On est restés longtemps au bord du lac.
Je ne sais pas combien de temps exactement. Je n’ai pas regardé le ciel bouger ni l’eau changer de teinte, mais je sais qu’on est restés là… juste assez. Juste ce qu’il fallait. Je ne ressens plus la même confusion qu’au début. C’est toujours flou, mais ce n’est plus aussi agressif. Le silence me fait moins peur.
Quand je me relève, mes jambes sont engourdies. Ethan me tend la main sans rien dire. Je la prends, et il me relève d’un geste tranquille, naturel. Il ne cherche pas à précipiter les choses, il me suit, ou plutôt, il m’accompagne. C’est comme marcher dans un rêve un peu trop réel, où tout est lent mais chargé d’une émotion.
On prend le chemin du retour.
Les feuilles craquent doucement sous nos pas. Le vent est plus frais, la lumière un peu moins dorée. Je crois que le soir commence à tomber.
Puis, je le vois. Sur le côté du sentier, juste à la lisière de la mousse humide, un petit corps agité. Un oiseau. Il bat des ailes de façon désordonnée, penché sur le flanc, l’une d’elles sans doute brisée. Je m’arrête net.
- Oh...
Je m’accroupis aussitôt, doucement, pour ne pas l’effrayer. C’est un merle, je crois. Son plumage est noir, luisant, mais il a le regard paniqué, haletant. Il tente de s’échapper, mais son aile pend lamentablement sur le côté.
Mon cœur se serre.
- Il est blessé... Ethan, regarde.
Je tends la main vers l’oiseau, mais sans le toucher. J’ai peur de lui faire mal.
- Il faut l’aider. Tu crois qu’on peut faire quelque chose ? Un tissu, une boîte... quelque chose.
Je me retourne vers lui. Et je me fige.
Il n’a pas bougé. Il est resté debout, quelques pas derrière moi, le regard rivé sur la scène. Mais ce n’est pas de la surprise ou de la compassion que je lis sur son visage. C’est autre chose. Ses mâchoires sont contractées. Son regard a changé. Plus dur. Plus fermé. Presque froid.
- Ethan ? Tu vas bien ?
Il reste silencieux quelques secondes. Puis il souffle, d’une voix lente, tendue :
- Ce n’est rien. Ce n’est qu’un oiseau.
Je fronce les sourcils.
- Ce n’est pas rien, il souffre. Il est encore vivant. Il faut au moins essayer de...
- Léa, laisse-le.
Sa voix a claqué. Pas violemment, mais assez sèchement pour me glacer. Je me redresse lentement, troublée.
- Pourquoi tu réagis comme ça ?
Son regard fuit le mien une seconde, puis revient avec une sorte de calme forcé.
- On ne peut rien y faire. S’il est blessé, c’est la nature. On ne peut pas tout contrôler.
- Mais on peut l’aider. Peut-être qu’il a une chance...
- Non, dit-il plus fermement. Il n’en a pas.
Je le regarde, incrédule. J’ai l’impression de voir une autre facette de lui, plus sombre, plus tranchante. Ce n’est pas la première fois qu’il laisse entrevoir un contraste entre sa douceur et quelque chose d’autre, de plus froid. Mais cette fois, c’est différent. Il n’essaie même pas de cacher ce qu’il pense.
Un malaise me traverse.
Je baisse les yeux vers l’oiseau, qui bat faiblement des ailes, puis vers Ethan. Mon cœur se serre à nouveau. Pas seulement pour l’animal. Pour ce que je sens, là, entre nous. Cette tension silencieuse, inexplicable.
Finalement, je recule d’un pas, résignée.
- D’accord.
Je sens que le désaccord plane encore dans l’air, comme un goût amer. Ethan s’approche, cette fois plus doucement. Il glisse sa main dans mon dos comme s’il essayait d’effacer ce moment, de faire comme s’il n’avait rien dit de particulier. Son geste est doux, mais je sens qu’il se force. Je me laisse guider. Mais je ne parle plus pendant un long moment.
Quelque chose a vibré dans ce court instant. Quelque chose que je ne comprends pas encore. Et malgré moi… je me sens un peu moins en sécurité qu’avant.
On continue de marcher. Le silence s’est installé entre nous, un silence un peu pesant, maladroit. Pas comme tout à l’heure, au bord du lac. Celui-ci est chargé, il palpite entre les arbres et me colle à la peau. Je sens qu’il ne m’a pas tout dit. Ou plutôt, qu’il se retient de me dire ce qu’il pense vraiment.
Je jette un regard discret dans sa direction. Il marche vite. Son pas est plus dur, plus nerveux. Il garde les mains dans ses poches, le regard droit devant lui, comme s’il voulait effacer ce qui vient de se passer, tourner la page trop vite.
Mais moi… je ne peux pas. J’ai encore cette image en tête, l’oiseau blessé, et sa voix froide. Et puis cette tension dans sa mâchoire. Ce regard... presque en colère.
J’hésite, encore quelques pas. Puis je me lance, doucement :
- Ethan... Pourquoi tu as réagi comme ça, tout à l’heure ?
Il ne ralentit pas. Je sens son dos se raidir légèrement, presque imperceptiblement. Il prend une inspiration lente.
- Je t’ai dit, Léa. Ce n’est qu’un oiseau.
Il essaie de paraître calme, détaché, mais sa voix est plus tendue qu’il ne le voudrait. Je me mordille l’intérieur de la joue, pas convaincue.
- Oui... mais c’était plus que ça. Tu avais l’air... fâché.
Il s’arrête. Juste une seconde. Comme s’il allait se retourner. Puis il recommence à marcher.
- Je ne suis pas fâché, dit-il enfin. Juste fatigué.
Je fronce les sourcils.
- Tu peux me le dire, tu sais. Si quelque chose t’a blessé, ou si j’ai dit quelque chose qui ne va pas...
Il s’arrête à nouveau. Cette fois, il tourne légèrement la tête, juste assez pour que je voie son profil, son regard embué d’ombre.
- Ce qui me blesse, Léa... c’est de te voir t’émouvoir pour un oiseau, alors que...
Il s’interrompt brutalement. Il se reprend.
- Non. Laisse tomber.
Je frissonne.
- Dis-moi.
Il secoue la tête, comme pour chasser ses pensées.
- Tu n’es pas prête pour ce genre de discussions.
Son ton est dur, sans être cruel. Et pourtant, je sens comme une claque invisible. J’ai du mal à respirer, un instant. Ce qu’il n’a pas dit pèse plus lourd que ce qu’il a laissé échapper.
Je le sens à chaque fibre de mon corps : ce n’est pas l’oiseau qui l’a énervé. Il y avait autre chose derrière sa colère. Une faille. Une blessure ancienne.
- Ethan... tu veux bien m’expliquer ? Je ne comprends pas. Je fais de mon mieux. J’essaie vraiment.
Je parle d’une voix douce, sincère. Mais il ne me regarde pas.
- Oui. Je sais que tu essaies.
Il dit ça d’un ton résigné. Comme s’il s’accrochait à une version de moi qu’il n’arrivait pas à retrouver. Ou à croire.
Je n’ose pas insister. Pas maintenant. Le silence est revenu, mais il n’est plus tout à fait le même. Il y a de la tristesse, aussi, dans ses gestes. Une forme d’usure. Alors je me tais. Et je marche.
Je laisse le vent secouer les arbres au-dessus de nous, je laisse la forêt murmurer ses secrets.