Chapitre 5
Les parents Geniès ayant enfin engagé la procédure de disparition, la photo de leur fille Florence commençait à être diffusée dans la presse et sur les chaînes d’info de la télé. On avait droit aux communiqués et avis habituels en la circonstance.
S’il s’était agi d’une disparition d’enfant, on aurait eu droit à davantage de battage médiatique. Mais là, on se disait qu’elle avait peut-être voulu partir sans laisser d’adresse, couper les ponts avec les siens, échapper une bonne fois pour toutes à une mère hyperpossessive. Il fut un temps où l’on aurait fantasmé sur la traite des Blanches, imaginé un enlèvement au profit de quelque émir. Mais de nos jours, ce genre d’explication n’avait plus cours. Les réseaux de prostitution fonctionnaient plutôt en sens inverse.
Delambre ne manifestait pas un enthousiasme débordant pour cette affaire ; il se contentait de gérer. Le jour où l’on découvrirait un cadavre, il reprendrait sans doute l’initiative mais, pour l’instant, il laissait Vanessa Esposito mener l’enquête de routine. Cette dernière avait entrepris un travail de fourmi avec l’espoir de recueillir des indices intéressants. Elle voulait faire fouiller le véhicule sous toutes les coutures ; elle entendait enquêter auprès des derniers clients de Florence Geniès ; elle tenterait de dresser le tableau de tous les trafics ordinaires de l’aire de repos de Téteghem-sud. Se lancer dans de telles recherches sans autres moyens que la bonne volonté de ses collègues s’apparentait hélas à une gageure. Delambre le savait, mais se gardait bien de la contrarier, pas mécontent qu’elle coure à l’échec.
Il croyait ainsi tenir une petite revanche sur ces jeunes qui voudraient en remontrer aux anciens. De son côté, il se fit communiquer le fichier des femmes portées disparues ces derniers mois. Leur nombre était assez important mais, dans de nombreux cas, il ne s’agissait pas de vraies disparitions, d’autres cas étaient élucidés, etc. Il y avait bien eu quelques assassinats, plus ou moins sordides, des corps retrouvés dans des étangs ou des terrains vagues, des meurtriers arrêtés et confondus ou des individus suspectés. On avait certes totalement perdu trace d’une poignée d’entre elles mais les circonstances variaient à l’extrême, aussi ne pouvait-on rien inférer de l’examen de ce fichier.
Il ne pipa mot de ses investigations à Vanessa. Il avait trop peur qu’il lui prenne l’envie de consulter le fichier à son tour et qu’elle soit plus perspicace que lui. De toute façon, avec son bras en écharpe, il aurait mieux fait de rester chez lui. Creuser ainsi un peu plus le trou de la Sécu ne le gênait pas. Par contre, laisser officiellement supposer que le commissariat tournait aussi bien sans lui n’était même pas à envisager.
Vanessa quant à elle procédait par ordre. Elle commença par se faire ouvrir le véhicule. Comme on n’avait pas sous la main les clés ni le système de déverrouillage, on baissa une vitre latérale à l’aide de ventouses et on se mit à fouiller les boîtes à gants.
Le butin n’était pas négligeable : une carte de la région, quelques plans de villes dont Lille, Valenciennes, Dunkerque et communes attenantes. Florence Geniès avait marqué d’une croix certains secteurs, en avait entouré d’autres et parfois surligné telle ou telle rue. Vanessa put ainsi déterminer quelle était la clientèle ciblée : des cadres, des commerçants ou des professions libérales, des couples d’enseignants ou des retraités aisés. Il est sûr qu’on trouverait difficilement des smicards dans les zones pavillonnaires de Lambersart, de Téteghem ou de Lompret. Dans l’immédiat, elle s’intéresserait aux plus proches, c’est-à-dire ceux de la ceinture est et sud de Dunkerque, jusqu’à Hoymille et Socx. Un paquet de préservatifs entamé traînait dans un vide-poches, quelques feutres ou stylos-billes, une mini torche électrique, un emballage froissé de cartouche de Marlboro. Des mégots de cette marque encombraient le cendrier, maculés de rouge à lèvres. De toute évidence, Florence Geniès fumait. L’odeur de tabac blond froid qui imprégnait les tissus et les résines de l’habitacle ne laissait aucun doute à ce sujet.
On effectuerait un relevé d’empreintes sur le volant, les sièges et les accoudoirs au cas où. Restait à faire parler le GPS qui fournirait les derniers itinéraires mémorisés, voire des adresses précises. À cette fin, on trafiqua le système d’antidémarrage. On eut ainsi quelques destinations, de quoi faire connaissance avec des gens rencontrés par Florence Geniès, à condition de faire du porte-à-porte dans les rues mentionnées.
Mais Vanessa retint une info beaucoup plus intéressante : une feuille dépassait de la fente du pare-soleil. Elle la retira et la déplia. La VRP y avait noté : « 10 déc. 10 h 45 – RDV aire Téteghem-sud – ♥F♥ ». Ce n’était donc pas par hasard si son véhicule y stationnait. La thèse d’un rendez-vous fixé à cet endroit s’avérait crédible. Avec qui ? Pourquoi ? À première vue il devait s’agir d’une histoire de sexe, d’où le paquet de préservatifs entamé, peut-être d’adultère.
F entouré de deux cœurs devait correspondre au prénom du gars. Cette Florence Geniès avait un comportement bizarre : elle pensait aux préservatifs et en même temps manifestait une grande sentimentalité. Vanessa en déduisit qu’à un moment donné, la jeune femme avait dû être prête à tout pour ce mec parce qu’elle y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Que s’était-il passé ensuite ? Tout était possible.
C’est alors que dans le fatras des prospectus, dépliants et catalogues publicitaires entassés sur la banquette arrière, elle en trouva un pour un restaurant de Malo-les-Bains, Le Roi de la moule. Elle décida de rendre visite au restaurateur.
Il faisait moins froid depuis deux ou trois jours. Une grisaille débilitante avait remplacé le vent glacial et le sel jeté en abondance dans les rues avait fini par ronger les derniers lambeaux de neige gelée. Une bouillasse noirâtre obstruait parfois les caniveaux, molle et filandreuse. Les roues des voitures projetaient l’eau sale des flaques sur les passants qui longeaient précautionneusement les façades. Vanessa remonta en direction de la plage par le Casino. Sur la digue, le sable accumulé par le vent avait nettoyé la neige. C’est à peine si ça et là quelques pellicules étiolées de glace bosselée affleuraient encore. Le gris du ciel s’unissait au gris de la mer pour boucher l’horizon. C’était l’un de ces jours où se promener sur la digue risquait de flanquer la grippe et la déprime. Des incorrigibles l’arpentaient pourtant, à pas pressés et mécaniques. Des retraités surtout, voûtés par l’âge et le vent, occupant le temps libre de leurs dernières années à ces promenades ordinaires pour oublier le grand voyage qui les cueillerait un jour.
Elle stoppa son véhicule de service près du restaurant où plusieurs clients étaient attablés. Quand elle pénétra dans l’établissement, elle sentit immédiatement que son arrivée était perçue comme une intrusion. Elle dérangeait. Les visages, jusqu’alors fascinés par les cassolettes de moules marinières qui fumaient sur les tables, s’étaient braqués dans sa direction, interrogatifs et hostiles. Pensez donc ! Une femme flic, qui plus est en uniforme. Pervenches ou aubergines, héroïnes de séries télé, c’était parfait. Mais le ceinturon, l’arme de service et l’air décidé de Vanessa bouleversaient toute une vision du monde. Tout le plaisir d’une petite bouffe entre copains, d’une bonne bière blonde moussue, de frites dorées trempées dans le jus onctueux venait de s’envoler. Un silence gênant avait subitement remplacé ce rite si français de la conversation intime ou conviviale. Les propos agrestes n’étaient plus de mise chez ces prétendus connaisseurs qui feignaient d’ignorer la féminité de Vanessa tout en reluquant sa silhouette. Quant aux deux ou trois femmes attablées, elles semblaient méditer sur le sens du mot virilité.
Cette incursion chiffonnait le patron. Il n’avait rien à se reprocher et ne tenait pas à ce que ses clients interprètent à tort cette visite impromptue de la police. Il sortit des cuisines et alla se planter devant Vanessa.
– Que puis-je pour vous ?
– Je voudrais parler au patron.
– C’est moi. Mes moules ont porté plainte ?
Vanessa connaissait ce restaurateur de réputation, plutôt sympa et affable à ce qu’on disait. Elle s’en voulut de son impatience ; elle aurait dû se pointer vers 14 h 30, après le départ des derniers clients…
– Désolée de vous déranger en plein boulot. C’est juste pour un petit renseignement. Florence Geniès, vous connaissez ?
– Pas le moins du monde.
– Mais si, vous savez ; la jeune femme dont on diffuse le portrait à la télé ?
– J’ai pas beaucoup le temps de regarder la télé ; je suis plutôt du genre à regarder les marmites du matin au soir. Et je vais vous faire une confidence : quand on a pu s’extasier comme moi devant le sourire des moules quand elles s’ouvrent, ivres de muscadet, de chaleur et d’arômes de bouquet garni, les guignols de la télé sont insipides.
Vanessa n’insista pas : elle ne voulait pas irriter davantage son interlocuteur. Elle se contenta de retirer une photo de la poche intérieure de son blouson et la mit sous le nez du dénommé Renaud, le patron du restaurant.
– Ça ne vous dit rien ?
– Pas vraiment. Des clients, j’en vois défiler des tonnes tout au long de l’année. Si elle faisait partie des habitués, j’dis pas. Mais là, ce serait vous mentir si j’affirmais que ça me dit quelque chose.
– Cette demoiselle possède pourtant un petit carton publicitaire de votre restaurant.
Le restaurateur fronça les sourcils et observa plus attentivement la photo. Ça lui revenait peu à peu en mémoire. Mais il aurait juré que la jeune femme en question n’était pas coiffée de la même façon. Les cheveux étaient plus courts, un peu à la Barbara. En fait, elle était uniquement entrée pour demander cette pub. C’était paraît-il pour envoyer à un ami restaurateur d’Agde monté une fois à Dunkerque pour le carnaval et qui avait un souvenir inoubliable de l’ambiance du tonnerre qui régnait dans ce resto ces jours-là. Elle s’était excusée de ne pas goûter aux moules en prétextant que son ami qui attendait dehors n’aimait pas trop. Si effectivement l’ami en question était l’individu bien sapé qu’il avait aperçu par la fenêtre et qu’elle avait rejoint souriante, il avait plutôt l’allure de quelqu’un qui peut s’offrir du homard tous les jours. Apparemment, le gars était nettement plus âgé qu’elle, mais ça formait malgré tout un beau couple. C’est tout ce qu’il pouvait dire.
Vanessa voulait malgré tout en savoir davantage. Elle se risqua à quelques questions de détail.
– Au fait, si ce n’est pas trop vous ennuyer, l’ami en question, vous pourriez me le décrire ?
– Difficilement. Il était trop loin. Plutôt grand et mince. Il portait un borsalino et un pardessus marron.
– Et vous avez une idée du jour ?
– C’était fin décembre. Vous m’auriez demandé l’heure que je vous aurais répondu vers midi mais pour le jour, je ne sais plus. En tout cas, avant le 23. Du 23 décembre au 2 janvier, c’est la fermeture annuelle.
– C’est pas grave. Je vous rends à vos clients ; ils vont s’impatienter. Si jamais vous avez du nouveau, faites-nous signe.
– Pas de problème.
Vanessa ressortit avec deux certitudes : il y avait un lien entre la disparition et ce mec. À ce niveau, il fallait recueillir d’autres témoignages même si la diffusion de la photo n’avait guère suscité d’appels comme on donnait la possibilité de le faire. Il y avait aussi une certaine méfiance chez ce gars ; comme une espèce de crainte d’être repéré ou reconnu, ou tout simplement qu’on puisse donner son signalement. Sinon, il aurait accédé au désir de sa compagne de déjeuner dans un endroit qui l’intéressait, ne serait-ce que pour lui faire plaisir. C’est lui qui avait dû l’inciter à changer de coiffure, pour que ceux qui les avaient vus ensemble ces derniers temps ne fassent pas le rapprochement. C’est lui qui devait choisir les lieux où déjeuner, sans doute très discrets et toujours différents. C’est donc que quelque part il n’était pas net. Mais quels lieux ? Des restos ou des lieux privés ? Vanessa ne voyait pas trop. Elle en parlerait à Delambre ; après tout, c’était lui le chef, c’était à lui d’aviser.
Quand elle rejoignit le commissariat après avoir mangé un sandwich sur le pouce, il n’était pas encore 14 heures. Tout tournait au ralenti, chacun se sentant solidaire de la somnolence postprandiale des autres. Delambre était rentré chez lui pour déjeuner, et Leclercq devait justement passer le récupérer vers 14 heures. On disposait donc encore de quelques minutes et on les savourait, tous scrupules abandonnés.
En fait, Delambre avait une bonne raison de rentrer chez lui : il avait reçu une étrange lettre anonyme le matin même. Elle était intégralement tapée à l’ordinateur, adresse et mention « personnelle » comprises. Elle était libellée à « Monsieur le Commissaire principal, hôtel de police de Dunkerque, quai des Hollandais, 59140 Dunkerque ». Personne ne s’était permis de la décacheter. Le contenu de la lettre en question était très intéressant mais il ne souhaitait pas en informer qui que ce soit pour l’instant. Seul Leclercq était dans la confidence. Pour être sûr du secret, Delambre avait décidé de mettre la lettre à l’abri chez lui dès que possible. Loin d’être un caprice, ce déjeuner « familial » procédait d’un calcul délibéré.
On le vit revenir au commissariat l’air satisfait. Quand Vanessa voulut lui faire part des quelques renseignements glanés chez Renaud, il s’esclaffa : « Un borsalino ! Mais c’est très tendance ça ! Je sens que je vais m’en payer un. Si avec ça on peut lever des minettes, c’est comme si c’était fait. »
Vanessa ne l’avait jamais vu aussi hilare et jovial. À coup sûr, le pire était à craindre pour la suite. Et ça ne manqua pas. Il lui fit signe de le rejoindre dans son bureau.
Une fois seul avec Vanessa, il s’assit et commença à tapoter un crayon sur la chemise du mince dossier Florence Geniès qui traînait à côté de son ordinateur.
– Laissez tomber les borsalinos, branchez-vous sur les locations de véhicules et faites le tour de la question. Voyez où l’on peut louer de grosses cylindrées genre Mercedes ou BMW.
– Vous m’auriez demandé de faire les chapeliers que j’aurais compris. Mais là, excusez-moi chef, je ne vois pas le rapport avec la disparition de Florence Geniès.
– Qui vous dit qu’il y en a un ?
– Mais je croyais…
– Ne croyez rien, Vanessa : la police, ça ne fonctionne pas comme madame Soleil.
– Bien, chef ! Allons-y pour les locations de véhicules !
Vanessa ne pouvait que se soumettre aux ordres et exécuter. Pour autant, ça ne l’empêchait pas de penser. D’abord de penser que Delambre restait Delambre : aigri et peu cordial. La perte d’un enfant et une carrière en demi-teinte n’expliquaient pas tout. Il avait viscéralement besoin d’être désagréable pour s’affirmer, ensuite de penser qu’il venait de trouver un biais pour reprendre la main sur l’affaire Florence Geniès, enfin d’imaginer qu’elle pouvait discrètement continuer à se préoccuper du prétendu ami de Florence Geniès, le tout était de ne pas en informer Delambre.
En attendant, pour donner le change, elle consulta les pages jaunes, releva les adresses de toutes les agences de location de véhicules et commença sa tournée par celles qui se trouvaient près de la gare.