Chapitre 18

1239 Words
Le reste du chemin se fait en silence. Un silence plus froid, plus étroit que celui du départ. Il n’a pas haussé le ton, il ne m’a pas blessée avec des mots durs, mais... quelque chose s’est fendu entre nous. Une petite brèche, invisible, mais bien réelle. Je le sens dans la façon dont ses mains restent dans ses poches, dans la tension de ses épaules, dans ses yeux qui ne cherchent plus les miens. Je ne sais pas vraiment quoi faire. Je me contente de marcher à ses côtés, un peu en retrait. Le soleil a commencé à baisser, filtrant entre les arbres, dessinant des ombres longues et pâles sur le sentier. Je me concentre sur mes pas, sur le bruit de nos chaussures dans les feuilles mortes. J’évite de penser à ce qu’il a voulu dire. À ce que je n’ai pas eu le courage de creuser. La maison finit par apparaître au loin, entre les arbres. Toujours aussi calme. Toujours aussi belle. Et pourtant, un peu différente à mes yeux ce soir. Comme si son éclat avait légèrement pâli. Ethan pousse la porte et me laisse passer devant lui. Je le devance sans un mot. Je monte les marches du perron, le cœur un peu noué. Il referme la porte doucement derrière nous. Son pas résonne dans l’entrée comme un écho lointain. Il se passe une main dans les cheveux, un geste nerveux. Puis sa voix revient, posée, volontairement plus légère. - Je vais préparer le dîner. Tu devrais aller te reposer un peu. Je me retourne. Il me regarde, debout à quelques mètres de moi, les mains sur les hanches. Son visage s’est refermé, mais pas complètement. Il essaie, je le vois bien. Il tente de recoller les morceaux, de retrouver la douceur d’avant. Celle de ce matin, celle du lac. Mais quelque chose le retient. Et moi aussi. Je sens mes doigts s’agiter légèrement. J’aurais pu dire oui, monter dans la chambre, m’étendre et attendre que le calme revienne de lui-même. Mais je ne veux pas. Je ne veux pas fuir cette fois. Je ne veux pas le laisser là, seul dans cette cuisine à me regarder de loin, comme une étrangère avec qui il ne sait plus comment parler. Pas alors qu’on vient de perdre un peu du lien fragile qu’on construisait. Alors je secoue doucement la tête. - Non… je préfère rester avec toi. Il relève les yeux vers moi. Je soutiens son regard. Il ne me reste que ça, cette volonté-là, ce petit acte banal, mais qui veut tout dire. Je ne le dis pas à voix haute, mais c’est là : je veux rester avec toi, même quand c’est inconfortable. Même quand je ne comprends pas tout. Il ne dit rien pendant quelques secondes. Puis un sourire timide, presque imperceptible, s’étire sur ses lèvres. - Tu risques de t'épuiser, murmure-t-il. Je hausse les épaules, doucement. - Pas grave. C’est la seule réponse que j’ai. Mais elle est sincère. Elle sort directement de là où ça brûle, là où je doute, là où j’ai peur… mais où j’essaie, malgré tout. Il me regarde longuement. Et dans ses yeux, je crois entrevoir quelque chose de plus tendre. Une lueur. Un soulagement minuscule. Puis il fait un pas vers la cuisine. - Viens, alors. Je le suis sans un mot. Pas parce que je n’ai rien à dire. Mais parce qu’il y a des silences qui comptent plus que les mots. Et parfois, juste être là, c’est déjà commencer à réparer. Il ouvre un des placards en bois sombre, attrape quelques ingrédients sans trop réfléchir. Moi, je reste plantée dans l’encadrement, comme si j’avais peur de déranger l’équilibre précaire de cette cuisine trop bien ordonnée. - Que veux-tu manger.? me lance-t-il en se retournant légèrement, le sourire un peu plus franc qu’il y a dix minutes. J'avance, même si je me sens encore maladroite dans mes gestes, étrangère dans mon propre rôle. Je scrute les produits, les bocaux soigneusement étiquetés, les épices, les pâtes, les légumes frais dans une petite corbeille en osier. Je me hasarde. - Et si on faisait des lasagnes ? C'est bien ça… enfin, je crois. Il se fige un instant. Il n’a pas l’air brusqué, mais je vois ses épaules se tendre, juste assez pour que ça me frappe. Puis il se tourne doucement vers moi, les sourcils légèrement haussés, et dit d’un ton calme : - Tu es allergique au parmesan. Je cligne des yeux. Ce n’est pas le fait qu’il sache. C’est le naturel avec lequel il le dit. Comme si c’était une évidence, un automatisme. Comme si moi, cette inconnue dans mon propre corps, j’étais pour lui un territoire familier, déjà cartographié, déjà connu. - Ah… euh… d’accord, je… j’ignorais, murmuré-je, un peu mal à l’aise. Je croise les bras sans y penser, instinctivement, pour me protéger de la gêne soudaine qui monte. J’ai l’impression d’être nue à nouveau, mais cette fois sous le regard de quelqu’un qui en sait tellement plus que moi. Quelqu’un qui connaît mes réactions, mes goûts, mes habitudes… et jusqu’à ce que mon corps tolère ou rejette. - Désolée, je me sens un peu bête, soufflé-je en évitant son regard. Il pose une boîte d’épinards frais sur le plan de travail et s’approche juste assez pour que sa voix me parvienne bas, chaude, presque rassurante. - Ne sois pas désolée, Léa. C’est normal que tu ne saches pas encore. Et ce n’est pas bête. C’est juste... ce que tu traverses. J’hoche doucement la tête, un peu apaisée par sa voix mais toujours troublée. Je me répète en silence : c’est ton fiancé. C’est logique qu’il sache ça. Logique qu’il connaisse tes allergies, tes préférences, tes gestes du quotidien. Mais malgré moi, l’impression étrange persiste. Comme si j’étais un personnage de roman dont il aurait lu chaque page… et que moi, je viens d’ouvrir au hasard le chapitre 42. - On peut faire une autre version, continue-t-il en reprenant un ton léger. Sans parmesan, sans crème. Tu aimais bien les plats simples, tu disais toujours que la bouffe ''compliquée'' te fatiguait. Je ne peux m’empêcher de sourire. Son imitation n’est pas parfaite, mais elle me fait rire, un peu. - C’est vraiment moi qui ai dit ça ? je demande, mi-sérieuse mi-ironique. Il me jette un regard complice, en train de découper un oignon. - Mot pour mot. Tu me l’as dit la première fois qu’on a mangé ensemble à l’extérieur. Un restaurant italien. Tu avais pris... des tagliatelles au pesto, sans fromage. Je m’accroche à ces détails. Je ne sais pas si je veux y croire, mais je sens que je veux y croire. Chaque souvenir qu’il partage avec une telle précision me donne la sensation de remonter lentement à la surface. Je m’approche du plan de travail. Il me tend un couteau sans me regarder, naturellement, comme si on avait déjà cuisiné ensemble cent fois. Et bizarrement, je le prends sans hésiter. Peut-être que c’est ça, en fait. Peut-être que ce que je ressens, c’est l’étrange confort de quelque chose que je n’ai pas vécu... mais qui, dans le regard de l’autre, semble incontestable. Alors je commence à couper des courgettes. Et à cet instant précis, même si la brume reste épaisse dans ma tête, je sens une minuscule chaleur s’allumer quelque part. Pas une certitude. Mais une envie d’essayer. D’essayer d’être cette femme qu’il dit que je suis.
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