Chapitre 3

1990 Words
Chapitre 3Fortin s’approcha de la table que Mary avait choisie dans un recoin de la salle, près d’une cloison à mi-hauteur portant des plantes vertes. Elle n’avait pas eu l’embarras du choix d’ailleurs, visiblement c’était l’heure où tout le monde éprouve le besoin de se sustenter. Elle était en train de téléphoner. Fortin s’installa en la laissant terminer sa conversation puis posa la question traditionnelle : — Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? — On mange ! Tu n’as pas faim ? — J’ai TOUJOURS faim, assura Fortin en prenant la carte. Il commanda une douzaine d’huîtres et un T-bones frites. Le serveur lui fit poliment remarquer que le T-bones était prévu pour deux personnes, et Fortin lui répondit candidement : — C’est pour ça que je le prends. Mary s’étonna : — Des huîtres ? — Ouais, dit-il, j’aime bien manger des huîtres à Paris. Ça me donne un petit goût de mer que je trouve bien réconfortant. — Pas bête, dit Mary. Elle commanda également des huîtres et une salade gourmande. — J’ai retenu deux chambres à l’hôtel, dit-elle. — On reste là ce soir ? s’étonna le grand. — Tu t’en ressens pour faire la route de nuit ? — Bof, fit-il, avec quelques cafés… — Eh bien, pas moi, dit Mary. D’ailleurs, il y a encore quelques petites choses que je voudrais vérifier. Au fait, tu as pu récupérer les balles dans le tronc de l’arbre ? Fortin hocha la tête : — Ça n’a pas été sans peine ! Elles étaient bien enfoncées dans le bois, j’ai dû travailler au couteau et je me suis fait engueuler par les passants parce que j’abîmais les arbres. Il y a même une petite vieille qui m’a agressé à coups de parapluie. Elle promenait un roquet pelé, vêtu d’un petit imperméable rouge, et il paraît que c’est sur cet arbre précisément que son Kiki venait lever la papatte tous les jours. Mary pouffa : — Décidément, on fait un métier dangereux. Comment t’en es-tu tiré ? — Je lui ai expliqué que je faisais des prélèvements pour évaluer la nocivité de la pisse de chien sur les arbres du boulevard. — Et elle t’a cru ? — Non ! Une véritable enragée. J’ai dû lui montrer ma carte et vérifier son identité. Quand elle a vu ma carte de Police, elle a changé de couleur et quand j’ai pris ses coordonnées, elle en a rabattu, tu peux me croire ! Mary se mit à rire : — Tu es un peu vache, tout de même. La pauvre femme, si ça se trouve elle n’en dort plus depuis ! — Tu crois ? demanda Fortin vaguement inquiet. À présent, il semblait culpabiliser. Il tenta de se justifier : — Elle m’a tout de même agressé à coups de parapluie ! Elle ironisa : — Tu n’as qu’à porter plainte ! — Tss ! fit Fortin entre ses dents, faut toujours que tu déconnes. — Au moins, note-le dans ton rapport : au cours de cette enquête, j’ai été attaqué par madame X et son chien Kiki. Elle a essayé de me porter des coups de parapluie… Le visage de Fortin se renfrogna : — Tu m’énerves, capitaine ! Elle prit son air le plus ingénu : — Ben quoi, si tu veux réclamer une prime de risques… — Tss… fit-il de nouveau. C’était sa manière de marquer sa réprobation quand il était à cours d’arguments. Il eut l’air inquiet : — Parce qu’il faut que je fasse un rapport ? Elle le rassura : — Mais non ! Tu ne lui as pas mis les pinces ? — Tu es folle ou quoi ? Non, quand elle a vu que j’étais flic, elle a filé sans demander son reste. — Encore heureux ! Tu as les balles ? Fortin hocha la tête : — Oui, mais je n’ai pas trouvé de douilles… Le type tirait probablement avec un revolver. Il fouilla dans sa poche et sortit un mouchoir de papier qu’il déplia. Les deux projectiles apparurent, un peu tordus. — Du 9 mm, dit-il. Tu veux les prendre ? — On partage, dit-elle, une pour toi, une pour moi. — Pourquoi ? s’étonna Fortin. — En vertu de l’adage qui dit qu’il ne faut jamais mettre tous ses œufs dans le même panier. — Ah… tu as peur que je les paume ? — Que tu les perdes, qu’on te les fauche… Qui sait ce qui peut arriver ? Fortin ouvrit la pochette et fit rouler les petits cylindres de métal sur la table : — Choisis ! Mary en prit un au hasard, l’examina et remarqua : — Tiens, elles ne sont pas trop déformées… — C’est parce qu’elles ont été tirées dans un tilleul, expliqua Fortin. C’est un bois tendre. Dans un vieux chêne, ça n’aurait pas été la même chose. Mary emballa la balle dans un morceau de sa serviette en papier et la glissa dans son porte-monnaie. — Je ne sais pas à quoi il joue, le connard qui a fait ça, grommela Fortin, ça aurait pu mal tourner. Dix centimètres à droite ou à gauche et tu y avais droit, en pleine poire. Il regarda Mary : — Me diras-tu à quoi ça rime ? — À m’intimider, tout simplement ! Je suis venue à Paris, on ne voulait pas que j’y vienne, donc je gêne. — Tu gênes qui ? — Je gêne Eugène. — Qui ? demanda Fortin le front plissé. — Eugène Jourdain, commandant de son état, en poste à la DCRI… — Ah, fit Fortin soulagé, le connard ? — C’est pas un connard, dit Mary et ça ne le rend que plus redoutable. Quant à ceux que je gêne, il y en a d’autres. On n’a que l’embarras du choix : les RG qui s’occupent officiellement de l’enquête, les nouveaux patrons de la société de feu Louis Sayze, l’assassin… — Tu crois que les flics pourraient être dans le coup ? — Je n’exclus rien. Tu ne trouves pas bizarre que, quelques minutes après que l’on m’ait tiré dessus, une bagnole de Police soit arrivée sur les lieux. Et pas n’importe quelle bagnole ! Celle des officiers de Police Jourdain et Flamand. — Ouais, dit Fortin songeur, c’est zarbi ! Il goba une huître, but une gorgée de muscadet et demanda : — Au fait, qu’est-ce qu’ils te voulaient ? — Savoir ce que je faisais à Paris et surtout m’inciter à retourner dans ma province et à n’en plus revenir. C’est d’ailleurs ce que je leur ai laissé entendre : que je n’avais d’autre envie que de ficher le camp. — C’est pour ça qu’il t’a déposée à Montparnasse ? — Oui, et je peux te dire qu’il était tout d’un coup devenu drôlement aimable. Elle réfléchit un instant : — Paternaliste, mais aimable. — Tu n’as pas intérêt à recroiser son chemin, dit Fortin. Mary eut un rire bref : — Je te crois ! Fortin insista : — Tu ne m’as pas dit pourquoi on restait. — Mais pour voir mon copain, Jipi. Tu ne comprends donc rien ? Pour une fois que je vais, au cours d’une mission, joindre l’utile à l’agréable… Le front de Fortin se plissa : — Je croyais que ton copain c’était Lilian ? — Tu as bien dit « c’était »… — Ah, parce que… C’est fini ? — Mais non, rien n’est fini, fit-elle légèrement. J’ai droit d’avoir plus d’un copain, non ? Je n’ai pas signé un contrat d’exclusivité avec monsieur Lilian Rimbermin. D’ailleurs, il n’est jamais là ! — Ah, fit Fortin déçu, je ne croyais pas que tu étais comme ça ! — Comme quoi ? — Ben, fit le grand, embarrassé, je ne croyais pas que tu étais une fille à avoir plusieurs mecs en même temps. Fortin était fort prude et traditionaliste quant aux choses du sexe. Attitude surprenante quand on connaissait la verdeur de ses propos et la truculence de son vocabulaire. « Il va me prendre pour une autre Angélique Gouin » pensa Mary, amusée. Elle ne le détrompa pas, se contentant de lui jeter : — Tu n’es pas obligé d’aller le lui dire ! Fortin secoua sa grosse tête : — Je ne te crois pas ! — Et pourquoi ne me crois-tu pas ? — Tu vas coucher chez lui ce soir ? Mary retint un sourire. Le grand était plus perspicace que son aspect le laissait penser. — Chez qui ? — Eh bien, chez ton copain, le grand mec à costard noir… — Bertrand ? non. Ce soir on dort à l’hôtel Terminus. — Ah bon… — J’ai retenu les chambres. — Ah bon… L’expression de sa stupéfaction manquait d’originalité. — D’ailleurs, ajouta-t-elle, je ne voudrais pas trop tarder, la journée a été longue. — On rentre direct se pieuter ? — Quand même pas ! On est à Paris, que diable, autant en profiter. Fortin ricana : — Tu veux aller voir du strip-tease ? — C’est pour les mecs, le strip-tease ! — Ça existe aussi pour les femmes. Il y a une boîte renommée aux Champs-Elysées. Elle le regarda d’un air accusateur : — Ne me dis pas que tu as travaillé là-dedans ! Avec sa plastique d’enfer, le grand lieutenant aurait fait un malheur chez les Chippendales. — Qu’est-ce que tu vas chercher ! fit-il sur un ton de reproche. Seulement, j’ai été taxi, comme je te l’ai dit, et je connais pas mal d’adresses assez olé olé. — Tu me rassures, dit-elle. Alors, taxi, tu vas me conduire place Péreire. Ça te dit quelque chose ? — Évidemment, dit Fortin avec assurance. C’est dans le XVIIe. C’est là qu’il habite ton jules ? — Non. Et ensuite, ce n’est pas mon jules ! Fortin la regarda avec de grands yeux : — Mais tu m’as dit… Mary articula : — Je t’ai dit que c’était un copain. Pas mon jules ! — Bon, bon, fit-il conciliant. Ne te fâche pas. Elle réclama l’addition, sortit des billets et paya. Ils sortirent sur le boulevard ; une foule animée se baladait sur les trottoirs. Les enseignes des restaurants brillaient de tous leurs feux et, dans le lointain, le sommet de la tour Eiffel apparaissait, tout illuminé lui aussi. Fortin s’était garé dans un parking en sous-sol dans lequel Mary Lester n’aurait pas aimé s’aventurer seule. Le plafond bas, les longues rangées de voitures éclairées par la lueur blafarde des néons, les zones d’ombre derrière les piliers de béton ne la rassuraient pas vraiment. Évidemment, avec Fortin, les risques paraissaient diminués. Le grand lieutenant faisait sonner ses talons sur le sol en s’avançant avec une belle assurance. Ils atteignirent la voiture et démarrèrent sans le moindre incident. Sur les boulevards, la circulation était toujours intense mais Fortin s’y engagea en douceur et Mary n’eut plus qu’à se laisser conduire. — À quel numéro veux-tu aller ? demanda Fortin. — Au dix-sept… Sur la place Péreire, la circulation était moins dense qu’autour de Montparnasse et Fortin trouva une place devant la porte cochère d’un immeuble haussmannien. — C’est là, dit-il laconiquement. — Belle baraque ! admira Mary. — Normal, dit Fortin, c’est un beau quartier. Qui vas-tu voir ? Elle répondit laconiquement : — Personne ! Le grand en fut tout décontenancé : — Ainsi tu m’as fait venir ici à 10 heures du soir pour ne voir personne ! Bravo ! — Je m’intéresse à quelqu’un qui habitait ici, dit-elle en montrant un immeuble dont le rez-de-chaussée était occupé par un magasin de fleurs. — Qui habitait ? Où ce quelqu’un maintenant ? — À Saint-André-de-Cubzac, paraît-il. — C’est dans la Gironde, ça ! — Ouais. — Tu veux aller là-bas après ? — Non, ça ne m’apporterait aucun renseignement supplémentaire. — Ah bon… Décidément, c’était l’interjection à la mode. Fortin en usait quand il renonçait à comprendre le cheminement de la pensée lestérienne. — D’ailleurs, à Saint-André-de-Cubzac, je ne la verrai pas plus qu’ici. — Tu ne sais pas où la trouver ? — Si… Cette fois Fortin émit un bruit de pneu qui se dégonfle, « Pff », qui traduisait ses sentiments lorsque Mary Lester parlait par énigmes. En signe de renoncement, il réitéra : — Pff… Il ne tenait pas à attraper une méningite mais demanda quand même : — Tu crois qu’il s’est barré ? — Qui, il ? — Ce quelqu’un… — C’est une… Une quelqu’une… — Tss ! fit de nouveau Fortin. Pour te comprendre… Il lâcha un soupir : — Elle a un nom ? — Ouais, Ginette ! Et elle ne risque pas de bouger de là où elle est. — Qu’est-ce que tu en sais ? demanda Fortin avec humeur. — Elle a une concession à perpétuité au cimetière. Le grand en resta sans voix, puis il se reprit : — Elle est morte ? — J’espère qu’on ne l’a pas enterrée vivante ! Cette fois le pfff… était carrément réprobateur. — On ne rigole pas avec ça, Mary Lester ! dit-il sévèrement. — Tu as raison, concéda-t-elle. C’est de très mauvais goût. — Je peux savoir qui c’est ? — Elle s’appelait Ginette Tilleux, mais elle se faisait appeler Charlène. — Pourquoi ? — Je ne sais pas. Pour son métier, probablement, elle devait penser que Charlène faisait plus chic que Ginette. Ça ne l’a pas empêchée de recevoir une balle de 9 mm dans le cœur. La lumière apparut à Fortin : — Ah, c’est la gonzesse qui a été butée avec un vieux à Kerpol ? — Voilà ! Tu y es ! — Mais elle n’avait rien à voir dans cette affaire louche, c’te pauvre fille ! — Rien à voir, rien à voir… tempéra Mary, ne nous emballons pas. C’est tout de même à elle que les 100 000 euros en liquide étaient adressés ! Alors, une pauvre fille, peut-être, mais une fille pauvre, faut voir. — Elle a fait le prête-nom pour son mec, dit Fortin, c’est gros comme une maison. — C’est ce que tout le monde semble croire, reconnut Mary. — Tout le monde sauf toi, bien entendu ! — Moi, je crois ce que je vois ! — Et qu’est-ce que tu vois ? — Je vois une maison, justement… Elle montra du doigt la façade du 17. — Une maison, ou plutôt un immeuble. Tu sais que ça ne doit pas être donné les loyers là-dedans ? — Tu parles ! si tu trouves quelque chose à acheter dans le secteur, c’est au moins 10 000 euros le mètre carré. — Eh bien… siffla Mary admirative. Avec son enveloppe, la môme Ginette aurait pu se payer 10 mètres carrés. Même pas de quoi faire une belle salle de bains. — Bon, dit Fortin, c’est pas le tout, qu’est-ce qu’on fait ? Si c’est pour acheter, autant qu’on revienne demain… — C’est pas pour acheter, assura-t-elle, mais on reviendra quand même !
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