Chapitre 15

1295 Words
Je ne sais pas trop pourquoi je pose la question maintenant. Peut-être parce que la maison m’oppresse soudain, malgré sa douceur. Peut-être parce que la lumière qui filtre par les grandes baies vitrées m’apparaît un peu trop dorée, un peu trop figée. Ou alors parce que j’ai envie de voir autre chose que ces murs, même si je commence à m’y habituer. Je l’observe, adossé au comptoir, tranquille, les bras croisés, toujours ce calme presque trop maîtrisé. Et je me lance : - Ethan… Il relève les yeux vers moi. - Oui ? J’hésite une demi-seconde, puis je murmure, presque à contrecœur : - On pourra partir bientôt… d’ici ? Sa mâchoire se tend. Rien de flagrant. Un simple battement à peine perceptible dans son visage si lisse. Mais je le vois. Il ne répond pas tout de suite. Il me regarde longuement, comme s’il cherchait à évaluer ce que cette question dit réellement de moi. Si c’est la peur qui parle. Le doute. L’envie de fuir. Ou juste… une curiosité innocente. Alors j’ajoute, plus doucement : - Pas forcément maintenant… mais plus tard. Je veux dire… on est isolés, c’est beau ici, c’est vrai. Mais… j’aimerais savoir quand on pourra sortir. Revoir du monde. Voir la ville. Un silence. Puis un soupir à peine audible. Il se redresse lentement, s’approche, dépose sa main sur le dossier d’une chaise, l’air pensif. - Tu es encore faible, Léa. Il ne faut pas te précipiter. Ton corps guérit à peine. Et ton esprit… tu l’as dit toi-même, tu es perdue. Je le fixe. - Justement. Peut-être que bouger m’aiderait. Sentir l’air de dehors, voir des visages, des choses familières… Il me coupe doucement, sans agressivité : - Il n’y a rien de familier, dehors, pour toi en ce moment. Et l’idée de te retrouver submergée par des sons, des gens, des rues que tu ne reconnaîtrais pas… ce serait cruel, non ? Je baisse les yeux. Il n’a pas tort. Il dit ça avec douceur, presque avec cette inquiétude protectrice qu’on attend d’un fiancé attentionné. Mais il y a aussi autre chose. Un verrou invisible. Il se rapproche encore, pose une main sur mon bras. - Je te le promets, dès que tu te sentiras prête, on ira. Je t’emmènerai où tu veux. Paris, Rome, même chez ta sœur si tu préfères. Je relève les yeux. - J’ai une sœur ? Il sourit. - Tu vois ? Tu ne te souviens pas encore. C’est pour ça qu’on reste ici. Juste un peu. Pour que tu te retrouves. Pour que tu sois solide à nouveau. Je hoche la tête, incapable de savoir si je suis convaincue ou juste fatiguée de douter. Il m’embrasse le front doucement. - Ne pense pas trop à ça. On a le temps. Et je souris. Pour lui. Pour moi aussi, peut-être. Il a fini de ranger la vaisselle. Je l’ai observé faire, en silence. Il a ce genre de gestes tranquilles, sûrs, efficaces. Sans se presser. Le genre d’homme qui a l’habitude de prendre soin de son environnement. Ou des autres. Tout semble couler de source avec lui, et c’est peut-être ce qui me trouble le plus : son aisance à m’entourer, à être là, alors que moi, je flotte toujours dans un flou épais. Il essuie ses mains dans le torchon soigneusement plié, le repose sur le plan de travail, puis se tourne vers moi avec ce même sourire calme. - Je vais retourner dans mon bureau. Il me reste deux ou trois choses à faire, dit-il simplement. Et c’est peut-être idiot, peut-être déplacé… mais mon cœur se serre un peu. Je baisse les yeux, sans répondre immédiatement. Je ne veux pas avoir l’air trop collante, ni trop dépendante. Mais je me rends compte que je n’ai pas envie de me retrouver seule dans cette maison immense, silencieuse, qui n’a de familier que ses sourires à lui. J’ai besoin de sa présence. Pas pour parler. Juste… pour être là. Alors je lève les yeux, doucement. - Est-ce que je peux venir avec toi ? Il me regarde, un peu surpris. Pas méchamment. Plutôt comme s’il s’attendait à tout sauf ça. Je me racle la gorge, un peu gênée. - Je ne te dérangerai pas. Promis. Je peux juste m’asseoir dans un coin. Lire, ou… je ne sais pas. Je resterai tranquille. Il fronce légèrement les sourcils, hésitant. Puis il sourit, presque attendri. - Tu risques de t’ennuyer, tu sais. Ce n’est pas très passionnant. Je hausse les épaules, un peu plus sûre de moi : - Ça me va. Je veux juste… rester un peu avec toi. Je ne sais pas pourquoi c’est sorti comme ça. Peut-être parce que j’en ai besoin. Peut-être parce que je cherche à me raccrocher à quelque chose de réel. Ou peut-être que c’est simplement lui. Sa présence rassurante. Son parfum subtil, toujours là. Sa voix, profonde et calme, comme une encre qui apaiserait mes pensées trop vives. Il me fixe encore un instant, comme s’il essayait de lire entre les lignes, de comprendre ce que je ressens réellement. Puis il pousse un léger soupir résigné. - D’accord. Mais à une seule condition. Je le regarde, un peu perplexe. - Tu ne te plains pas au bout de dix minutes parce que tu t'ennuies. Je souris, soulagée malgré moi. - Marché conclu. Il rit doucement, puis me fait signe de le suivre. Je prends quelques secondes pour ramasser ma tasse encore tiède, l’emmène avec moi comme une excuse, un objet entre mes mains pour ne pas avoir l’air trop nerveuse. Nous traversons le couloir. Le silence de la maison est comme un cocon, mais parfois, il ressemble aussi à une cage dorée. Ses pas résonnent légèrement sur le sol ciré, et moi, je le suis, attentive au moindre de ses gestes. Devant la porte du bureau, il s’arrête. - C’est ici. Tu connais déjà l’endroit, non ? Je hoche la tête. C’est vrai. J’y suis déjà entrée une fois. Mais cette fois, c’est différent. Il m’intègre dans un espace qui semble lui appartenir, rien qu’à lui. La pièce est baignée d’une lumière douce, tamisée par des rideaux crème. Il y a des étagères remplies de livres bien rangés, des dossiers empilés de façon méticuleuse, un grand bureau en bois foncé, et un fauteuil imposant. Je reste près de la porte, un peu intimidée. Il me désigne un fauteuil près de la fenêtre. - Tu peux t’installer là. Tu auras un peu de lumière naturelle. Je m’y assois, docile, comme une invitée. Il retourne à son bureau, démarre un écran que je n’avais pas remarqué, pianote quelques instants sur son clavier. Et le silence s’installe. Un silence étrange. Confortable et pesant à la fois. Je l’observe du coin de l’œil. Concentré. Il est beau, dans cette posture-là. Élégant dans cette tenue sombre. Il a l’air à sa place ici, tellement sûr de lui. Tellement… dans son élément. Je sens mon cœur se calmer un peu. J’ai l’impression de flotter dans un tableau. Comme si je regardais une vie qui aurait pu être la mienne. Peut-être qu’elle l’est. Peut-être que j’étais vraiment celle qu’il dit. Celle qui l’aimait. Celle qui partageait ses jours et ses nuits. J’essaie de me rappeler. En vain. Mais il y a quelque chose en moi qui veut y croire. Alors je pose ma tasse sur le rebord de la fenêtre, et je prends un livre au hasard sur la table basse à côté de moi. Un roman. Les premières pages sont cornées. Je devine que c’est peut-être moi qui l’ai commencé. Une autre version de moi. Et là, assise dans ce fauteuil, dans ce bureau silencieux, à ses côtés, je me dis que je pourrais m’habituer à cette vie. Peut-être. Ou du moins, essayer.
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