Chapitre 14

1279 Words
Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là, assise à cette table qui, étrangement, ne me paraît plus étrangère. J’ai mangé lentement, en silence, savourant le thé tiède et les tartines beurrées comme s’ils avaient été préparés par quelqu’un qui me connaît. Peut-être est-ce vrai. Peut-être qu’Ethan me connaît. Ou peut-être qu’il veut désespérément que ce soit le cas. Le papier est toujours à côté de moi, soigneusement replié. Je l’ai lu et relu au moins cinq fois, sans vraiment le vouloir. Les mots résonnent doucement dans ma tête. Ce n’est pas grand-chose. Mais ça fait quelque chose. Le soleil est monté un peu plus haut dans le ciel. Des raies de lumière chaude traversent les grandes fenêtres, dessinant sur le carrelage des zébrures dorées. J’ai calé ma joue dans ma paume, à moitié absorbée dans mes pensées, quand j’entends enfin le bruit de la porte d’entrée. Mon cœur loupe un battement. Les pas sont calmes, assurés. Et tout à coup, ce silence dans lequel j’étais plongée devient trop pesant. Je me redresse doucement, sans bouger de ma chaise, mon regard fixé vers le couloir. Je sais que c’est lui. Je le sens, avant même de le voir. Et puis il apparaît. Ethan. Ses cheveux noirs sont légèrement ébouriffés par le vent ou la course, je ne sais pas. Il porte une veste qu’il retire en entrant, révélant un pull sombre, simple mais parfaitement ajusté. Dans ses bras, un sac en papier brun. Un bouquet de pivoines dépasse un peu du sac. Des pivoines. Mon cœur bat plus fort sans que je comprenne pourquoi. Quand nos regards se croisent, il sourit. Pas ce sourire charmeur et contrôlé des premiers instants. Un vrai sourire. Un de ceux qui font plisser les yeux, qui trahissent une certaine forme de soulagement… ou de joie sincère. - Tu es là, dit-il simplement, comme si c’était la chose la plus belle qu’il pouvait constater aujourd’hui. Je hoche la tête doucement, un peu figée. Mon estomac se serre légèrement, pas de peur, non. D’autre chose. Une gêne. Une chaleur confuse. - Tu as mangé ? demande-t-il en s’approchant. - Oui… merci, murmuré-je. Il pose le sac sur le comptoir, sort le bouquet et le glisse dans un vase vide déjà prêt, comme s’il avait anticipé son propre geste. Je le regarde faire, étonnée par tant de douceur contenue dans des gestes si ordinaires. - Je suis passé chez un fleuriste et j'ai pris les fleurs que tu aimes… Enfin, que tu aimais, rectifie-t-il avec un petit rire. Peut-être que tu as changé d’avis ? Je secoue la tête, incapable de répondre. Le parfum des pivoines se mêle à celui du pain et du thé, et tout semble trop doux pour être réel. - Il faisait beau. J’ai même vu ton petit café préféré rouvert, tu te souviens de celui-là ? Au coin de l’avenue avec les canapés bleus ? continue-t-il. Je baisse les yeux. Non. Je ne m’en souviens pas. Mais il le raconte avec tant de naturel, de fluidité, que pendant un instant, j’imagine très bien la scène. Moi, assise dans ce café, ricanant derrière un mug de cappuccino trop sucré, lui en face, son regard brillant de cette même tendresse. Et ça me manque, ce souvenir qui n’existe pas. Je sens ma gorge se nouer. J’aimerais qu’il soit vrai. J’aimerais que ce passé m’appartienne. - Tu es restée ici tout ce temps ? demande-t-il, changeant un peu de sujet. - Oui… J’étais bien. Je crois. Je le regarde ranger quelques produits dans un placard comme s’il avait fait ça toute sa vie. Il connaît chaque tiroir, chaque emplacement. Il ne cherche pas. Il vit ici. Et soudain, je me sens un peu bête de ne pas m’en souvenir. - J’ai acheté de la glace à la vanille, aussi. Je sais que tu n’es pas du matin, mais j’ai pensé que ça te ferait plaisir… Je souris malgré moi. Il me parle comme si j’étais là. Vraiment là. Comme si j’étais la femme qu’il décrit. Celle qu’il a aimée, celle qu’il aime encore. Et peut-être que je le suis. Je croise son regard, un instant, et je vois dans ses yeux quelque chose de très humain. De très brut. Ce n’est pas de la manipulation. Ce n’est pas du calcul. C’est de la nostalgie mêlée d’espoir. Il est rentré. Et je suis là. Et pour une raison que je ne comprends pas tout à fait, ça me touche. Je le regarde bouger dans la cuisine, l’aisance de ses gestes, sa tranquillité. Il a déjà ouvert un placard, sorti deux bols, rempli une carafe d’eau et tout ça avec cette fluidité tranquille qu’ont les gens chez eux. Moi je suis encore une étrangère dans cet espace, mais lui, il flotte dedans comme dans une routine qu’il connaît par cœur. Je l’observe en silence, jusqu’à ce que quelque chose me frappe. Je fronce légèrement les sourcils, penche la tête. - Ethan ? Il lève les yeux vers moi, une boîte de céréales à la main. - Oui ? - Comment t’as fait pour revenir aussi vite ? Il me regarde sans comprendre, alors je précise, doucement : - Enfin… cet endroit est perdu au milieu des bois, non ? Je veux dire… je n’ai pas vu de route, de voisinage… et tu es parti il n’y a pas si longtemps. T’as eu le temps de faire tout ça et revenir ? Un bref silence flotte. Pas tendu, pas inquiétant… Mais quelque chose passe dans ses yeux. Un léger battement de paupières. Puis son sourire revient, plus doux, plus… préparé, peut-être. - C’est vrai, c’est un peu reculé, concède-t-il en reposant la boîte. Il s’approche du comptoir, s’y adosse avec nonchalance. - Mais je connais bien les chemins. Et j’ai toujours eu mes raccourcis. Et puis, tu sais, quand on connaît le coin, on gagne pas mal de temps. Je le fixe. Pas méfiante. Juste… curieuse. Il n’élude pas, pas vraiment. Il ne paraît pas pris de court. Mais sa réponse est vague. Un peu trop générale. - Tu… tu as grandi ici ? demandé-je. Il sourit. - Non. Mais je venais souvent. On a découvert cette maison ensemble, tu t’en souviens pas encore, mais c’est toi qui avais insisté pour qu’on la prenne. Tu disais que ça ressemblait à un cocon. Je baisse les yeux. Ce mot… cocon. C’est un mot que j’aurais pu dire. Je crois. Et soudain, j’ai l’impression que cette maison m’enveloppe un peu trop bien. Que le silence des bois, cette lumière dorée, ces murs presque trop doux… tout a été choisi pour me rassurer. Pour me retenir ici. Mais en même temps, je ne ressens rien de menaçant. Et je me perds dans mes pensées. Ethan ne bouge pas. Il me laisse le temps. Puis, d’un geste simple, il me tend un verre d’eau. Je le prends, un peu distraite. - Merci… Il se contente de hocher la tête, puis ajoute, d’un ton plus léger : - Si tu veux, je te montrerai les environs. Pas aujourd’hui, tu dois encore te reposer. Mais quand tu voudras. Il y a un petit sentier qui mène jusqu’à un lac. Tu adorais t’y poser. Je ferme les yeux un instant, essayant d’imaginer cette scène. Lui, moi, ce fameux lac. Mais c’est comme une photo floue qu’on essaie de fixer. - Tu… tu penses que mes souvenirs vont revenir ? chuchoté-je. Il ne répond pas tout de suite. Puis il dit, calmement : - Je ne sais pas. Mais même s’ils ne reviennent pas, on pourra en créer d’autres. Je le crois. Et c’est peut-être ça qui me fait le plus peur.
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