Le silence s’est à nouveau installé dans la maison. Un silence comme un cocon, doux et étouffant à la fois. Le genre de calme qui amplifie chaque respiration, chaque battement de cœur, chaque pensée qu’on croyait avoir réussi à étouffer plus tôt dans la journée.
Je suis dans la chambre maintenant. Le dîner s’est bien passé. Peut-être même trop bien. On a parlé, un peu ri, il m’a laissé choisir la musique, quelque chose de doux, que je ne connaissais pas mais que mes lèvres ont fredonné malgré moi. Comme si mes souvenirs, mes goûts, mes automatismes enfouis remontaient à la surface un à un, comme des bulles d’air échappées du fond d’un lac.
Et maintenant, Ethan est reparti dans son bureau. Je suis seule. Il n’a pas insisté cette fois pour que je me repose, mais je crois qu’il l’espérait. Il m’a demandé doucement si je voulais quelque chose avant de disparaître derrière cette porte qu’il garde toujours entrouverte, comme s’il voulait rester disponible... tout en gardant un monde à lui, clos, réservé, hors d’atteinte.
Je soupire, assise au bord du lit. Il est tard, mais je ne me sens ni fatiguée ni vraiment éveillée. Mon corps réclame du repos, mais ma tête est pleine d’images confuses, de sons, de ressentis contradictoires. Je me sens à la fois étrangère ici... et étrangement à ma place. Je finis par me lever, presque par automatisme, et je me dirige vers la salle de bain. Je pousse la porte, et la lumière douce s’allume automatiquement. Un détail de plus, pensé pour le confort. Tout ici semble avoir été anticipé, calibré à mon goût. Trop, peut-être.
Mais je n’ai plus envie de me méfier. Pas ce soir.
Je passe la main sur le rebord de la baignoire, sur le meuble en bois clair, sur le miroir légèrement embué. C’est comme un rituel. Tactile. Rassurant. J’ouvre doucement l’armoire encastrée, y trouve un peignoir moelleux, blanc cassé. À côté, des serviettes soigneusement pliées, des flacons de gel douche alignés avec une précision presque maniaque. Des odeurs familières flottent dans l’air lavande, musc, un soupçon d’eucalyptus. Mon cœur se serre. Je reconnais ce parfum. Pas complètement. Mais suffisamment pour qu’un frisson me traverse.
Je laisse glisser le tissu de mes vêtements au sol, attrape le flacon, tourne l’eau chaude. Le bruit du jet emplit la pièce, couvre le tumulte de mes pensées. Quand je rentre sous l’eau, mes muscles se détendent d’un coup, comme si mon corps lui-même reconnaissait cet endroit, cette routine, cette manière de prendre soin de soi. Je ferme les yeux et je me laisse envelopper. J’essaie de ne pas réfléchir. De ne pas analyser. Je laisse la chaleur couler sur ma peau comme une mémoire liquide. Je reste longtemps là, sans bouger. Puis je m’occupe lentement de moi. Je lave mes cheveux, masse mes tempes douloureuses, frotte doucement la trace laissée par la bague qu’Ethan m’a rendue. Elle est revenue à son doigt sans que j’y pense vraiment. Maintenant, elle est là. Et elle brille un peu sous la lumière pâle de la salle de bain.
Quand je sors enfin de la douche, la vapeur a envahi toute la pièce. Le miroir est couvert d’un voile opaque. Je passe la paume dessus, lentement. Mon reflet apparaît, déformé par les gouttes qui glissent encore. C’est moi... et ce n’est pas moi. Une femme que je découvre chaque jour un peu plus. Une femme à la fois étrangère et familière. Je m’observe longtemps, à la recherche d’une réponse dans mes propres yeux.
Mais il n’y en a pas. Alors je m’essuie doucement, enfile le peignoir et sors de la salle de bain.
De retour dans la chambre, je remarque que tout est en ordre. Rien n’a bougé. Ethan n’est pas passé. Et pourtant, je m’attendais presque à le voir, assis là. Mais non. Il m’a laissé l’espace. Comme il l’a toujours fait… d’après ce qu’il dit.
Je m’approche de la commode, cherche un pyjama. J’en choisis un simple, dans les tons doux, un short et un haut assorti, léger, confortable. Ce sont des vêtements à mon goût. Je ne sais pas si je les ai vraiment choisis, mais je les aime bien. Et ce soir, c’est suffisant.
Je me change, je prends mon temps. Chaque geste me semble plus lent, plus ancré, comme si j’essayais de me reconnecter à mon propre corps, à cette vie. Pas celle d’avant, mais peut-être celle de maintenant.
Je passe la main sur les draps, encore frais. Je regarde l’heure sur le téléphone neuf qu’il m’a offert. Rien de spécial. Aucune alerte, aucun message. Une page blanche. Comme moi.
Je m’assois sur le lit, les jambes croisées, encore légèrement humides, les cheveux en bataille. Le silence m’enveloppe à nouveau.
Et dans ce silence, je me surprends à espérer que la porte s’ouvre. Qu’il revienne. Mais ce soir, il me laisse le choix d’avancer seule. Alors je m’allonge, doucement, le cœur un peu serré, la peau encore chaude. Et je respire. Demain est un autre jour.
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Je ne sais pas exactement ce qui m’a réveillée. Un bruit sourd, ou peut-être un cri étouffé. Mais je sais que je sors d’un cauchemar, encore. Le genre qui ne laisse pas de souvenir clair, juste un poids dans la poitrine, une sueur froide sur la nuque, et ce sentiment que quelque chose d’horrible vient de se produire, même si je suis incapable de dire quoi.
Je reste allongée quelques secondes, le regard rivé au plafond. Le battement de mon cœur résonne jusque dans mes tempes. Ma gorge est sèche, presque douloureuse.
Je me redresse lentement, encore prise dans les brumes du rêve. La chambre est silencieuse, baignée par une lumière lunaire tamisée filtrée par les rideaux. Une part de moi voudrait se rendormir. Fermer les yeux et oublier ce malaise. Mais je sais que je n’y arriverai pas. Mon corps est trop tendu, trop alerte.
Je sors du lit à pas feutrés, enfile le peignoir resté accroché au dossier de la chaise. Mes pieds nus glissent sur le parquet froid et l’air nocturne me gifle doucement les bras. La maison semble encore plus silencieuse que d’habitude, comme si elle retenait sa respiration. J’hésite devant la porte, puis je l’ouvre et me glisse hors de la chambre. Je descends les escaliers en prenant garde à ne pas faire de bruit, même si je ne sais pas très bien pourquoi. L’habitude, peut-être. Ou la sensation étrange d’être une intruse dans ma propre vie. Arrivée au rez-de-chaussée, je me dirige instinctivement vers la cuisine. La pénombre est douce, presque bleutée. Une lumière vient du salon, une veilleuse ou un lampadaire à intensité faible. Je vais jusqu’à l’évier, me sers un verre d’eau que je bois lentement, en laissant le liquide glacé apaiser l’incendie dans ma gorge. C’est à ce moment-là que je le vois. Ethan.