9.Cependant, Tony s’en allait, la rage au cœur, en dépit de la joie qu’il éprouvait de sa trahison prochaine.
Le dédain que lui témoignait Marthe Callebrand l’exaspérait.
— Ah ! tu me hais ! murmurait-il ; ah ! tu as de l’aversion pour moi !… Je serai vengé !
Et il marchait d’un pas inégal et brusque à travers les rues solitaires, sous la pluie qui commençait à tomber.
Le mois de juin était pluvieux cette année-là.
Il y avait des orages presque chaque nuit. Cependant ce n’était pas la pluie qui pressait la marche de Tony ; car, lorsqu’il fut arrivé à la porte de cette vieille maison de la rue des Deux-Ponts, dans laquelle se trouvait le laboratoire de maître Callebrand, il rebroussa chemin, retirant le passe-partout qu’il avait déjà mis dans la serrure.
Puis, parcourant en sens inverse le chemin qu’il avait déjà fait, il revint sur le quai du Nord et s’embusqua à vingt pas de la maison de maître Callebrand.
L’œil fixé sur les croisées encore éclairées, il attendit.
Callebrand souffla sa bougie le premier ; puis, un quart d’heure après, Marthe éteignit la sienne.
Ils dorment, pensa Tony.
Et il reprit le chemin du laboratoire. Cette fois, il n’hésita plus et rentra.
La vaste pièce était plongée dans les ténèbres.
Tony se dit que personne ne viendrait le déranger à cette heure.
Minuit sonnait ; il avait trois heures devant lui.
Il ralluma le fourneau et replaça dessus le creuset dans lequel il avait, le matin, jeté le morceau de platine.
Le métal commença, au bout de quelques minutes, à bouillonner.
Tandis que Tony attisait le feu, une voix s’éleva sous la fenêtre du laboratoire, chantant :
La farira dondaine, don
La farira dondaine…
Dansez, fillettes et garçons,
Au son de la faridondon !
— Ah ! ah ! murmura Tony, je crois bien que MM. Baül et Tompson ont réfléchi.
Et, courant brusquement à la fenêtre, il se pencha au dehors et répondit :
Sur la montagne et dans la plaine,
Tandis qu’on rentre les moissons,
Et que de grain la grange est pleine,
On entend filles et garçons
Chanter la faridondaine !
Et quand il eut chanté, deux ombres, immobiles jusque-là contre le parapet du quai, s’en détachèrent et vinrent se placer sous la fenêtre.
Bien que la nuit fût épaisse, Tony reconnut la longue et raide silhouette de M. Baül et le volumineux abdomen de M. Tompson.
Alors, se penchant plus encore :
— Il est inutile de vous déranger plus longtemps, dit-il, si vous n’apportez ce que je vous ai demandé.
— Nous l’apportons, répondit Baül.
— C’est bien. Je descends.
Et il disparut de la fenêtre, qu’il referma.
Les deux associés entrèrent alors dans la rue des Deux-Ponts et vinrent attendre à la porte.
Peu après cette porte s’ouvrit et Tony leur dit à mi-voix :
— Venez !
Ils pénétrèrent dans un grand vestibule plongé dans une obscurité complète.
Tony prit M. Tompson par la main et lui dit tout bas :
— Marchez sur la pointe des pieds, il ne faut pas éveiller le concierge ; là, prenez la rampe.
— J’y suis, dit M. Tompson.
— Moi aussi, dit Baül qui avait saisi le pan de la redingote de son associé en guise de fil conducteur.
Ils montèrent sans bruit jusqu’au premier étage. Mais on le sait, le laboratoire se composait de deux pièces : l’une qui était le laboratoire proprement dit, le récipient des instruments de physique, de chimie, de fioles et de cornues de toutes sortes ; l’autre, qui précédait celle-là, et qui était une manière de petit salon, dans lequel Callebrand recevait tous ceux qui avaient affaire à lui.
Tony seul pénétrait dans le laboratoire.
Ce fut dans cette première pièce qu’il s’arrêta.
— Un moment, messieurs, dit-il, nous avons à causer.
Il alluma une bougie qu’il plaça sur la cheminée, puis il offrit des sièges aux deux associés quelque peu déconcertés.
Mais Tony impassible leur dit :
— Avez-vous rédigé l’acte de société ?
— Le voilà, dit Baül.
— Il n’y manque que nos signatures, ajouta l’excellent M. Tompson.
Tony prit le papier timbré qu’on lui tendait, s’approcha de la bougie et le lut.
— Nous avons forcément laissé en blanc le nom de l’invention que nous devons exploiter en commun.
— Je l’ajouterai quand vous aurez signé, dit froidement Tony.
Il posa la bougie sur une table où il y avait de quoi écrire.
Puis il tendit la plume à Baül.
Baül signa et passa la plume à Tompson qui en fit autant.
Alors Tony prit la plume à son tour et écrivit dans la ligne demeurée en blanc : Malléabilité des métaux à froid.
Baül et Thomson, qui lisaient par-dessus son épaule, étouffèrent une exclamation de surprise.
Baül s’écria ensuite :
— Cela est-il donc possible ?
— Vous allez le voir, dit Tony.
Et il apposa sa signature au bas de l’acte de société qu’il plia et mit dans sa poche.
Après quoi, il souffla la bougie.
— Que faites-vous ? demanda Tompson.
— Vous allez voir.
Et il ouvrit la porte du laboratoire, dans lequel la lueur du fourneau projetait une clarté presque fantastique.
Le morceau de métal fondu crépitait toujours dans le creuset.
Tout à coup une flamme bleue courut au-dessus de la chaudière.
Et cette flamme éclaira le Chemin de Croix…
Et, une fois encore, Tony, ébloui et fasciné, se prit à contempler la figure sarcastique de Judas l’apôtre !