Chapitre 4

1156 Words
Chapitre 4 La cécité artificielle de Florence Geniès commençait à lui peser lourdement. Même quand on lui permettait de se doucher, c’est à peine si elle distinguait son propre corps. Pour cette jeune femme qui avait grandi dans la lumière prodigue des paysages méditerranéens, cette plongée prolongée dans les ténèbres confinées s’apparentait à un châtiment immérité. Privée de l’essentiel, elle se soumettait contrite à ce sursis de vie végétative. Aussi nue que les animaux domestiques, elle en partageait peu à peu les humiliations, passive et obéissante. Mais cette lumière qui lui était refusée prenait le goût d’un paradis perdu. Étrange paradis perdu néanmoins. Sa dernière image d’un lieu éclairé – cette fameuse chambre d’hôtes – la brûlait comme les feux de l’enfer. Plutôt se crever les yeux que de revoir pareille horreur ! Ce sinistre décor servirait hélas à l’atroce mise en scène de sa mort dont elle serait l’héroïne involontaire et sacrifiée. Cette évidence-là aussi lui crevait les yeux. Elle revoyait le rouge v*****t de ce local saturé de spots qui en soulignaient les composantes. Elle revoyait le sol en forme d’échiquier. Sur cet échiquier, des plots coniques peints en noir ou blanc pour figurer les pions, et puis les autres pièces, tours, fous, rois et reines, selon les mêmes couleurs, sauf que rois et reines étaient des squelettes couronnés. Elle revoyait ce cercueil noir trônant sur des tréteaux, flanqué d’une table d’auscultation de gynéco. Macabre composition ! Ces symboles de naissance et de mort étaient encadrés sur deux niveaux d’étagères en V, comme si Vervich avait voulu y dessiner l’initiale de son nom. Là, une collection d’inclusions alignait des yeux humains à jamais figés dans une matière diaphane. Des photos de femmes nues et sanglantes, les mains ligotées et suspendues à un croc de boucher les surplombaient. Le même croc que celui qui pendait du cercueil. Au fond, le mot LABO s’étalait sur une porte coulissante. Et Florence Geniès ne pouvait s’empêcher de ressasser des évidences : toutes celles qui étaient photographiées avaient donc donné leurs yeux, avaient été bestialement liquidées et accrochées. On avait même utilisé certains squelettes pour le jeu d’échecs. Elle n’aurait pu le jurer, mais il lui semblait aussi que d’autres crânes ricanaient édentés dans de petites niches et que des chapelets de dents ornaient les poignées du cercueil. Tout cela avait été si bref ! Quelques secondes tout au plus. Et pourtant ses yeux si convoités avaient tout enregistré, l’enchaînant à ce cortège de funèbres préfigurations. On la tuerait, c’était sûr. Pour la désosser et l’énucléer. Mais quand ? et comment ? Elle n’en avait aucune idée. Elle devait désormais s’attendre à sa mort à tout moment, dans l’incertitude la plus totale du compte à rebours. D’une certaine façon, c’était déjà comme ça quand elle était libre mais elle n’y avait jamais pensé, c’était là toute la différence. Tout ce qu’elle espérait, c’était de ne pas trop souffrir au moment de l’exécution. Elle s’imaginait avec terreur attachée à la table d’accouchement, les pieds dans les étriers, livrée à de sanglants sévices et sciemment violée. Elle tentait de s’abstraire de ces lugubres conjectures quand elle crut percevoir un gémissement. Elle tendit l’oreille mais la musique de fond diffusée continûment ne lui permit pas d’en percevoir davantage. Cette musique avait donc deux fonctions : d’une part créer l’ambiance, d’autre part étouffer les bruits indésirables. Quelqu’un subissait peut-être le même sort qu’elle et on ne voulait pas qu’elle puisse avoir conscience de cette présence. Elle se racla la gorge et toussota à deux reprises. Elle escomptait une réponse en écho. Rien ne vint combler son attente. Elle manifesta alors l’envie d’aller aux toilettes. On l’y emmena en ne suivant pas l’itinéraire habituel. On procéda à l’identique la fois suivante, etc. Elle se dit que ce n’était pas un hasard, que quelqu’un d’autre était aussi en « attente ». Égoïstement, elle en vint même à espérer que l’autre passe au supplice avant elle et qu’ainsi, les pulsions du ou des assassins étant momentanément assouvies, son propre sursis soit d’autant prolongé. Pour la première fois depuis qu’elle était captive, la viande hachée fut remplacée par du poisson et du riz. Du poisson bouilli accompagné d’une sauce hollandaise. Souhaitait-on varier ses plaisirs gustatifs ? Elle en doutait fortement. Autant la viande hachée avait un goût indéfinissable, autant le poisson avait un goût de saumon. Elle eut même le privilège de l’accompagner d’un verre de vin blanc bien frais. Rien n’est aussi tenace que l’odeur de poisson. On fit brûler des bâtonnets d’encens pendant quelques heures, on lui proposa du tabac blond pour la pause-cigarette, on vaporisa du parfum dans sa cellule. Elle saisissait mal les raisons de cet excès d’attention pour sa personne. D’un côté, on offrait sa nudité à des étrangers et, d’un autre côté, on craignait d’offusquer ses narines. Il y avait là un non-sens ou alors une logique qui lui échappait. Elle fut tirée de son introspection par la voix neutre qui récitait à nouveau les consignes. Au fond, le système fonctionnait à merveille. À supposer qu’elles soient deux (elle n’avait vu que des photos de femmes dans la chambre « d’hôtes »), chacune pensait que les consignes ne s’adressaient qu’à elle seule. Et comme l’enregistrement passait en boucle, aucune n’aurait été capable de savoir si elle était la première ou la seconde, au cas où elle aurait détecté une autre présence. Si Vervich était l’ordonnateur de ces mises à mort programmées, c’était un s****d de la pire espèce. Intelligent et méthodique certes, mais un s****d. Pourquoi elle ? Et que lui avait-elle fait ? Elle avait eu tort dès le départ de lui faire confiance et de croire à tous ses bobards. Il prétendait s’appeler Fabrice Vervich et lui avait refilé sa carte de visite où ne figuraient que des numéros de téléphone. Finalement, ça ne donnait ni une adresse exacte ni une identité indiscutable. Avait-il un appartement à Malo ? Quant à sa prétendue femme, existait-elle seulement ? Elle eut un moment l’insupportable impression d’être entrée dans un immonde jeu de rôles où elle interprétait la victime expiatoire et lui l’exécuteur public. Elle n’arrivait pas à comprendre comment elle avait pu tomber amoureuse d’un détraqué. Pour échapper aux hallucinations auditives qui commençaient à la perturber, elle essayait de se raccrocher aux seuls bruits identifiables, ceux qui lui parvenaient de l’extérieur, assourdis mais connus. Celui des moteurs par exemple, ou encore celui des pneus qui crissaient sur la neige. De temps en temps, les cris plaintifs des mouettes l’arrachaient à sa détention, lui rappelaient ses plages natales. Elle tentait désespérément de reconstituer la succession des heures à partir de ces bruits. Aucun clocher d’église ne lui précisait hélas le temps des hommes ! Aucun coq du voisinage ne claironnait l’arrivée de l’aurore. Le repère le plus fiable était peut-être le ronflement monstrueux d’une invisible chaudière. Les variations de fréquence de son déclenchement lui révélaient les heures d’activité ou de repos de l’immense bâtisse, de veille ou de somnolence. Quant aux bruits de moteurs, comme certains se reproduisaient à l’identique à longs intervalles réguliers et dans le même ordre, elle avait fini par les assimiler à des fonctions : la livraison du pain ou du courrier. Ceux qui se produisaient avant ou après étaient sans doute ceux du départ ou du retour de Vervich, des bruits de moteurs aussi variés que les facettes du personnage. Florence Geniès savait qu’elle devait recueillir ces frêles indices du temps qui passe et de l’espace toujours vivant avec la plus extrême attention. Si son séjour dans les ténèbres devait se prolonger, c’était sans doute ces échos éclectiques de ce prosaïque paradis perdu qui la sauveraient de la démence.
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