour, en grandes lettres : Vins, café, liqueurs. Repas de sociétés. Sur l’enseigne deux hommes étaient représentés, assis devant une table et trinquant, pendant que d’une bouteille un jet de liquide mousseux sortait avec violence. Au-dessous, en lettres jaunes : Au rendez-vous des bons enfants. Pourtois, débitant. Derrière le cabaret un jardinet s’étendait, divisé en tonnelles. L’allée du milieu servait de jeu de quilles, et, au fond, se dressait une balançoire.
C’était là que le dimanche, pendant l’été, la population ouvrière de La Neuville se réunissait. Au premier étage un violon et un piston faisaient danser la jeunesse, et, par les fenêtres ouvertes, la voix enrouée de l’avertisseur retentissait, au milieu des éclats joyeux, criant : En place pour la poule ! Et le bruit des lourds souliers marquant la mesure roulait comme un tonnerre sur la tête des consommateurs attablés au rez-de-chaussée.
En quelques années, Pourtois, gros homme apoplectique, abruti par la boisson, mais tenu en bride par sa femme, brune commère à la main leste et à l’œil vif, avait donné une si grande vogue à son établissement, que les cafetiers de la ville se plaignaient amèrement de la concurrence. Situé hors barrière, il n’avait pas d’octroi à payer, et vendait ses redoutables liquides moins cher que ses rivaux. Et puis son jardin offrait aux buveurs l’abri verdoyant de ses berceaux couverts de pampres et de liserons, et les jeunes gens de la société ne dédaignaient point d’y venir déjeuner en partie fine.
Au moment de l’assemblée, Pourtois faisait dresser, dans une prairie voisine de sa maison, une tente de toile, pouvant contenir deux ou trois cents personnes, et y donnait un bal. L’entrée était libre, mais les consommations se payaient en conséquence. Depuis deux ans, des influences politiques avaient même amené la municipalité de La Neuville à honorer cette réunion suburbaine de sa présence. Pourtois, agent électoral à ménager, avait tenu à mettre le comble à son triomphe en obtenant cette consécration officielle. Et dans l’intérêt de leur popularité, les représentants de l’autorité n’avaient pas cru devoir la lui refuser.
Du reste, hormis pour son établissement, il était sans ambition. On avait voulu le nommer conseiller municipal : il s’y était refusé. On citait de lui à cette occasion, une réponse qui lui avait été certainement soufflée par sa femme : « J’ai assez à faire de débiter mon vin, je n’ai pas le temps de débiter des paroles. Je ne me présenterai pas, mais je ferai passer les amis. » Et il les avait fait passer, comme il l’avait dit. Aussi son cabaret était-il devenu une sorte de lieu de réunion obligatoire, laïque mais nullement gratuit, où se débitaient autant de dangereuses paroles que de liquides frelatés. À ce jeu-là le gros homme se trouvait en passe de faire fortune. Mais il n’en devenait pas plus fier et ne dédaignait point, lorsqu’un charretier s’arrêtait à sa porte pour boire un petit verre ou une chopine, de lui tenir tête, surtout si sa femme n’était pas au comptoir. Car il filait doux devant la bourgeoise, et les mauvaises langues affirmaient que, dans les premiers temps, quand il s’était rebiffé, faisant valoir ses droits de maître, elle l’avait battu.
Pascal, du haut de la côte, avisant le cabaret, allongea le pas, comme un bon cheval qui flaire l’eau fraîche et le picotin de la halte. Il ne reconnaissait pas le bouchon de Pourtois, étroit, bas, aux murs salpêtrés, à la toiture de chaume rongée par la mousse, dans cette grande et pimpante maison dont les murs blancs, les volets verts et le toit rouge éclataient au soleil. L’enseigne seule, et la branche de houx, un peu vulgaire pour un cabaret qui pouvait sans forfanterie s’intituler café, avaient survécu.
La colline elle-même avait changé d’aspect. Autrefois, toute cette pente était inculte, et la lande couvrait les flancs crayeux du vallon jusqu’au mur du parc de Clairefont. Il avait bien souvent parcouru les genêts au-dessous de la Grande Marnière, alors inexplorée, tendant des lacets pour prendre des grives au mois d’octobre. Et tout ce pays était si complètement transformé qu’il ne retrouvait plus rien de ce qui le faisait si charmant dans son souvenir. Il le voyait coupé de routes, semé de maisons, ayant perdu sa sauvagerie, ouvert et accessible à tous. Il fut curieux de savoir si l’hôte serait plus reconnaissable que le gîte. Et, poussant la porte aux carreaux dépolis, il entra.
Une ombre fraîche régnait dans la salle, et les yeux du jeune homme, habitués à l’éclat v*****t du jour, eurent de la peine à percer cette obscurité. Cependant, au bout d’un instant, il distingua autour d’une table trois hommes assis, et, au comptoir très élevé, très vaste, couvert de flacons rangés en bon ordre, une femme sèche et brune, au visage gravé de petite vérole, à la mâchoire carrée, au front bombé sous des cheveux plats. Deux des trois hommes jouaient aux dominos, et, très actionnés à leur jeu, n’avaient pas entendu entrer Pascal. Le troisième leva la tête pour voir si la dame se trouvait à son poste, puis, tirant une épaisse bouffée de sa pipe, se remit à suivre la partie.
C’était une espèce de poussah, soufflé comme un ballon en baudruche, dont les yeux disparaissaient, refoulés par la graisse, et qui n’avait pas un poil sur sa peau luisante. Il était vêtu d’un pantalon gris et d’un gilet à manches de couleur marron. Aux pieds il avait des pantoufles en tapisserie, dont le sujet représentait un jeu de cartes déployé en éventail. Pascal reconnut à son volume le phénoménal Pourtois.
– C’est à vous à jouer, Fleury, dit le cafetier, d’une voix aiguë qui stupéfiait, sortant de sa formidable poitrine.
Fleury, greffier du juge de paix de La Neuville, était un homme de quarante ans, d’une laideur malsaine et répugnante. Ses lèvres étaient habituellement couvertes d’aphtes, qui saignaient et qu’il pansait avec des applications de papier, pour les dérober au contact de l’air. Ces bobos, recouverts de leur taie blanche, faisaient sa bouche plus ignoble, et en accentuaient la torsion hideuse et hypocrite. Ses yeux gris et vitreux ne montraient presque pas de blanc, et leur pupille avait une inquiétante mobilité. Ses cheveux mal coupés étaient pleins d’épis, qui se hérissaient dans tous les sens, achevant de donner à sa figure une expression effrayante. On le voyait toujours décemment habillé de noir. Pour l’instant, il était en bras de chemise, et avait ôté sa cravate.
Son adversaire était un homme d’une cinquantaine d’années, taillé en force, très rouge de visage, et le poil grisonnant. De petites boucles en or pendaient au lobe de ses oreilles. Une paire de guêtres en cuir fauve lui montait jusqu’aux genoux ; il était vêtu d’une blouse de roulier brodée de fil blanc aux épaules, au cou et aux poignets. Sur une chaise, près de lui, il avait posé une casquette de drap bleu à oreillettes, qu’il portait été comme hiver. Ses mains étaient presque aussi épaisses que longues, et faites pour assommer un bœuf. Il riait, d’un rire v*****t qui lui rendait les joues violettes et finissait par un étranglement. On l’appelait le père Tondeur. Était-ce son nom véritable, ou un sobriquet, venant de son habituelle façon de traiter les gens avec qui il faisait des affaires ? Jamais Pascal, depuis son enfance, ne l’avait entendu nommer autrement. Il se souvenait de l’avoir vu autrefois venir bien souvent chez son père. Quand il s’en allait, il disait toujours : Entendu. Ce qui prouvait le bon accord qui existait entre lui et Carvajan. Tondeur était marchand de bois, et occupait deux cents bûcherons, d’un bout de l’année à l’autre, dans les coupes qu’il soumissionnait aux adjudications du gouvernement ou des particuliers.
Pascal s’assit à une table écartée. Un silence profond régnait dans la salle, troublé seulement par les bourdonnements des mouches qui voletaient au plafond en noirs essaims, et par le claquement sec des dominos sur le marbre. De temps à autre cependant, Tondeur et Fleury poussaient de sourdes exclamations, et laissaient échapper des lambeaux de phrases, agrémentées de plaisanteries en usage parmi les joueurs :
– Blanc partout... preuve d’innocence.
– Et du six... tème décimal...
– Pour le coup, je pose le gros...
– Et domino !... Sept et trois dix et sept dix-sept... qui ajoutés à quatre-vingt-trois font cent... Père Tondeur, vous avez votre compte...
– A-t-il une chance, ce Fleury ! Il n’y en a que pour lui...
– En faisons-nous encore une ?
– Non ! il faut que je monte aux coupes surveiller un peu le travail de mes ouvriers...
– Restez donc ! Par cette chaleur-là, vous allez attraper un coup de sang....
– Eh ! le coup de cent... c’est vous qui l’attraperez si je reste !
Les trois hommes partirent d’un gros rire, et Fleury, dans l’ombre de la salle, commençait à remuer les dominos, quand le bruit d’une voiture s’arrêtant devant l’auberge attira l’attention générale. L’énorme Pourtois se souleva même sur sa chaise et ébaucha un mouvement de curiosité. Mais il n’eut pas à se déranger : la porte s’ouvrit, poussée par une main vigoureuse, et un jeune homme de très haute taille, vêtu d’un costume de chasse en velours marron, guêtre jusqu’aux genoux, le visage animé, entra brusquement.