Une fois seule dans la chambre, je reste figée un instant. Le téléphone est là, sur le lit, posé délicatement, presque comme une offrande. Un modèle récent, d’un noir profond, encore protégé par son film de verre. Tout en lui crie "neuf". Neutre. Lisse. Vide.
Je tends la main, hésite un bref instant, puis l’attrape du bout des doigts. Il est léger, froid contre ma paume. Presque impersonnel. Comme un objet déconnecté de ma réalité. J’appuie sur le bouton d’alimentation. L’écran s’allume dans une lumière douce, blanche, presque aveuglante après l’atmosphère tamisée de la chambre.
Aucune photo d’accueil. Aucun fond d’écran. Rien. Juste l’interface par défaut, l’icône de batterie encore pleine, et ces quelques applications basiques installées d’office.
Je déverrouille l’écran, pas de mot de passe. Peut-être… qu’il attend que je le remplisse. Que je le rende mien.
Mais comment remplir un vide… quand on ne sait même pas qui on est ?
Je navigue lentement à travers les menus. Messages : vide. Journal d’appels : vide. Galerie : vide. Contacts : il n’y en a qu’un, "Ethan". Même là, il a voulu me rassurer. Me rappeler que c’est censé être simple, évident. Que lui, il est là.
Mais cette évidence, je ne la ressens pas encore. Je ne peux pas. Pas avec autant d’ombres dans ma tête. Je clique dessus malgré moi. Son numéro s’affiche et je réalise que je pourrais l’appeler… juste pour entendre sa voix dans le téléphone. Comme une femme amoureuse qui appelle son fiancé. Mais je ne le fais pas.
Je referme l’application. Je soupire. Mon reflet dans l’écran noir me renvoie une image floue de moi-même, cernée, perdue et silencieuse.
Et puis cette pensée ne cesse de me traverser, comme un courant froid. Où l’a-t-il eu, ce téléphone ? Cette maison est isolée. Perdue dans les bois. Il m’a dit que j’étais inconsciente depuis deux jours… alors comment a-t-il fait pour s’en procurer un aussi vite ? Il est sorti ? Il y a un réseau ici ? J’observe les barres tout en haut de l’écran. Trois sur quatre. Assez pour passer un appel.
Mais appeler qui ? Je n’ai aucun autre numéro. Aucune piste. Aucune mémoire.
Je pourrais aller sur internet, me dis-je. Chercher mon nom. Voir si quelque chose surgit. Une image. Une information. Mais… je ne connais même pas mon nom de famille. Rien. C’est comme vouloir chercher une page dont on ignore le titre.
Je m’arrête là. Je repose doucement le téléphone sur la table de chevet. Je sens mon cœur cogner légèrement. Pas de peur cette fois. Mais une sorte de tension flottante. Ce téléphone, aussi neuf soit-il, me renvoie à mon néant. À ce blanc total qui m’enveloppe. Et étrangement, ça me fait du bien de l’avoir quand même. C’est un objet tangible. Une bouée peut-être.
Je m’allonge lentement sur le lit, les yeux fixés au plafond. Puis je ferme les paupières, le téléphone toujours à portée de main. Je crois que je suis fatiguée de penser.
Je suis restée là, allongée sur le dos, sans bouger.
Le téléphone reposant sur la table de chevet, comme s’il attendait patiemment que je lui donne un sens. Mais je n’avais plus la force de m’y plonger. Pas maintenant.
La lumière du matin filtrait doucement à travers les rideaux, teintant la chambre d’un éclat chaud et doux, presque réconfortant. Pourtant, à l’intérieur de moi, c’était l’opposé. Un mélange étrange de vide et de tension.
Je ne savais pas quoi faire. Alors je suis restée là.
Immobile. Les yeux ouverts. Les bras le long du corps. La respiration lente, mais pas tout à fait apaisée. Mon esprit battait encore un peu la chamade, comme si chaque cellule de mon corps cherchait désespérément un repère auquel s’accrocher.
Mes pensées tournaient en rond. Je repassais chaque geste, chaque mot d’Ethan. Son regard doux. Sa voix posée. La façon dont il avait insisté pour me remettre ce téléphone, et cette bague…
Il était tellement cohérent. Tellement calme. Ça en devenait presque étouffant.
Mais ce n’était pas lui qui me faisait peur, pas vraiment. C’était ce que je ne savais pas. Ce que j’avais oublié. Ce que je pouvais découvrir.
Alors je suis restée là, dans ce lit moelleux, entourée d’objets supposément miens, à observer le plafond comme s’il allait me répondre. Comme s’il pouvait me redonner le fil de mon histoire.
J’aurais voulu me rendormir. Repartir là où mon inconscient s’égarait, même si c’était pour tomber dans un cauchemar. Parce que là, éveillée, c’était pire. Ce n’était pas de la douleur, ni de la terreur. C’était ce doute rampant, ce vide rampant, qui me grignotait de l’intérieur.
Alors je ferme les yeux. Pas pour dormir, juste pour fuir un instant.
Mais même là, le silence est trop grand. Trop lourd. Et chaque seconde allongée dans ce lit étranger me confronte au même sentiment : je suis là, mais je ne m’appartiens pas encore.
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Je finis par me lever, doucement, sans trop brusquer ce corps encore engourdi par le sommeil, ou par la confusion, je ne sais pas. Une mèche s'échappe de mon chignon improvisé alors que je passe la main dans mes cheveux, puis je me glisse hors du lit. Le sol est tiède sous mes pieds nus. Les draps gardent encore l’empreinte de ma nuit.
Je repense à ses mots, à son regard. À la bague qu’il m’a glissée au doigt avec tant de précaution. À ce téléphone neuf, posé comme une preuve d’attention, de présence. Tout était cohérent. Sincère, peut-être. Et même si je me perds encore dans ce flou étrange entre vérité et reconstruction, j’ai décidé quelque chose, ce matin: faire des efforts. Pour lui. Pour moi. Pour ce “nous” dont je ne me souviens pas… mais que je peux peut-être retrouver.
Alors je descends.
L’escalier grince très légèrement sous mes pas, mais la maison reste calme, paisible. À peine arrivée en bas, je sens cette odeur délicate de pain chaud et de fruits mûrs. Une senteur presque trop douce pour être vraie, et pourtant, elle m’enveloppe avec une chaleur surprenante.
Je me dirige instinctivement vers la cuisine. Et là, je m’arrête net. La table est dressée. Avec soin. Avec goût. Une assiette blanche aux bords finement dorés, une serviette pliée en éventail, un petit bol de fruits coupés, une corbeille avec du pain grillé encore tiède, et une tasse fumante de ce qui sent… le thé à la vanille.
Mais ce n’est pas cela qui me fige. C’est le petit papier, glissé à côté de l’assiette. Il est soigneusement plié, et mon prénom est écrit dessus, d’une écriture élégante, droite, posée : Léa.
Je tends la main et le déplie lentement.
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Je reste quelques secondes figée avec ce mot entre les doigts, mon regard accroché à la courbe des lettres. Il a pensé à moi. Il a pris le temps. Il aurait pu juste laisser la nourriture… mais non. Il a laissé ça. Ce petit mot.
Et contre toute attente, je souris. Pas grand-chose. Un sourire timide. Mais sincère. Je m’assois à la table, mes doigts encore posés sur le bord du papier. Le silence de la maison ne me paraît plus menaçant. Pas maintenant.
J’observe les couverts, le bol de fruits, la tasse encore chaude. Je me demande s’il me connaît vraiment si bien, ou si j’étais simplement prévisible. Et peu importe la réponse. Aujourd’hui, je décide d’y croire un peu. Juste un peu.
Je prends une bouchée, puis une autre. Et pour la première fois depuis que je suis ici, je me sens presque chez moi.