Chapitre 2
Les mains ligotées dans le dos et les yeux recouverts d’un large bandeau, Florence Geniès était recroquevillée sur une paillasse dans une pièce exiguë hermétiquement close. Aucun autre meuble ne s’y trouvait, pas même une chaise. Rien ne lui laissait supposer une quelconque source de clarté, naturelle ou artificielle. On l’avait entièrement dévêtue mais elle n’avait pas froid. Elle n’avait pas repéré de radiateur ; elle en déduisait que la chaleur devait provenir du sol ou du plafond. Ça lui était somme toute égal.
Elle ne manquait pas non plus de nourriture. Trois fois par jour quelqu’un déverrouillait la porte, la menait s’asseoir sur un banc et lui offrait lait, jus d’orange, café ou vin rouge très fruité. Elle commençait à perdre la notion du temps, jour et nuit étant désormais un, et pourtant elle se persuadait qu’on lui apportait le vin le soir car, invariablement, le repas terminé et de retour sur sa paillasse, elle tombait rapidement endormie.
Quelle que soit la boisson, elle devait boire à la paille, ses mains restant ligotées lors des repas. Pour la nourriture solide, qui consistait en viande hachée au goût indéfinissable, accompagnée de légumes ou de pâtes, il lui suffisait d’ouvrir la bouche. Finalement, on la gâtait et la gavait autant qu’un enfant en lui offrant le luxe d’un dessert sous forme de flan au caramel ou de mousse au chocolat.
Elle aurait pu refuser cette nourriture, se rebeller passivement, entamer une grève de la faim. Elle ne le faisait pas. La grève de la faim est une façon d’attirer l’attention sur son cas, elle repose sur l’espoir qu’on peut ainsi influencer autrui. Florence Geniès n’espérait rien ni n’attendait rien de ses geôliers ; elle savait bien que sa vie n’était plus entre ses mains. Quant à sa mort ?
On était d’ailleurs aux petits soins pour elle. On venait régulièrement s’enquérir de ses besoins naturels, on l’accompagnait aux toilettes à sa demande, on la torchait même comme un bébé. On l’avait conduite à plusieurs reprises dans une salle de douche totalement obscure ; là, on lui ôtait liens et bandeau et elle pouvait satisfaire à ses ablutions en toute tranquillité. Des mains gantées lui remettaient ensuite le bandeau et les liens et la raccompagnaient dans ce qui tenait lieu de cellule. Il lui semblait avoir affaire à la même personne à chaque fois, sans qu’elle pût le jurer, précisément à cause des gants.
Tout cela procédait de règles très précises qu’un enregistrement lui rappelait régulièrement. Comme elle était écoutée en permanence et donc entendue, elle pouvait parler : on prendrait ses demandes en considération si elles correspondaient au protocole. Par contre, elle ne devait espérer aucune conversation ni même le moindre mot des « intervenants ». Ils n’utiliseraient qu’un code basé sur de petits coups frappés à la porte : trois pour signifier le départ à la douche, six pour proposer la détente cigarette, neuf pour inviter à la promenade. En fait, les demandes satisfaites se limitaient aux besoins de miction ou de défécation. Le reste relevait du bon plaisir de ses geôliers, nourriture exceptée. Sur ce dernier point, ils semblaient se soumettre aux impératifs des horloges.
On avait dû utiliser un appareil pour trafiquer la voix de l’enregistrement car elle ressemblait plutôt à celle d’un GPS qu’à celle d’un individu réel. Était-ce un timbre de voix masculin ou féminin ? Ni l’un ni l’autre à vrai dire, ou alors les deux à la fois.
Combien étaient-ils ? Deux ? Les deux du couple Vervich ? Une b***e organisée ? Aucun indice probant ne permettait à Florence de trancher. Les pas qu’elle entendait étaient toujours des pas feutrés, de rythme lent et l’opiniâtre odeur de tabac qui imprégnait tous ceux qui l’approchaient ne lui permettait guère de les différencier par le parfum. Au moins, son ouïe exacerbée qui compensait sa cécité forcée lui avait-elle permis de constater qu’ils n’étaient jamais deux ou plusieurs à se déplacer en même temps. Elle n’avait pas non plus l’impression d’avoir été tenue – ne serait-ce qu’une seule fois – par une main féminine. Mais ce n’était qu’une impression : les gants ne lui permettaient pas de trancher la question et, bien entendu, ça n’excluait nullement la présence de femmes dans le groupe. Et Vervich : n’était-il qu’un rabatteur ou le cerveau ?
Comme elle avait dormi huit fois depuis qu’elle était recluse en ces lieux, elle devait en être au neuvième jour de sa détention. Pour la divertir (la conditionner ?), on diffusait de la musique soporifique pour salons funéraires, ou alors des poèmes du Cantique des cantiques qu’elle ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam. Elle aurait préféré Céline Dion, mais apparemment ce n’était pas le style de la maison.
En tout cas, cette musique et ces poèmes, serinés et ressassés en boucle, finissaient par l’engluer dans une sorte de torpeur cataleptique. L’expérience prolongée de l’obscurité provoquait aussi les premières hallucinations auditives. D’un côté elle entrait en léthargie, de l’autre, un éveil intérieur exacerbé la sensibilisait à mille fourmillements, aux battements cardiaques, à cet incontrôlable bruit de fond de nos neurones qui se décline en glas métalliques ou sourds. Elle balançait ainsi de plus en plus entre l’extase, l’horreur, l’angoisse larvée et la folie.
Elle repensa soudain à la façon dont le piège s’était refermé sur elle. Elle avait rencontré Vervich en avril dernier sur la plage de la Tamarissière. Un vent marin v*****t précipitait des lames courtes et hautes qui venaient se fracasser sur les rochers de la jetée en gerbes d’écume furieuses. Plus loin, des troncs d’arbres charriés par l’Hérault lors des dernières crues s’enlisaient lentement dans les sables au milieu des amas de roseaux, déjà desséchés par le sel des embruns.
Il satisfaisait à sa marche quotidienne. Elle prenait un peu de répit. Ils engagèrent la conversation. Ce quadragénaire halé louait un mobile home dans un parc de loisirs du littoral, en l’occurrence la Carabasse. Ça tombait bien : elle allait démarcher dans ce parc l’après-midi même. Les retraités aisés qui s’y trouvaient à cette époque, surtout les Anglais, s’avéraient d’excellents clients pour le type de produits qu’elle vendait. Boucles d’oreilles et pendentifs partaient comme des petits pains. Il l’invita. Il pensait que sa femme risquait fort de passer commande.
L’après-midi, quand elle se rendit au mobile home, il était seul. Ils bavardèrent pendant près d’une heure en attendant son épouse partie faire quelques courses à Béziers et qui ne devait pas tarder. Comme hélas elle tardait, Florence finit par repartir, bredouille mais pas mécontente du tout. Cet homme sympathique et disert, zen et branché lui avait plu. Il lui avait d’ailleurs refilé ses coordonnées téléphoniques : si d’aventure elle remontait dans le Nord, qu’elle leur fasse signe, ils seraient heureux de sa visite et lui prouveraient que la plage de Malo valait bien celle d’Agde. Il avait insisté pour qu’elle lui laisse un catalogue ; il prendrait plaisir à le consulter avec sa femme.
Elle se permit de retourner à la Carabasse le lendemain mais elle trouva porte close au mobile home. Sans doute ces Nordistes étaient-ils repartis.
Sans trop savoir pourquoi, elle finit par faire une fixation sur ce couple dont elle ne connaissait que le mari. Au moindre prétexte, elle faisait une incursion à la Carabasse dans l’espoir de les y retrouver. À la fin de la saison, cette recherche avait tourné à l’obsession mais rien, désespérément rien. Elle possédait pourtant leur numéro de téléphone, aurait pu les appeler, brûlait de le faire et repoussait sans cesse la décision : elle ne voulait surtout pas qu’on la prenne pour une effrontée.
Aussi, quand la direction évoqua une possible mutation à Lille, elle bondit sur l’occasion, bien loin d’être contrainte et forcée comme elle le laissa entendre à ses parents. Au fond d’elle-même, elle savait bien que c’était sa secrète attirance pour cet homme qui la poussait, que le reste n’était que l’habillage commode qu’elle donnait à son désir. Il était marié ? Et alors ! Elle préférait un bonheur sans retenue dans l’adultère, fût-ce pour quelques mois seulement, aux interminables années d’une vie mesquine. Elle se fit payer une voiture neuve et partit sur les traces de son bel inconnu.
Une fois débarrassée de l’emprise familiale, elle devint intrépide et, dès son arrivée à Lille, s’empressa de téléphoner aux Vervich, puisque tel était leur nom. C’est lui qui décrocha, lui fixant rendez-vous sur ce fameux parking. Elle arrivait vers 11 heures, il l’embarquait pour un déjeuner au restaurant suivi d’une promenade sur la plage et la redéposait au parking vers 16 heures, avant la tombée du jour. Il prétextait que sa femme avait dû s’absenter en catastrophe pour une quinzaine de jours et qu’il eût été inconvenant de se retrouver à deux chez lui en son absence. Curieusement, il se pointait rarement au volant de la même voiture, comme s’il voulait l’éblouir. Elle se risqua à lui demander des explications. Il répondit évasivement qu’il gérait plusieurs entreprises dans le secteur et qu’il avait donc le choix entre plusieurs véhicules de direction. Elle n’insista pas. En tout cas, il craquait apparemment pour les grosses berlines de luxe.
Ils sacrifièrent ainsi à ce petit manège deux semaines durant jusqu’au jour où il se déclara selon la formule : « Donne-moi tes yeux. » Elle n’attendait que cela et décida que cette formule serait son talisman. Elle s’autorisa même à l’inscrire sur un Post-it qu’elle collerait sur la boîte à gants de la voiture, pouvant la lire comme une révélation et parole d’Évangile partout où elle irait.
Le 4 janvier, il lui annonça tout de go : « Ma femme est de retour ; on va chez moi, elle nous attend pour déjeuner. Naturellement, elle ne sait rien de ce que j’ai pu te dire. On jouera les innocents. Je t’aime… » Florence fit mentalement le calcul : l’absence de l’épouse avait en réalité duré un mois. Il l’embarqua et ils prirent la direction de la campagne.
Elle en fut étonnée et le lui fit remarquer. Il sourit et précisa qu’en fait ils possédaient à la fois un appartement sur la digue, au Grand Pavois, et une vieille ferme, achetée et retapée pour y vivre en gens « modernes ».
Elle se souvenait d’avoir franchi un pont-levis, d’un panneau de signalisation qui portait l’inscription Grand MilleBrugghe ou quelque chose de ce genre, d’une route étroite bordant un fossé profond et rendue glissante par la neige tassée. Les champs étaient blancs à perte de vue et les arbres écartaient leur ramure desséchée comme de gigantesques épouvantails. Il roulait lentement et prudemment, régulièrement, au rythme d’un convoi funéraire. De temps à autre, il la regardait et souriait, lui pressait la main en lui disant : « Je crois que je ne me lasserai jamais de tes yeux. » Peu après un panneau indiquant « Pitgam », ils avaient bifurqué à droite dans un chemin en pente et particulièrement enneigé ; Vervich s’était empressé de préciser avec une émotion à peine contenue qu’ils arrivaient au lieu-dit Royaert, et la voiture s’était immobilisée dans la cour d’une grande bâtisse en briques rouges. Il avait alors coupé le contact et placidement déclaré : « Nous y voilà. »
Mais il avait tenu à lui faire visiter la chambre d’hôtes aménagée dans une dépendance avant de rejoindre son épouse. Elle l’avait suivi heureuse, s’imaginant quelques secondes d’intimité complice en prélude à la première rencontre de sa rivale. Et c’est là, quand il avait ouvert la porte en claironnant « regarde et médite » que tout avait basculé.
Elle aurait voulu fuir, fuir tant d’insoutenable horreur, mais il l’avait empoignée et l’étreignait de ses bras implacables qui la broyaient comme des tenailles. Elle avait fini par perdre connaissance.
L’estomac et les tripes noués, elle fut incapable d’avaler la moindre bouchée pendant deux jours. Et puis, la faim fut la plus forte. Elle s’étonnait d’ailleurs qu’on la laisse vivre, qu’on la nourrisse et qu’on ne la fasse pas souffrir. Elle s’étonnait que l’on retarde autant une issue qu’elle savait pourtant inexorable après ce qu’elle avait vu. Peut-être lui accordait-on cyniquement et sadiquement le temps de « méditer » ?
Elle entendit des pas et se leva, entendit déverrouiller la porte et sentit la main gantée lui prendre le bras avec douceur. Elle s’en fit la réflexion : jamais cette main n’avait été brutale et ne l’avait malmenée. Pourquoi autant de délicatesse dans tant d’abjecte coercition ? Elle n’avait pas la réponse.
On la fit s’asseoir devant des odeurs et des vapeurs de plat chaud : c’était l’heure du repas.