Il se tourna vers Mary :
— N’est-ce pas, capitaine ?
Elle acquiesça :
— En effet…
— Elle prétend qu’on lui a tiré dessus, dit Jourdain, et qu’elle n’a échappé à la mort que par miracle. Heureusement que nous passions par là, avec le commissaire Flamand car le tueur aurait très bien pu revenir parachever son œuvre.
— Il me semblait pourtant que vous l’aviez mise en garde contre les dangers que pouvait comporter cette affaire, dit l’un des flics.
C’était un homme au visage dur, aux petits yeux inquisiteurs, aux lèvres minces dont les commissures s’étiraient vers le bas du visage, des lèvres qu’un sourire ne devait pas souvent tirer vers le haut.
— Tout à fait, monsieur le Directeur, dit Jourdain. Mais voilà, le capitaine Lester est entêté !
Mary regarda mieux l’homme au visage sinistre. Ainsi c’était lui le redoutable Directeur de la redoutable DCRI ?
Pas étonnant que ses flics lui obéissent au doigt et à l’œil. Il ne devait pas faire bon contrarier ce monsieur.
— Je ne suis pas entêtée, assura-t-elle, mais mon patron m’a confié une mission, il m’incombe de la mener à bien, voilà tout !
Le directeur, d’une voix basse, un peu éraillée, demanda, dubitatif :
— C’est votre patron qui vous a conseillé de venir à Paris poursuivre votre enquête ?
— Il n’avait pas à me le conseiller ou à me le déconseiller, monsieur. Vous le savez aussi bien que moi, dans une enquête ce sont les circonstances qui commandent.
Plus dubitatif que jamais et vaguement goguenard, le directeur s’enquit :
— Et les circonstances commandaient votre venue à Paris ?
— Tout à fait.
— Qui avez-vous rencontré ?
— J’ai déjeuné avec un de mes amis au Pied de Porc…
— Ce monsieur est-il également impliqué dans votre enquête ?
— J’ai dit « de mes amis », répondit-elle sèchement. Il n’est pas du tout concerné par cette affaire. Ensuite, je suis allé au domicile de feu monsieur Louis Sayze, et enfin au siège de la société GEEK, informatique et conseils.
— Pourquoi êtes-vous revenue au domicile de monsieur Sayze ?
— Pour me faire une idée du cadre de vie de la victime.
— Une idée qui aurait pu vous coûter cher…
Elle abonda dans son sens :
— Je m’en rends bien compte !
Et elle ajouta :
— Et je me demande bien pourquoi !
— Pourquoi quoi ?
— Je me demande qui ça peut déranger que je visite la maison de la victime.
— Bonne question, laissa tomber Flamand.
Elle se tourna vers lui :
— Au fait, avez-vous reçu mes photos prises lors de la crémation de Monsieur Sayze ?
— Tout à fait, dit le commissaire. Et je vous en remercie.
Le directeur, agacé par cet aparté, reprit l’interrogatoire :
— Ces visites vous ont-elles apporté des éléments nouveaux ?
— Pas vraiment, dit-elle. Hors que je sais maintenant que monsieur Sayze était confortablement logé et que son affaire d’audits informatiques m’a parue, elle aussi, bien prospère.
Cette fois le directeur de la DCRI paraissait ennuyé :
— Il me semble que vous auriez pu découvrir ces secrets sans avoir à faire le déplacement.
Il ironisait toujours.
— Et maintenant, quels sont vos projets ?
Mary regarda sa montre :
— Je pensais dormir à l’hôtel et poursuivre mes investigations demain, mais à la réflexion, si je pouvais attraper le dernier train pour Quimper, je rentrerais dès ce soir.
— Sage décision, approuva le directeur.
Il se leva, fit trois pas et dit :
— Le commandant Jourdain va se faire un plaisir de vous conduire jusqu’à la gare Montparnasse. Voyez-vous capitaine, cette affaire est très délicate et très sensible. Ça touche à l’international. Je ne pense pas que vous ayez tous les éléments en main pour en venir à bout. D’autre part, vous avez pu vous apercevoir que nous avons affaire à des gens qui ne reculent devant rien. Il vaudrait mieux que vous laissiez tomber. Je téléphonerai personnellement à votre patron pour qu’il vous décharge de cette enquête.
Mary parut soulagée :
— Pour tout vous dire, ça ne serait pas pour me déplaire.
Voilà, elle avait fait sa reddition. Les « grands » flics étaient satisfaits. Le directeur le fit savoir.
— Alors, tout est bien qui finit bien.
Il tourna les talons et sortit sans autre forme de politesse.
Mary serra les mains des trois autres flics et le commandant Jourdain la raccompagna fort galamment jusqu’à la gare Montparnasse.
Il s’arrêta en double file au plus proche de l’entrée de la gare, sans paraître s’apercevoir que l’on s’impatientait derrière lui et tendit une main épaisse à Mary.
— Au revoir, capitaine, et bon voyage.
Elle lui serra la main en pensant que son visage bonasse semblait toujours se foutre d’elle.
Il parut se souvenir de quelque chose :
— Tenez, je vous donne ma carte avec mon numéro de téléphone personnel… Si vous avez besoin de renseignements, ça pourra vous éviter les tracas d’un voyage à Paris.
Il avait agrémenté son propos d’un clin d’œil canaille.
Elle eut un mince sourire.
— Merci, commandant.
Elle mit la carte dans sa poche et Jourdain démarra sans se presser.
Lorsqu’il eut disparu, elle examina machinalement le petit rectangle de carton où étaient gravés en relief les noms et titres du flic :
Commandant Eugène Jourdain,
DCRI Boulevard Mortier - Paris
Suivait un numéro de téléphone portable.
Elle grommela :
— Ils ne s’embêtent pas, ces super flics ! Des cartes gravées !
Puis elle examina de nouveau le rectangle de carton qui lui parut anormalement épais. Elle compara la carte de Jourdain avec celle que lui avait confiée Flamand, ce n’était visiblement pas de la même fabrication. La carte du commissaire était imprimée, et non gravée, sur un carton ordinaire.
Une idée folle lui traversa la tête, une idée qu’elle repoussa tout d’abord.
— Je deviens parano ! dit-elle à mi-voix.
Puis elle réexamina la carte de Jourdain et la trouva soudain suspecte. Cette épaisseur, ce grain de papier… Elle essaya de la palper, de la mirer sans y trouver quelque chose d’anormal. Pourtant, ce petit carton qui tenait dans le creux de sa main lui donnait comme un malaise.
Après tout, elle ne risquait rien à être trop méfiante. Elle évoluait dans des eaux où tous les coups semblaient permis.
Alors elle se rendit à la Maison de Presse de la gare et acheta une enveloppe et un timbre. Puis elle recopia sur son carnet les coordonnées du commandant Jourdain et, ceci fait, elle mit la carte originale dans l’enveloppe et y porta la suscription suivante : Capitaine Mary Lester, Commissariat Central - Quimper - 29 000.
Puis elle jeta la lettre dans la boîte la plus proche en sortant du hall de gare. Et, mystérieusement, elle se sentit tout soudain plus légère.
Au pied de la tour, elle téléphona à Fortin.
— Où es-tu ? demanda le grand.
— À la gare Montparnasse. Tu viens me chercher ?
— D’acc… où ça ?
— Je t’invite à l’Hippopotamus. Tu vois où c’est ?
— Hippopotamus Montparnasse ? Comme si j’y étais ! J’arrive…
oOo
Pendant ce temps, Jourdain avait regagné les bureaux de la DCRI où Martin et Geneste, ses deux lieutenants, l’attendaient la tête basse.
— Eh bien, demanda Jourdain, vous en faites une gueule !
— C’est que… commença Martin, puis il se tourna vers son collègue et lui fit signe de continuer.
— C’est que quoi ? gronda Jourdain.
Il était rentré de Montparnasse avec le cœur en paix de l’homme qui a accompli son devoir. Ne s’était-il pas débarrassé de ce foutu capitaine Lester ?
— On n’a rien trouvé, dit Martin la tête basse.
— Comment ça, rien trouvé ?
— On n’a pas trouvé de balles, dit Geneste en baissant la tête.
— C’est que vous vous êtes gourés d’arbre, b***e de nuls ! rugit Jourdain. Nom de Dieu, on est mal barré avec des toquards de votre calibre !
Il maugréa :
— Faudrait tout faire soi-même ! Je vous avais dit, dans le deuxième arbre en sortant de chez Sayze ! C’est pourtant simple, c’est le seul tilleul dans une rangée de platanes !
Attiré par les éclats de voix, le directeur lui-même apparut.
— Qu’est-ce qu’y se passe ici ? Qu’est-ce que vous avez à gueuler comme ça, Jourdain ?
Le commandant Jourdain ainsi interpellé maugréa :
— Ces deux jean-foutre n’ont même pas été capables de récupérer les balles dans le tronc de l’arbre. Il va peut-être falloir que j’y aille moi-même ? demanda-t-il en foudroyant les deux malheureux lieutenants du regard.
— On ne s’est pas trompé d’arbre, assura Martin. On a bien retrouvé les deux trous dans le tronc, mais ils étaient vides.
— Qu’est-ce que vous dites ? demanda Jourdain d’un ton menaçant.
Martin, qui commençait à en avoir assez de se faire traiter comme un moins que rien, se rebiffa :
— Il n’y avait rien, monsieur le Directeur, et pourtant on a bien sondé, n’est-ce pas Geneste ?
Le jeune lieutenant hocha la tête affirmativement.
— Quelqu’un a dû passer avant nous !
— Quelqu’un… quelqu’un… maugréa Jourdain décontenancé. Qui voulez-vous que ce soit ? On a cueilli Lester sur les lieux juste après les tirs, on l’a amenée ici et vous êtes partis immédiatement pour l’avenue du Castellet à Meudon. Vous avez mis combien de temps pour y aller ? Une demi-heure ?
— Peut-être un peu plus, commandant, à cette heure, les embouteillages…
— Ouais… gronda Jourdain, mais même si vous avez mis une heure…
— On n’a pas mis une heure, patron, protesta Martin.
Jourdain le foudroya du regard :
— J’ai dit même si… Même si vous avez mis une heure, qui aurait pu savoir qu’il y avait deux balles dans cet arbre ?
— Je ne sais pas, dit Martin qui commençait à en avoir marre de subir les humeurs de son chef, mais c’est sûrement pas un écureuil !
Jourdain le foudroya d’un regard noir :
— Tu crois que tu es en position de faire de l’esprit, toi ?
— Moi, dit le jeune flic, j’ai fait ce qu’on m’a dit : j’ai cherché des balles et il n’y avait pas de balles ! Je ne peux pas en fabriquer, tout de même.
Le directeur s’impatienta :
— Quoi qu’il en soit, ces balles sont dans la nature et cet arbre porte les traces d’impact…
Il tourna les talons, l’air mécontent et ordonna :
— Vous ferez le nécessaire, Jourdain.
— Bien monsieur le Directeur, fit platement le commandant.