8.Callebrand ne remarqua ni le sourire infernal de Tony, ni l’effroi subit qui s’empara de sa fille.
Tout entier à cette joie suprême de l’homme qui a longtemps erré, longtemps tâtonné et se trouve tout à coup face à face du but qu’il désespérait enfin d’atteindre, le chimiste se mit à parler de son invention, laquelle, disait-il, devait révolutionner le monde savant.
Et Tony l’écoutait attentivement et ne s’apercevait pas lui-même que Marthe l’observait avec ténacité. Callebrand développa de nouveau son système, mais il ne souffla mot de cet agent mystérieux qu’il employait pour rendre les métaux malléables.
En vain Tony lui fit-il des questions perfides.
Callebrand se bornait à répondre :
— A ma mort, on connaîtra mon procédé ; pas avant.
Et Tony avait une fois encore entre les lèvres ce sourire qui épouvantait Marthe.
Le repas fut gai, néanmoins, grâce à la joie de Callebrand, à la bonne humeur que Tony s’efforçait de montrer.
Marthe elle-même dissimulait de son mieux la vague inquiétude qui s’était emparée d’elle.
Vers dix heures, Callebrand se leva de table, ouvrit la fenêtre et se mit à fumer.
Tony alors demeura presque seul avec Marthe, car lorsque Callebrand fumait, il était comme isolé du reste du monde.
Son âme s’envolait au pays des rêves sur la fumée de la pipe.
Tony osa dire à Marthe :
— Réjouissez-vous, mademoiselle, car rien n’est plus certain que ce qu’a dit le maître.
— Et qu’a-t-il donc dit ? fit-elle avec indifférence.
— Mais, reprit Tony avec une pointe d’amertume, que bientôt vous seriez assez riche pour épouser un prince si bon vous semblait.
— Je ne songe pas à me marier, dit sèchement la jeune fille.
Et elle parut, elle aussi, vouloir se recueillir comme son père, et elle n’ajouta pas un mot. Mais Tony ne se tint pas pour battu :
— Mlle Marthe, dit-il tout bas, mais d’un ton ferme et résolu, vous me haïssez donc bien ?
A ces mots elle tressaillit et le regarda avec un mélange de dédain et d’effroi.
— Qui vous a dit que je vous détestais ? fit-elle.
— Mais… je le vois bien…
— Vous vous trompez… je ne déteste personne…
— Vraiment ? fit-il avec ironie, pas plus que vous n’aimez personne ?
— J’aime mon père, dit-elle.
— Rien que… votre père ?
Et Tony riait d’un mauvais rire.
Marthe devint toute pâle.
— M. Tony, dit-elle, cette conversation m’est pénible.
Et elle se leva de table et se mit à ranger différentes pièces de la vaisselle qui était sur la table, sur les étagères d’un dressoir.
Tony était tenace.
D’ailleurs, ce soir-là, il avait plus d’audace encore que de coutume.
— Oh ! dit-il, il faudra bien que je sache pourquoi vous me haïssez.
Marthe ne répondit pas.
— Vous me haïssez et me méprisez, dit-il encore.
Elle gardait toujours le silence.
— Je suis pourtant l’esclave, le serviteur dévoué, le chien fidèle de votre père.
A ces derniers mots, elle le regarda de nouveau.
— Vous ? fit-elle.
Et cette exclamation fut si pleine de doute, si ironique et si dédaigneuse tout à la fois que Tony se dit :
Je ne la convaincrai jamais. C’est peine perdue.
Marthe continuait à ôter la table. Tony se leva et fit un pas vers elle.
— Mademoiselle, dit-il, vous me jugez mal. Dieu vous pardonne !
La jeune fille demeura impassible.
En ce moment, Callebrand se retourna.
— Vous êtes bien silencieux, mes enfants, dit-il.
— Mais non, mon père, répondit Marthe. M. Tony me disait qu’il était un peu las, car il s’est couché fort tard la nuit dernière.
— C’est vrai, dit Callebrand.
— Et il me demandait la permission de se retirer.
Elle ajouta ces mots d’un ton si sec que Tony ne pouvait la contredire.
— Va, mon enfant, dit Callebrand.
Tony avait déjà son chapeau à la main.
— Adieu, maître, dit-il, à demain. Bonsoir, mademoiselle…
— Bonsoir, M. Tony.
Le maître tendit la main à l’élève.
L’élève eut l’audace de prendre la petite main de Marthe et de la porter à ses lèvres.
Marthe tressaillit et se fit une violence extrême pour ne pas jeter un cri.
Le contact des lèvres de Tony lui avait fait éprouver une sensation de froid pareille à celle qu’elle eût ressentie si elle avait touché un reptile.
Et, en s’en allant, Tony lui jeta un regard indéfinissable, un regard de haine qui la bouleversa.
Les pas du jeune homme avaient cessé de retentir dans l’escalier, le bruit de la porte cochère se refermant sur lui était monté jusqu’à elle, que Marthe était encore là, pâle, tremblante, muette.
Callebrand s’aperçut de cette émotion.
— Mais qu’as-tu donc ? lui dit-il.
Alors elle lui prit vivement la main.
— Mon père, dit-elle, mon père !..
Et sa voix tremblait.
— Mon père… j’ai peur !…
— Peur ?
— Oui, mon père.
— Et de qui ?
— De Tony.
— Tu es folle !
— Mon père, dit-elle encore, méfiez-vous de Tony… C’est un traître !
Callebrand haussa les épaules.
Néanmoins, il demeura pensif le reste de la soirée, mais depuis longtemps déjà il s’était mis au lit, et avait entendu Marthe fermer la porte de sa chambre, que les étranges paroles de sa fille retentissaient encore à son oreille.
Cette nuit-là Callebrand essaya vainement de dormir.
Il croyait toujours entendre Marthe lui dire :
« Tony est un traître ! »
Et comme il se retournait en vain sur son lit, appelant à lui le sommeil rebelle, non plus un bruit imaginaire, mais un bruit réel arriva jusqu’à lui.
C’était la voix de sa fille.
Marthe parlait tout haut dans sa chambre, après avoir jeté un cri d’effroi.
Callebrand se leva tout ému et alla jusqu’à la porte de Marthe.
Il regarda par le trou de la serrure : la chambre était plongée dans les ténèbres.
Pourtant Marthe parlait.
Et sa voix était entrecoupée et passait sans transition de l’indignation à la prière, et de l’épouvante à la colère.
Marthe rêvait tout haut.
Callebrand appuya son oreille contre la porte et écouta.