Chapitre 2 : La morsure du froid
Point de vue : Élena
L’air lourd du Velvet semble s’être cristallisé autour de nous. Assise en face de cet homme, je me sens comme une proie qui a décidé, par pur orgueil, de fixer le prédateur dans les yeux. Le regard d’Alexander De Doh est un poids physique. Il ne se contente pas de me regarder ; il m’autopsie. Ses yeux dérivent de mon visage à l’échancrure de ma nuisette, s’attardant sur la courbe de mes seins que le tissu trop serré peine à contenir. Je sens la chaleur monter à mes joues, une colère mêlée d’une étrange électricité que je me refuse d’analyser.
— Pourquoi ce silence, Monsieur De Doh ? Vous payez cher pour ma compagnie, non ? Autant en profiter pour m’insulter ou me donner des ordres comme les autres.
Ma voix est plus assurée que je ne le suis réellement. Je croise les jambes, et le mouvement fait remonter la soie noire encore plus haut sur mes cuisses. Je vois ses mâchoires se contracter.
— Tu cherches à me provoquer, Élena ? Sa voix est basse, presque un murmure, mais elle porte plus loin que la musique de jazz qui hurle dans les enceintes. C’est un jeu dangereux avec un homme qui n’a pas de patience.
— Le danger est mon quotidien depuis que mon père a décidé de jouer l’argent qu’il n’avait pas.
Il prend une gorgée de son Bourbon, ses yeux ne quittant jamais les miens. Il y a une sorte de respect réticent dans son expression, une lueur qui n'est pas seulement de la luxure.
— Ton père était un idiot, mais il avait du goût, finit-il par dire. Ton visage... il ne va pas avec cet endroit. Tu as l’air de sortir d’un tableau de la Renaissance, alors que tout ici sent la sueur et le désespoir.
Nous restons là pendant deux heures. Cent euros la minute, avait-il dit. Le calcul tourne en boucle dans ma tête. C’est la première fois que je vois la fin du tunnel, même si le tunnel porte le nom d’un mafieux notoire. Il me pose des questions sur mes études de droit que j'ai dû abandonner, sur mes rêves de gamine. Je réponds avec acidité, protégeant mon cœur derrière des barbelés de sarcasmes.
Quand il se lève enfin, mon corps entier pousse un soupir de soulagement. Il jette une liasse de billets sur la table, bien plus que ce qu'il avait promis, et s’approche de moi. Il est si grand que je dois rejeter la tête en arrière pour le regarder. Son parfum — un mélange de cèdre et d'acier — m'envahit. Il tend une main, effleurant presque ma joue avant de se raviser.
— Va te rhabiller, Élena. La nuit est froide, et je n’aime pas l’idée que d’autres yeux voient ce que j’ai payé pour garder devant moi ce soir.
Je ne discute pas. Je fuis vers les vestiaires.
Point de vue : Alexander De Doh
Je la regarde partir. La démarche est fière, malgré la fatigue qui commence à peser sur ses épaules. Ses hanches balancent sous la soie, et je dois serrer les poings pour ne pas la rattraper, pour ne pas l’emmener avec moi maintenant. Ce n’est pas juste son corps, bien que ses rondeurs soient une tentation constante pour mes mains. C’est cette étincelle de vie, ce refus de se soumettre qui me rend fou.
Marco s'approche, frottant ses mains graisseuses l'une contre l'autre.
— Alors, Monsieur De Doh ? Elle vous a plu ? Je peux faire en sorte qu'elle vous attende dans ma suite privée la prochaine fois...
Je le saisis par la gorge avant qu'il n'ait fini sa phrase. Le bruit de ses vertèbres qui craquent sous ma poigne est le seul son satisfaisant de ma soirée.
— Écoute-moi bien, petit cafard. Si je revois Élena porter cette tenue de traînée, ou si un seul client pose ses doigts sales sur elle, je brûle ce club avec toi enfermé dans la cave. Est-ce que je suis clair ?
Il hoche frénétiquement la tête, le visage virant au violet. Je le lâche. Il s'effondre au sol en toussant. Je sors du club, l'air frais de la nuit frappant mon visage. J'ai besoin de calme, mais je sais déjà que je ne dormirai pas. Le visage d'ange d'Élena est gravé derrière mes paupières.
Point de vue : Élena
Je sors par la porte de service, emmitouflée dans mon vieux manteau de laine trop grand. Il ne protège pas grand-chose contre le vent cinglant de deux heures du matin, mais il cache l’uniforme que je n’ai pas eu le temps de retirer, de peur que Marco ne me retienne.
Le trajet vers la banlieue est long. Le bus de nuit sent l’humidité et le tabac froid. Je m’appuie contre la vitre, regardant les lumières de la ville défiler. Mon esprit revient sans cesse à Alexander. Ses yeux noirs, sa manière de dire mon nom... Je devrais avoir peur. Je devrais être terrifiée. Mais pour la première fois en deux ans, je ne me suis pas sentie comme une simple marchandise.
J’arrive enfin devant notre immeuble. L’ascenseur est encore en panne. Je grimpe les six étages, chaque muscle de mes jambes protestant contre l'effort. Quand j'insère la clé dans la serrure, je fais le moins de bruit possible.
L'appartement est petit, encombré, mais il sent la lessive et la soupe chaude. C’est mon sanctuaire.
— Élena ? C’est toi ?
Ma mère est assise sur le vieux canapé défoncé, une couverture sur les épaules. Elle n'arrive pas à dormir tant que je n'est pas rentrée. Ses yeux sont cernés par l'inquiétude et la maladie.
— Oui, maman. C’est moi. Dors, tout va bien.
— Tu as l'air... différente ce soir, murmure-t-elle en scrutant mon visage. Il s'est passé quelque chose ?
— J'ai juste eu un gros pourboire. On va pouvoir payer le loyer en retard et acheter les inhalateurs pour Léo.
Je m'approche d'elle et l'embrasse sur le front. Elle soupire, rassurée par la promesse de l'argent, mais je vois bien qu'elle a honte que sa fille doive travailler dans cet endroit pour les nourrir.
Je me dirige vers la chambre que je partage avec mes deux petits frères, Léo et Mathis. Ils dorment en chien de fusil, les couvertures tirées jusqu’au menton. Léo, le plus jeune, a la respiration sifflante. Mon cœur se serre. Ils sont si innocents, si loin de la violence de mon monde nocturne.
Je m'assois sur le bord de mon lit de camp et retire enfin ce maudit corset. Les marques rouges sur ma peau témoignent de la violence du vêtement. Je passe mes mains sur mon ventre, sur mes hanches. Pour Alexander, ces courbes sont une beauté. Pour moi, elles sont un poids, une invitation aux problèmes.
Je m'allonge, les oreilles encore bourdonnantes de la musique du club. Je sais que demain, Marco sera encore plus exécrable. Je sais que la dette n'est pas encore éteinte. Et je sais, au plus profond de moi, qu'Alexander De Doh reviendra.
Il ne m'a pas seulement regardée comme un homme regarde une femme. Il m'a regardée comme un roi regarde un territoire qu'il a l'intention de conquérir. Et le pire, dans tout ça, c'est que je ne sais pas si j'ai la force de résister à l'invasion.
Je ferme les yeux, et dans l'obscurité de la chambre, je revois son dos puissant, sa carrure d'homme de l'ombre, et je frissonne. Cette fois, ce n'est pas à cause du froid.