Chapitre 1
– Commissaire ?
– Je vous écoute, Vanessa.
– Qu’est-ce qu’on fait pour la voiture ?
– Quelle voiture ?
– Celle du parking de Téteghem-sud sur l’A16.
– J’en sais trop rien. On n’a toujours pas retrouvé le propriétaire ?
– C’est-à-dire que…
– Que quoi ? J’vous écoute, Vanessa ; je vous écoute ! C’est-à-dire que… C’est-à-dire que ! Mais dites-le, bon sang ! Pas de chichis dans le boulot, s’il vous plaît. La vie est déjà assez compliquée comme ça.
En ce début janvier, la vie était en effet très compliquée pour Delambre. Le froid, la neige, une mauvaise chute sur le verglas et une belle petite fracture de la clavicule. Résultat : le bras droit en écharpe et des heures et des heures à se morfondre dans son bureau, soumis à ses subordonnés qui expédiaient les affaires courantes. Du coup, il était d’une humeur massacrante.
– C’est-à-dire que si, mais il est injoignable. Déjà, son véhicule est neuf. Et qui dit neuf, dit nouvelle réglementation d’immatriculation. Autrement dit, 34 et le logo de la région Languedoc-Roussillon n’impliquent pas que le propriétaire réside dans l’Hérault. Il a fallu téléphoner à Paris pour avoir les renseignements. Il s’agit de Florence Geniès, 26 ans et célibataire, domiciliée à Caux dans l’Hérault. Le seul problème c’est que le domicile est celui de ses parents, de même que le numéro de téléphone mentionné dans l’annuaire.
– Et naturellement, vous ne voulez pas affoler les parents ?
– Exactement, commissaire.
– Eh bien, appelez la mairie du patelin ; ils pourront peut-être nous fournir quelques renseignements. Ça fait maintenant huit jours que cette voiture traîne sur le parking. Il est plus que temps qu’on sache ce qu’elle y fait. Il faudrait peut-être vérifier si ce n’est pas un véhicule volé et s’il n’y a pas de dépôt de plainte à ce sujet. Vous n’avez pas relevé de traces d’effraction ?
– Aucune, commissaire. On a dégagé la couche de neige des vitres et des portières : tout est intact et verrouillé.
– Bon. Pas d’autre indice ?
– Non. Sauf un Post-it collé sur la boîte à gants avec une inscription.
– Laquelle ?
– Vous allez rire commissaire ; c’est digne d’une gamine de 12 ans.
– J’vous écoute, Vanessa.
– Quelqu’un – Florence Geniès sans doute – y a noté au stylo-bille : « Donne-moi tes yeux. »
– Donne-moi tes yeux ?
– Oui, je sais ; ça ne veut strictement rien dire. À moins de s’intéresser à Sheila et aux poupées Barbie.
Delambre esquissa un sourire : il repensait aux paroles de la chanson Donne-moi ta main et prends la mienne. En tout cas, pour écrire de pareilles âneries à 26 ans, cette Florence Geniès devait être une demeurée. Il regarda Vanessa d’un air décidé et lui lança :
– Allez ! Appelez les parents ; je prends ça sous mon bonnet, autant qu’on soit fixé tout de suite.
Vanessa s’exécuta. Depuis son arrivée au commissariat central de Dunkerque, elle avait appris à connaître Delambre et cernait à peu près sa personnalité : il fallait toujours lui donner l’impression que c’était lui qui avait les bonnes idées et forçait la main aux autres. Elle le manœuvrait donc en ce sens ; il le savait mais ne pouvait s’empêcher d’entrer dans son jeu. Une espèce de jeu de poker menteur. Et malgré quatre ans de coexistence professionnelle, le vouvoiement contraint restait de rigueur.
Ça n’est qu’à l’heure du déjeuner qu’elle eut quelqu’un au bout du fil chez les Geniès. En l’occurrence une voix rauque à l’accent catalan prononcé qui se présenta comme étant Vivian Geniès, artisan ébéniste à Caux, et qui pensait avoir affaire à une cliente. Vanessa dut le détromper.
– Ici l’hôtel de police de Dunkerque, monsieur Geniès. Surtout ne vous affolez pas ; c’est juste pour un petit renseignement. Votre fille Florence est bien domiciliée chez vous ?
– Était.
– Était ?
– Était. Comme son job l’amène à bosser sur le Nord depuis quelques semaines et sans doute pour quelques années, elle a trouvé un studio à louer à proximité de Lille. Ce n’est pas interdit que je sache.
– Rassurez-vous : elle n’a rien à se reprocher mais on aimerait bien la joindre pour un problème de voiture.
– Quel problème de voiture ?
– Elle semble avoir abandonné sa voiture sur un parking d’autoroute il y a une bonne semaine.
– Impossible : c’est son outil de travail. Elle fait du démarchage à domicile pour une boîte de vente de bijoux et parfums sur catalogue. Je la vois mal bosser à pied. C’est inquiétant tout ça. Il lui est arrivé quelque chose. Mariette, viens vite ! Florence a des ennuis.
La femme rappliqua au téléphone, saisit le combiné et submergea Vanessa de questions et de jérémiades. C’était prévisible. La policière géra du mieux qu’elle put.
– Écoutez, madame, essayons d’être pratiques. Votre fille, qu’on aimerait bien joindre, semble avoir abandonné son véhicule – je dis bien « semble » – sur un parking d’autoroute. Le véhicule est neuf mais peut-être en panne, ça n’est pas à exclure. Il est de toute façon bizarre que personne ne soit venu le dépanner au bout de huit jours si tel est le cas. C’est d’ailleurs une chance extraordinaire qu’on n’ait pas commencé à le désosser. On ne cherche pas à lui coller des contraventions, si c’est ce que vous croyez, mais à nous assurer qu’elle est au courant. Si vous pouviez nous renseigner ou nous permettre de la joindre, vous nous rendriez un grand service.
– La joindre ? J’aimerais bien la joindre moi aussi. Ça fait huit jours que je l’appelle en vain. Son portable est éteint. Et ça fait huit jours qu’elle n’a pas donné signe de vie. Et c’est seulement au bout de huit jours qu’on nous informe que son véhicule est abandonné. Ah ! elle est belle la police ; on a tous le temps d’être mille fois morts avant qu’elle songe à se remuer.
– Mais, madame Geniès…
– Vous perdez votre temps et vous m’énervez ; au lieu de venir me casser les pieds au téléphone, vous devriez être en train de la rechercher.
– On ne demande que ça. Mais donnez-nous au moins son numéro de portable ou son adresse.
– 06 88 15 34 76. Je vois pas à quoi ça va vous avancer puisqu’il est éteint.
– On verra bien. Et l’adresse ?
– 112 bis, rue du Docteur-Vanuxeem, à Nieppe. Appartement n° 6. Je ne peux pas vous en dire plus ; on n’a pas encore vu l’appartement. Tout ce qu’on sait, c’est que c’est en face d’une maison de retraite. On doit monter dans le Nord le mois prochain.
– Vous inquiétez pas, on trouvera.
– Vous me jurez qu’on ne l’a pas agressée ni violée ! On n’est à l’abri de rien sur les parkings d’autoroute.
– Je ne peux rien vous jurer, madame Geniès. À première vue, non. Il n’y a pas de traces suspectes autour du véhicule. Et puis, ce parking est rarement désert ; ce n’est pas le lieu idéal pour les agressions. Beaucoup d’hommes seuls y stationnent régulièrement mais ce ne sont pas les femmes qui les préoccupent, si vous voyez ce que je veux dire. Non, votre fille est peut-être tout simplement malade.
– À qui voulez-vous faire gober ça ? Et elle aurait laissé sa voiture sur ce parking pour aller par d’autres moyens chez elle ou à l’hôpital ? À d’autres !
– On doit n’écarter aucune hypothèse, madame Geniès. Pas même celle du malaise et d’un collègue obligé de la raccompagner chez elle. L’entreprise est sans doute au courant. Vous n’avez pas cherché à les contacter ?
– Vous voulez rire : c’est du marche ou crève chez Parfums et Parures et tous leurs démarcheurs sont initialement embauchés en CDD. Dès qu’ils flairent que l’un d’entre eux ne tient pas le choc, ils le virent à la moindre occasion. Je n’allais donc pas leur laisser croire que Florence n’était pas en train de bosser. D’autant plus que sa mutation est déjà une vengeance de son DRH.
– C’est-à-dire ?
– Elle n’avait pas voulu céder à ses avances. Le CDI qu’elle venait de décrocher s’est assorti d’un exil punitif.
– Bien. On va essayer de se renseigner et on vous tient au courant, madame Geniès. Je vous promets qu’on agira avec discrétion.
Dès qu’elle eut raccroché, Vanessa Esposito s’empressa de composer le numéro de Florence Geniès, mais elle n’eut pas plus de chance que sa mère : le portable était désespérément éteint. Elle téléphona à l’entreprise qui déplorait le même silence. Prévenus, les policiers d’Armentières se rendirent au 112 bis, rue du Docteur-Vanuxeem et sonnèrent en vain à l’appartement n° 6. Florence Geniès s’était littéralement évanouie dans la nature.
Restait maintenant à agir en conformité avec l’article 6 de l’accueil du public affiché à l’entrée de chaque commissariat ou gendarmerie. Il fallait que les parents de Florence Geniès remplissent l’imprimé officiel de demande de recherche, ce qu’ils n’avaient point fait jusqu’à présent, sinon on était coincé. On pourrait éventuellement procéder à la mise en fourrière du véhicule en vertu de la réglementation sur la durée du stationnement en un même point d’un lieu public, mais c’était tout.
Delambre opta pour la mise en fourrière, avec l’espoir que le « déplacement » de son véhicule inciterait sa propriétaire à se manifester. Il n’en fut rien.
Deux jours plus tard, l’angoisse aidant, les parents de Florence Geniès consentirent enfin à lancer la procédure officielle de signalement de disparition et de demande de recherche. Interrogés sur l’expression du Post-it, ils avouèrent leur perplexité. Consultée sur le même sujet, la firme Parfums et Parures affirma que cela n’avait aucun rapport, ni de près ni de loin, avec ses collections ou catalogues.
En tout cas, d’après les photos, Florence Geniès était une superbe brune, susceptible d’éveiller bien des désirs et de provoquer bien des envies chez les hommes qu’elle côtoyait pour raisons professionnelles ou autres. Cela devait sans doute faciliter les ventes auprès de certains clients mais aussi leur donner quelques idées.
26 ans et beaucoup de charme ; une histoire de regard qui fascine. Delambre décréta que l’inscription du Post-it était un indice et orienta ses investigations vers l’aventure sentimentale (auquel cas le portable était éteint pour avoir la paix) ou la foucade sexuelle d’un homme marié et friqué auquel elle avait cédé. Ce n’était pas la première et ce ne serait pas la dernière. En tout cas, ce n’était pas futé de laisser traîner sa voiture sur un parking d’autoroute. Il pouvait du moins en déduire qu’elle ne travaillait pas et il imaginait une virée de plusieurs jours à l’étranger, à Londres ou Amsterdam. Ses parents lui donnaient le Bon Dieu sans confession, mais la connaissaient-ils vraiment ? Après tout, elle avait peut-être souhaité elle-même sa mutation, pour vivre sa vie comme elle l’entendait, libre de corps et de mouvements, loin des contraintes et des entraves familiales.
Un élément tracassait Delambre dans cette affaire : qu’elle ait coupé son portable pour avoir la paix, il le concevait aisément. Mais pour avoir vraiment la paix, elle aurait également dû appeler ses parents ou l’entreprise, tranquilliser tout son monde et le laisser somnoler dans ses habitudes. Or c’est précisément le contraire qu’elle faisait ou semblait faire. Quelque chose clochait. Il allait commencer par essayer de reconstituer la clientèle de Florence Geniès depuis son arrivée à Lille.