Chapitre 2
Préoccupé, Lopez regagna son bureau et prit son téléphone :
— Allô, Linda ? Lopez…
— Ah… dit une voix impatiente, vous avez vu la souris ?
— Elle sort d’ici à l’instant.
— Et quel est votre sentiment ?
— Mitigé…
— C’est-à-dire ?
— Je n’ai pas réussi à déterminer si elle était complètement idiote ou si, au contraire, elle était plus maligne qu’elle n’en avait l’air.
— Que voulait-elle savoir ?
— Comment fonctionnait l’entreprise, qui, en dehors de Louis, occupait la Villa des Quatre Vents…
— Vous n’avez pas dû avoir de mal à répondre à cette question ! fit la veuve aigrement.
— Je suis resté dans le vague. Mais ce qui m’a surpris, c’est qu’elle m’ait remercié pour lui avoir fourni des éléments propres à faire avancer son enquête.
La veuve s’inquiéta :
— Vous n’en avez pas trop dit, au moins !
— Non ! assura Lopez. D’ailleurs, vous pourrez en juger par vous-même, j’ai enregistré toute notre conversation.
— Elle n’aurait pas vu quelque chose qui puisse l’intriguer, la mettre sur une piste ?
— Je ne pense pas, dit Lopez. Je lui ai montré les bureaux, les gens au travail et elle n’a échangé aucune parole avec quelqu’un d’autre que moi. Sauf, évidemment avec Lewin qui l’a accueillie dans le hall. Actuellement Lewin la suit.
— Très bien ! approuva la veuve. Dès que vous aurez du nouveau, faites-moi signe.
oOo
Pendant ce temps, Mary, qui marchait sur le trottoir, sentit son téléphone vibrer dans sa poche. C’était Fortin :
— Mary, tu as un clandestin sur le porte-bagages.
En langage Fortin cela voulait dire que quelqu’un l’avait prise en filature.
— Très bien, dit-elle. Ça bouge ! Écoute, je vais prendre un taxi pour retourner à Meudon.
— Chez la veuve ?
— Tu as deviné.
— Qu’est-ce que je fais ?
— Tu suis, mais de loin. Il ne faut surtout pas te faire repérer. Regarde bien si je suis prise en filoche !
— D’ac, fit le grand. À tout’.
Curieuse mode que celle qui consistait à ne plus prononcer que la première moitié des mots. Fortin en usait et en abusait. Cependant, il se faisait comprendre, ce qui était le principal.
— En m’attendant, dit Mary, tu vas visiter les bureaux de tabac les plus proches de la villa de Sayze et tu tâcheras de savoir s’ils vendent des cigarettes Kemalpascha…
— C’est quoi, ça ? demanda Fortin.
— Des cigarettes turques à bout filtre. Le filtre porte des inscriptions en caractères arabes.
— Bon, tu veux combien de paquets ?
— Un suffira pour l’instant. Ensuite, tu feras voir la photo de Goran au buraliste et tu lui demanderas s’il a ce type comme client.
— Bien ! Et à part ça ?
— Tu me rappelles dès que tu as une info.
Mary trouva un taxi à la station et se fit conduire à Meudon, comme elle l’avait prévu. Pas une seule fois elle ne se retourna pour tenter de voir si un véhicule la suivait. C’eût été parfaitement vain d’ailleurs tant la circulation était dense.
À sa demande, le taxi l’arrêta devant une brasserie, non loin de la maison de la veuve, et elle s’installa en terrasse devant un thé. Après une petite demi-heure d’attente, elle vit sa voiture passer et s’arrêter quelques mètres plus loin.
Le grand restait au volant mais il apercevait Mary dans son rétroviseur. Il prit son téléphone
— C’est bonnard ! J’ai le tuyau. Goran achète régulièrement des cigarettes turques au Marignan, un tabac dans une petite rue pas très loin d’ici. Il les prend même par cartouches car, paraît-il, on n’en trouve pas partout.
Elle exulta :
— Super, grand ! Ça c’est du bon boulot.
— Ben, j’suis content que tu sois contente, fit Fortin flegmatique.
Franchement, il avait souvent eu des missions plus difficiles.
— Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
— Tu ne bouges pas, dit Mary. Quand j’aurai bu mon thé, je vais aller tournicoter devant la maison de la veuve. Regarde bien si quelqu’un s’intéresse à mes faits et gestes.
— Gigo, dit le grand sobrement. Et après ?
— Après, c’est après, grommela-t-elle. On va bien voir ce qui va se passer. Tiens-toi prêt, hein ?
— J’suis toujours prêt, répondit le grand sur le même ton.
Puis il raccrocha et grommela à son tour : « S’il se passe quelque chose ! »
Il n’en était pas persuadé.
oOo
La veuve, ayant épuisé sa provision d’ongles à ronger, déchiquetait à présent les petites peaux du bout de ses doigts, ce qui s’avérait parfois douloureux, du moins si on en jugeait par les grimaces qu’elle faisait.
Le téléphone sonna, l’arrachant à cette passionnante occupation. Le correspondant se présenta brièvement :
— Lopez !
— Alors ? jeta-t-elle impatiente.
— Tenez-vous bien, la greluche est retournée à Meudon !
—…
— En ce moment, elle tourne autour de votre maison. Je ne sais pas ce qu’elle attend.
— Elle me surveille, grinça la veuve. Bordel !
Elle hurla :
— Goran !
Le garde du corps apparut, affolé :
— Qu’est-ce qu’y se passe ?
— La souris qui est venue tout à l’heure surveille la maison.
— Elle peut surveiller toute la nuit, dit l’homme de main en retrouvant son calme. Si ça lui fait plaisir…
— Eh bien, à moi ça ne me fait pas plaisir, dit la veuve, ça me met les nerfs en pelote. Éloigne-la !
— Mais…
La voix de la veuve se fit hargneuse :
— Éloigne-la, je te dis !
— Je la…
Il refit, du pouce, le geste de trancher une gorge, ce qui mit la veuve hors d’elle !
— Mais non, pas de ça ! On avait parlé d’intimidation, non ?
Goran haussa les épaules et dit sans enthousiasme :
— C’est bon, j’y vais !
L’arrière de la propriété donnait sur une petite rue par laquelle on accédait aux garages de la demeure de Louis Sayze.
Goran endossa un blouson de cuir noir, coiffa un casque intégral et fit démarrer une grosse moto BMW gris métallisé devant laquelle le portail de la rue s’ouvrit comme par miracle.
Il se referma de la même manière quand la grosse cylindrée eut franchi son seuil.
oOo
Mary, qui allait et venait sur le boulevard planté de platanes, commençait à trouver le temps long. Rien ne bougeait dans la maison de la veuve : elle regardait d’un œil vague les mouvements de la circulation. À cinquante mètres de là, Fortin, dans la DS 3, écoutait paisiblement la radio, sans quitter des yeux SA Mary, prêt à intervenir à la moindre alerte.
Au milieu de cette allée de platanes, il y avait un gros tilleul qui paraissait s’être égaré là. Mary s’adossa à son tronc moussu.
Une grosse moto s’était arrêtée à sa hauteur, entre deux voitures, et le pilote qui paraissait être égaré avait étalé une carte routière sur son réservoir. Il avait soulevé la visière de son casque intégral pour la consulter et il ne devait pas s’y retrouver commodément car il suivait du doigt le parcours qu’il devrait probablement emprunter pour arriver à sa destination.
Mary se désintéressa du bonhomme pour regarder la circulation, toujours aussi dense. Le motard devait avoir trouvé ce qu’il cherchait car, maintenant, il repliait posément sa carte.
Puis, lorsque Mary le regarda de nouveau, elle sentit son sang se glacer. Le motard avait tranquillement sorti de son blouson de cuir noir un pistolet prolongé d’un silencieux et cria : « stop ! »
Mary était trop épouvantée pour risquer un geste. Elle se trouvait sans défense face à une arme inquiétante braquée sur elle. Le motard la visait posément et, à cette distance, il avait peu de chance de manquer sa cible.
Elle recula instinctivement jusqu’à sentir le tronc de l’arbre dans son dos, ouvrit la bouche, mais elle n’eut pas le temps de hurler, elle entendit « plop, plop » et le bruit sec des projectiles s’enfonçant dans le bois.
Les jambes coupées, elle se laissa tomber à terre.
Le motard remit posément son pistolet dans son blouson, remonta la fermeture éclair, démarra sans se presser et se perdit dans le flux des voitures.
Fortin avait vu Mary tomber et la moto se faufiler dans la circulation. Il ne chercha pas à rattraper le motard car sa voiture était garée à contresens et il était tout à fait illusoire, dans une circulation aussi dense, d’espérer rivaliser avec une puissante moto.
Alors, il se précipita vers Mary qui se relevait, les jambes tremblantes. D’autres passants, la voyant à terre, s’étaient approchées, croyant à un malaise. Personne, visiblement, n’avait entendu les coups de feu.
Fortin, anxieux, aida Mary à se relever.
— Tu n’as rien ?
Elle secoua la tête :
— Non !
— Tu es toute pâle.
Il en avait de bonnes !
— On le serait à moins ! fit-elle avec humeur. Tu as vu ça ?
— Je t’ai vu tomber, et puis une grosse moto a démarré…
— Tu as pris son numéro ?
Fortin secoua la tête négativement :
— Pas eu le temps… Mais c’était une BMW. Que s’est-il passé ?
— La moto s’est arrêtée devant moi, le type qui la montait a sorti une arme munie d’un silencieux et il a crié « stop ! » Comme une imbécile je n’ai plus bougé et il m’a visée posément, comme au stand…
— Et il t’a ratée ?
— Apparemment, oui !
— À cette distance ?
Fortin paraissait incrédule.
— Il raterait une vache dans un couloir, ce mec !
— Je ne crois pas, pensa Mary. Il m’a visée posément et m’a encadré les oreilles. Ça ne te dit rien ?
Fortin hocha la tête négativement.
— Ça devrait ?
— Deux balles au ras de mes oreilles et à Kerpol, deux balles en plein cœur…
— Nom de Dieu ! jura le grand. Tu crois…
— Je crois que j’agace quelqu’un, oui.
— Le grand mec qui t’a filoché ?
— Ouais. Je lui ai posé une question qui ne lui a pas plu.
— Qu’est-ce que tu lui as demandé ?
— Je lui ai demandé s’il chaussait du 43.
Fortin se tapa sur la joue d’un air excédé :
— Tu ne peux pas arrêter de déconner ?
— Je ne déconne pas, Jipi.
Quelque part, le klaxon deux tons d’une voiture de Police se faisait entendre.
— Ne reste pas là, dit-elle à Fortin. Retourne à la voiture.
Puis elle montra les deux trous qu’avaient faits les balles dans le tronc du tilleul.
— Quand tout le monde sera parti, tu récupéreras les pruneaux qui sont fichés dans l’arbre et tu regarderas si, par hasard, il n’y a pas de douilles qui traînent par terre.
Comme il hésitait à la laisser seule, elle le pressa :
— Grouille-toi !
Il s’éloigna à regret tandis qu’une voiture noire pourvue d’un gyrophare s’arrêtait en double file. Flamand et Jourdain en sortirent paisiblement.
— Tiens, dit Jourdain avec une fausse bonhomie, une vieille connaissance ! On est venue se perdre à la capitale, capitaine Lester ?
Cette double apparition la troublait.
— On… On m’a tiré dessus, bredouilla-t-elle.
— Qu’est-ce que vous nous racontez là ? demanda le gros flic, d’un air railleur. On vous a tiré dessus ?
— Oui, un motard, avec un casque intégral. Il chevauchait une grosse BMW grise.
Elle montra le trottoir :
— Tenez, il était arrêté là !
— Vous avez relevé le numéro de la moto ?
— Non, je n’ai pas eu le temps…
— Quel dommage ! s’exclama Jourdain. Il y a des témoins ?
— Non je pense que l’arme était munie d’un silencieux, ça n’a pas fait beaucoup de bruit.
Jourdain continuait de se marrer :
— Et il vous a manqué à cette distance ? Ce devait être un piètre tireur !
Elle souffla :
— Ce que j’ai eu peur !
— Tss… fit Jourdain réprobateur, voilà ce que c’est que de venir mettre son joli nez là où il ne faut pas. Je vous avais pourtant prévenue, on ne joue pas avec des chérubins !
— Je veux bien vous croire, dit-elle encore émue.
— Maintenant, dit Jourdain, je vais vous demander de nous accompagner.
Elle le fusilla d’un regard noir :
— Je n’ai aucune envie de vous accompagner !
Jourdain la prit rudement par le bras :
— On ne vous demande pas votre avis. Allez hop, on vous embarque !
Elle essaya de résister :
— De quel droit ?
— Du droit que vous êtes hors de votre juridiction, dit Flamand tout soudain moins bonhomme, et vous interférez dans une enquête délicate !
Fortin assistait à la scène les poings serrés, mais comme Mary lui avait confié une mission, il entendait la remplir. Grâce au téléphone mobile de Mary et à son portail de géolocalisation, il saurait la retrouver.
Mary fut introduite comme un malfaiteur à l’arrière de la voiture de Police et Jourdain se casa près d’elle. Flamand, qui était au volant, conduisait de manière tout à fait décontractée.
Mary fulmina :
— Où m’emmenez-vous ?
— Dans un endroit où on pourra causer tranquillement, dit Jourdain.
Bien qu’il fût commandant et donc, hiérarchiquement sous les ordres de Flamand qui était commissaire, c’était lui qui semblait mener l’affaire.
Cette fois on ne l’emmena pas dans une arrière-salle de bistrot, mais dans un bâtiment austère qui puait l’administration à plein nez. La voiture passa sous un porche, dut s’arrêter devant une barrière mobile, le temps que la sentinelle consulte les papiers des deux flics. Puis Jourdain se gara dans la cour pavée de ce qui avait dû être, autrefois, un hôtel particulier.
Mary sortit de la voiture, regarda sans plaisir les hauts murs noirâtres, la cour où stationnaient des véhicules à cocarde et elle suivit docilement les deux flics.
— Où est-on ? demanda-t-elle. Dans un ministère ?
— Une annexe, dit laconiquement Jourdain.
Il poussa une porte et l’introduisit dans un bureau occupé par deux hommes assis devant des écrans d’ordinateurs.
— Je vous présente le capitaine Lester, dit Jourdain toujours goguenard. Le capitaine Lester, venu de Quimper pour enquêter sur la mort de Louis Sayze, a rencontré quelques ennuis.