Chapitre 3
Le 4 janvier après-midi, Christian Dubois remontait l’A16 de Calais à Ghyvelde au volant de son 4×4. Les RG étaient chargés d’une mission désagréable : surveiller les mouvements de migrants, déceler les réseaux de passeurs et surtout repérer les éventuelles infiltrations de membres d’Al Qaida déguisés en inoffensifs émigrés afghans.
Malgré l’asphalte humide, le sel de déneigement qui salissait carrosseries et pare-brise, les auréoles corrosives d’un blanc douteux qu’il incrustait sournoisement partout où on l’avait déversé, malgré cette banalité grossière, l’autoroute littorale restait pour les migrants le symbole ambivalent d’un voyage au bout de l’enfer et d’un insensé rêve de paradis. Surchargée de chapelets de trente-cinq tonnes qui s’égrenaient dans les deux sens, elle exigeait une absolue vigilance. Les migrants s’accrochaient pourtant à ce long ruban de macadam comme des pendus à leur corde ou des croyants à leur cierge, dans l’espérance d’une issue avant que tout soit consommé.
Il n’était pas question pour Christian Dubois d’approcher les migrants, de les signaler ou de faire procéder à leur contrôle. Ces missions incombaient aux indics qui avaient infiltré les associations humanitaires, notamment Salam. La sienne consistait à inspecter méticuleusement cette dernière étape avant le Tunnel, notamment les aires de repos, les routes et lieux adjacents, à accumuler sur ses fiches tout ce que son œil exercé avait repéré d’insolite.
Aujourd’hui par exemple, à hauteur de Marck, trois Afghans marchaient en direction de Dunkerque dans la bouillasse jaunie de la b***e d’arrêt d’urgence. L’un d’eux allait pieds nus, le visage crispé de fatigue et de souffrance, aimanté par une inaccessible destination. Pourquoi rebroussaient-ils chemin ? Pour une cache où passer la nuit ? Parce qu’ils étaient indésirables là où d’autres attendaient la délivrance ? Il avait ainsi une nouvelle pièce d’un immense puzzle qu’il devait assembler.
Ça l’obligeait même à visiter les pissotières peu reluisantes des aires de repos, baignées d’ammoniaque et d’étrons liquéfiés, suffocantes dès que le soleil ou la brume en exhalaient les odeurs. Ça l’obligeait aussi à faire les poubelles des mêmes aires, les détritus jetés révélant souvent le statut social ou les conditions de déplacement de leurs propriétaires. C’est ainsi qu’à l’automne, sur l’aire de Téteghem-sud, des épis de maïs grignotés avaient attiré son attention. Ils provenaient d’un champ situé à proximité du lac et d’un lotissement. Fouinant un peu, il avait trouvé d’autres épis abandonnés dans les coins reculés du lotissement en question. Fouiller les poubelles lui avait permis de reconstituer des circuits, des habitudes, des solidarités ou d’infâmes exploitations, bref tout l’organigramme de la misère.
Il savait désormais que les pires trafics s’effectuaient dans ce secteur. On pique le peu d’argent qui reste, on tabasse et on affame, on oblige à la prostitution ou à la manche aux carrefours et on passe à la caisse. On ? Mais les passeurs, leurs réseaux et leurs téléphones cellulaires, Bon Dieu ! Heureusement pour leurs victimes qu’il reste des épis de maïs avant l’herbe des fossés. Sauf quand l’agriculteur s’empresse de faucher le champ de maïs… Enfin, sur ce coup-là et grâce à Dubois, le réseau mafieux avait été démantelé.
Depuis, il ne manquait jamais de faire les poubelles des aires de repos.
Il était plus de 17 heures quand il arriva à l’aire de Téteghem-sud. La nuit tombait, glaciale et venteuse. Les lampadaires du parking, tout aussi éteints que le système d’éclairage de l’autoroute, semblaient observer discrètement les véhicules en stationnement. Privée de végétation et sinistre, l’aire se prolongeait par un vaste terrain vague qui servait de décharge. Les camionneurs polonais et les quelques touristes britanniques qui avaient éprouvé le besoin de s’y détendre un peu n’emporteraient pas une image alléchante de la France, même si la neige et la nuit estompaient la laideur des lieux.
Les phares du 4×4 dérangèrent quelques conducteurs qui jouaient les désœuvrés au volant de leur voiture. Deux ou trois baissèrent la tête, un autre braqua son regard vers Dubois, se demandant sans doute s’il n’était pas le visiteur du soir qu’il attendait. Dubois en connaissait plusieurs, habitués de l’endroit. Les premiers jours, certains sortaient même de leur véhicule quand il se garait, satellisaient les toilettes quand il y allait, lui souriaient. Depuis, ils avaient peu à peu compris et désormais ils lui fichaient une paix royale. Il supputait même que les couchettes de quelques poids lourds devaient faire les 3×8, l’inventivité humaine et le principe de rentabilité étant illimités, en matière de claques ambulants comme ailleurs.
Il faillit ne pas s’arrêter : les conditions météo l’avaient retardé et il devait encore passer au bureau. Il avait hâte de rentrer chez lui retrouver Isabelle et leur petit bout de chou. Mais la voiture de Florence Geniès attira son attention. Elle était là, vitres et pare-brise recouverts de neige, ce qui laissait supposer qu’elle y stationnait depuis plusieurs heures.
Il avait vu cette voiture sur ce parking à plusieurs reprises les jours précédents, avait relevé le numéro de la plaque et s’était renseigné. Par contre, il n’avait jamais vu sa propriétaire au volant ni à proximité. Tout ce qu’il pouvait dire, c’est que chaque fois qu’il était passé vers 17 heures, le véhicule était reparti, sauf aujourd’hui 4 janvier.
Il voulut s’assurer que la conductrice n’était pas dans les parages, longea les camions et se dirigea vers les toilettes. Cette incursion dérangea un vieux monsieur très chic qui rajusta précipitamment les pans de son pardessus et un jeune galopin mal fringué qui se redressa confus et s’éclipsa discrètement. Dubois pensa qu’il fallait beaucoup d’imagination ou de bestialité pour exulter dans un cadre aussi sordide. Au fond, le vieux troquait sa solitude, sa perversité et son fric contre la misère et l’avilissement du jeune. Pas mécontent d’avoir interrompu une petite séance de tourisme sexuel improvisé, Dubois regagna pourtant bredouille son 4×4 : les toilettes hommes et femmes étaient inoccupées et Florence Geniès aux abonnés absents. Il décida d’attendre un peu et crut un instant que quelqu’un venait la redéposer quand une puissante Mercedes ralentit et chercha à se garer pour finalement ne pas s’arrêter. La neige, qui tombait maintenant drue et soufflée, ne lui permit guère de distinguer davantage.
À 18 heures, il leva le siège. Il téléphonerait à ses collègues de Béziers pour qu’ils glanent quelques renseignements sur Florence Geniès. Il repassa au bureau expédier les affaires courantes et rentra chez lui où l’attendait son whisky. Isabelle n’eut pas affaire à un ingrat : c’est lui qui prépara la tartiflette.