I-3

2016 Words
– Il y a du monde, dit-il d’une voix forte, en jetant un regard autour de lui, tant mieux ! Tenez, père Pourtois, allez jusqu’à ma charrette : vous y trouverez une mauvaise bête, qui est à vous, et que vous avez tort de laisser vagabonder dans nos bois... Pour cette fois, je vous la ramène... Mais à la prochaine occasion, aussi vrai qu’il y a un Dieu, je lui casse les reins ! Du reste, je le lui ai dit... – Comment ? monsieur le comte... Comment ! une bête à moi ? interrogea le cabaretier très étonné, en ôtant sa casquette avec déférence... Une bête... à qui vous avez dit... – Eh ! allez jusqu’à la voiture, interrompit le jeune homme avec impatience. Alors vous comprendrez... Fleury, d’un pied leste, y était déjà. Sa figure sardonique s’éclaira, ses petits yeux pétillèrent de malicieuse gaieté, sa bouche se fendit dans un éclat de rire, qui montra ses dents noires comme des clous de girofle, et, frappant ses mains l’une contre l’autre : – Eh ! c’est Chassevent ! Les quatre pattes liées, ni plus ni moins qu’un veau qu’on mène à la foire !... Ah ! la bonne tête qu’il a, sur sa paille !... C’est bon pour faire mûrir les nèfles, la paille, mon vieux ; mais c’est mauvais pour coucher les chrétiens ! Un grondement de loup pris au piège partit de la voiture, et, se raidissant sur ses coudes et sur ses genoux, un homme vêtu d’une blouse rapiécée, la tête couverte d’un foulard brun et rouge, un pantalon bardé de cuir aux jambes, et les pieds chaussés de souliers de roulier, leva, au-dessus des ridelles de la charrette, un visage maigre, à la bouche sinistre, aux yeux obliques et aux cheveux grisonnants. – Tu veux descendre, vieux drôle ! dit le jeune comte, et, à bout de bras, enlevant son prisonnier comme un paquet, il fit deux pas, et le déposa, hurlant, sur une des tables de l’auberge. – Quel poignet ! s’écria le père Tondeur avec admiration. – Mais quel regrettable emploi de la force ! pontifia en douceur Fleury, dont l’accès de gaieté avait été calmé par de soudaines réflexions... Pourtois, prenez donc les ciseaux de votre femme et coupez ces cordes... Oh ! monsieur Robert, reprit-il, l’air câlin, est-ce digne d’un homme dans votre position de traiter ainsi un pauvre diable ? Pourtois, de ses grosses mains, avait déjà délié Chassevent qui, se sentant libre, sauta sur ses pieds, se frotta les épaules, et, avisant un verre resté plein sur un plateau, le but avec avidité... – Ça lui a donné soif, au mâtin ! dit Tondeur. Mais qu’est-ce qu’il a donc fait, monsieur le comte ? – Il a tendu des collets dans la Vente aux Sergents : c’est la dixième fois depuis un mois... On ne pouvait pas le pincer... Mais je me doutais que c’était lui, et j’ai été faire une ronde, ce matin, après la rentrée du garde... J’ai trouvé mon gaillard en train de poser ses fiches... Les collets sont dans ma poche... Il tira un paquet de fils de laiton, et, le jetant au visage du braconnier pâle et muet : – Tiens, coquin, voilà tes instruments de travail... Mais tu sais ce que je t’ai dit ?... Avec toi plus de procès-verbaux... On t’envoie devant le tribunal, tu attrapes huit jours de prison, pendant lesquels on te nourrit mieux que tu ne l’es chez toi ! Ta fille est obligée de te payer ton tabac... C’est tout profit !... Ce matin, je t’ai pris, ficelé et laissé au pied d’un arbre, pendant trois heures... C’est bon pour cette fois... Mais si tu y reviens... La figure tannée de Chassevent se plissa de petites rides, qui coururent sur sa peau, comme les vagues légères d’une eau effleurée par le vent. Il ne leva pas ses yeux faux, mais il laissa échapper un sifflement narquois qui fit monter le rouge au front du jeune comte. – Ah ! canaille !... dit-il, et il levait déjà sa main puissante, lorsque Fleury l’arrêta, en lui montrant, d’un coup d’œil, Pascal assis dans un coin obscur de la salle : – Monsieur Robert... je vous en prie... devant un étranger... Allons ! il faut mépriser ces bravades... Chassevent est dans son tort... Sa conduite est très blâmable... Mais votre façon de procéder est tout à fait illégale. On n’a pas le droit d’attenter, de sa propre autorité, à la liberté individuelle... Il y a des agents de la force publique... pour ces besognes-là... Ce n’est pas le greffier du juge de paix qui parle en ce moment... c’est l’homme privé... qui, vous le savez, vous est tout dévoué... et déplore des violences qui font tort à votre caractère. – Le tort que je me fais ne regarde que moi, interrompit le jeune homme, avec un ton hautain. Les gendarmes de la brigade s’occupent de tout, excepté de courir après les coquins, et quant à vous, Fleury, vous êtes un brave garçon, mais ne vous mêlez pas de mes affaires. – Il ne faut refuser le loyal concours de personne, murmura le greffier, en baissant la tête avec un air d’humilité désolée. – Est-ce que vous partirez d’ici sans rien prendre, monsieur Robert ? s’écria Pourtois, plein d’obséquiosité... Qu’est-ce qu’on pourrait donc bien vous offrir ? – Rien, je vous remercie, dit le jeune homme. Il fouilla dans la poche de son gilet, et, jetant une pièce de monnaie sur la table : – Tenez, voilà pour votre garçon d’écurie qui a gardé mon cheval. Et gagnant la porte, sans ajouter une parole, sans faire un salut, il monta dans sa voiture et s’éloigna au grand trot. À peine Chassevent l’eut-il vu disparaître dans un tourbillon de poussière, qu’il retrouva la parole. Toutes les invectives qui lui bouillonnaient au bord des lèvres, depuis un instant, sortirent comme un torrent ; il fit, d’un coup de poing, sauter sur le marbre de la table les dominos abandonnés : – Ah ! mauvais chien ! hurla-t-il, bavant de colère, ah ! grand lâche ! ah ! tu me paieras ça ! Pour quelques malheureux lièvres, il m’a attaché... oui, comme il l’a raconté... à un baliveau ! Mais il m’a pris en traître, vous savez, car je ne le crains pas... – Ne fais pas le malin, dit Tondeur : il t’aplatirait d’une seule calotte... – Oh ! malheur de malheur ! La prochaine fois, j’irai avec mon fusil... Et aussi sûr que nous sommes là, je lui fais son affaire ! – Allons ! allons ! Chassevent, vous n’êtes pas aussi rageur que vous voulez le faire croire, interrompit Fleury, et vous dites des bêtises dans ce moment-ci... – Jamais je ne lui pardonnerai ce qu’il m’a fait, reprit le braconnier d’un air sombre... Quand on le saura, tout le pays va se ficher de moi... Ah ! ces gens de Clairefont ! Quand donc leur aurons-nous réglé leur compte ? Il lança un horrible juron et, jetant à Fleury un regard sinistre : – Oui, que M. Carvajan se charge du père... Et moi je me charge du fils... À cette association répugnante faite par Chassevent, à ce rapprochement odieux de son père et du vagabond, Pascal se leva avec violence, et, le visage enflammé par la colère : – Je vous défends, misérable drôle, s’écria-t-il, de prononcer le nom de M. Carvajan... – Parce que ? demanda Chassevent, d’un ton à la fois goguenard et menaçant. – Parce que c’est mon père. Ces mots produisirent un changement immédiat dans l’attitude des trois hommes. Pourtois avança respectueusement une chaise, Fleury chiquenauda sa redingote crasseuse, et redressa sa cravate fripée, Chassevent porta la main au foulard qui lui servait de coiffure. La femme Pourtois elle-même, du haut de son comptoir, daigna sourire entre ses deux tirelires en métal blanc. – Ah ! vous êtes le fils à M. Carvajan ? dit le braconnier avec volubilité... C’est une autre affaire... M. Carvajan, voyez-vous, c’est notre homme, et il n’y a pas de danger que nous cherchions à le contrarier... Je ne lui ai, moi, tant seulement jamais pris un lapin dans ses bois de La Moncelle... Et pourtant il y en a, bon sang ! que c’en est gris !... M. Carvajan !... On peut dire que je lui suis dévoué. S’il voulait avoir ma fille chez lui comme servante... il l’aurait, quoiqu’elle soit fiérote... Mais elle en a bien le droit : elle est assez gentille ! C’est moi qui lui ai distribué, à M. Carvajan, sa liste aux élections municipales, et ces messieurs savent que le jour où il a été nommé maire, je me suis piqué le nez, ah ! mais à fond... comme ça se doit en l’honneur d’un ami !... Ah ! je l’aime, M. Carvajan, autant que j’abomine les gens d’en face... Mais il ne les chérit pas non plus... et c’est lui qui nous en débarrassera... Il montra le poing à la colline sur laquelle se dressait, entre les arbres, le château de Clairefont, et, s’excitant lui-même au souvenir de sa récente aventure : – Ah ! brigand, va ! M’attacher, comme un corbeau crevé, exposé dans un champ au bout d’une perche !... Mais tu me le paieras, ou que ce que je bois me serve de poison ! Et il avala d’un trait un verre de bière que Pourtois venait de verser pour Pascal. – Dites donc, Chassevent, s’écria le cabaretier mécontent, faudrait nous flanquer un peu la paix avec vos histoires... Nous aimerions mieux écouter monsieur, que nous revoyons dans le pays avec bien de la satisfaction... Je vous ai connu tout petit, monsieur Pascal, et quand vous vous promeniez avec votre bonne chère dame de mère, je vous ai bien souvent reçu dans mon établissement... Oh ! il est changé depuis les temps !... Mais vous aussi... Et vous voilà bel homme, da... vous qui étiez un peu maigriot, soit dit sans vous offenser... – Vous ne m’offensez pas, répondit Pascal, les yeux baissés, et comme absorbé par une profonde méditation... Tout est bien changé, en effet... hommes et choses... – Et tout changera bien davantage avant peu, dit Fleury d’une voix coupante... Nous avons la guerre ici, monsieur Carvajan, entre votre père et le marquis de Clairefont... Il y a trente ans que les hostilités sont engagées, et nous approchons du dénouement. Les gens d’en haut sont bien perdus, allez. Ils n’ont pas de chance d’en réchapper, car c’est votre père qui les tient. Vous êtes arrivé pour assister à la victoire... Soyez le bienvenu, monsieur Pascal... Le greffier tendit au jeune homme une main crochue comme une griffe, que celui-ci ne vit pas sans doute, car il la laissa retomber sans la serrer. Immobile, debout, il songeait. Dans son souvenir la récente aventure repassait. Il voyait une belle jeune fille à cheval, marchant lentement sous la voûte fraîche des arbres, escortée par un grand lévrier. Un inconnu sautait dans le chemin creux devant elle, et lui demandait sa route. Gravement, avec une fière complaisance, elle lui servait de guide. Au moment de la quitter, respectueusement, il la priait de lui dire son nom, et c’était Mlle de Clairefont, la fille de celui que l’on citait comme l’ennemi de son père. Il semblait alors à Pascal qu’une ombre descendait sur la jeune fille et qu’il la voyait vêtue de noir, le front penché sous de lourds ennuis, son beau visage creusé par le chagrin. Elle marchait en silence, les yeux rougis et fixés vers la terre, toute seule, comme abandonnée. Le chemin vert et fleuri avait perdu sa splendeur d’été. Les arbres dépouillés de leurs feuilles frissonnaient, noirs et froids, sous le vent d’hiver, et de ce tableau se dégageait une impression de malheur. Comment se trouvait-elle ainsi seule ? Où était le père ? Qu’était devenu le frère, ce v*****t et rude jeune homme qu’il n’avait qu’entrevu ? Comment la solitude morne s’était-elle faite autour de cette adorable enfant, et pourquoi pleurait-elle ? Ainsi que l’avaient annoncé ces misérables qui l’entouraient, le vieux Carvajan était-il l’auteur de ce deuil et de cette tristesse ? Le cœur de Pascal se serra. Il se demanda avec trouble quel intérêt soudain il prenait à cette jeune fille, qu’il ne connaissait pas la veille. Il sentit une violente angoisse à la pensée qu’elle allait souffrir, et souffrir par un Carvajan. Devait-il donc, lui qui portait ce nom redouté, être maudit par elle ? Lorsque, entraîné par une irrésistible sympathie, il aurait voulu se courber à ses pieds, protester de son dévouement, accomplir des tâches surhumaines pour se faire remarquer et pour plaire, il se découvrait irrémédiablement voué à son aversion et à son mépris. Le vieux marquis de Clairefont, l’athlétique et v*****t Robert disparurent de sa mémoire : il n’y eut plus qu’elle, incarnation unique de la famille, elle seule menacée, et dont on annonçait joyeusement la ruine, elle, victime livrée à tous ces confédérés qui célébraient leur prochaine victoire, et le félicitaient, lui, Pascal, qui déjà eût voulu les écraser, d’être arrivé pour assister à la curée. Il releva le front avec le sentiment qu’on le regardait. Il vit en effet les yeux de ceux qui l’entouraient fixés sur lui avec surprise. Depuis quelques minutes, à la suite de ces paroles triomphantes lancées par Fleury, il se montrait absorbé, muet, la tête penchée sur la poitrine. Il passa la main sur son front, et, avide de savoir plus complètement ce qui se tramait contre Clairefont :
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