Chapitre 20

1381 Words
Il est là, dans le salon, assis sur le canapé, la tête légèrement inclinée sur le côté, un bras posé nonchalamment le long de l’accoudoir. Il dort. Je reste figée. Je crois que c’est la première fois que je le vois aussi... vulnérable. Ses traits, habituellement si maîtrisés, si doux et concentrés à la fois, sont maintenant totalement relâchés. Son visage semble plus jeune, presque apaisé. Il porte un simple t-shirt noir et un pantalon de survêtement gris foncé. Rien d’élégant. Juste lui. Comme s’il avait laissé tomber le masque. Et je le fixe. Je devrais remonter. Je le sais. Je suis venue pour de l’eau, pour oublier un cauchemar. Mais maintenant, c’est comme si je ne pouvais plus détourner les yeux. C’est étrange, cette sensation. Ce tiraillement entre raison et instinct. Entre la peur diffuse qui ne m’a pas tout à fait quittée… et cette attraction que je ne peux plus ignorer. Il est vraiment beau. Même endormi. Je me déteste un peu de penser ça. Je me traite mentalement de folle, d’idiote, de naïve. Mais rien n’y fait. Mon regard glisse sur sa mâchoire marquée, sur les ombres douces qui dansent sur son cou, sur ses mains, ces mains qui m’ont touchée plus tôt, qui m’ont tenue contre lui avec une tendresse désarmante. Une chaleur étrange m’envahit, mêlée à une culpabilité que je ne comprends pas entièrement. Peut-être parce que je commence à m’attacher à lui, malgré moi. Peut-être parce que je sens qu’une part de moi le croit de plus en plus. Peut-être parce que je veux y croire. Et pourtant... une autre part de moi hurle que c’est absurde. Que c’est trop beau, trop simple, trop parfait. Je reste là, debout, le verre toujours à la main, les pieds gelés, à l’observer comme si j’essayais de percer un mystère. Pourquoi dort-il ici, et pas dans la chambre avec moi ? Est-ce parce qu’il veut me laisser de l’espace ? Parce qu’il respecte mon rythme ? Ou bien parce que lui aussi, doute encore ? A-t-il peur de me brusquer, ou se protège-t-il de ce que je pourrais lui rappeler ? Il fronce légèrement les sourcils dans son sommeil, comme si quelque chose l’inquiétait. Je m’avance d’un pas. Juste un. Puis un autre. Je m’arrête à un mètre du canapé. Mon souffle est court. J’ai envie de le toucher. Juste... frôler sa main. La prendre dans la mienne. Lui murmurer que je suis là, que je fais des efforts, que je ne sais pas encore si je suis celle qu’il croit, mais que j’essaie. Mais je ne bouge pas. Je reste là, en équilibre fragile entre l’envie d’avancer et la peur de tout briser. C’est ridicule. Il dort, et pourtant il a sur moi ce pouvoir étrange, ce magnétisme silencieux. Finalement, je recule d’un pas. Puis un autre..Je retourne dans la cuisine, repose le verre. Mon cœur bat trop vite. Je remonte dans la chambre comme une voleuse, le pas léger. Je referme doucement la porte derrière moi, comme si ce que je venais de voir devait rester un secret. Je m’allonge sans bruit, replie les genoux. Et je me répète, encore une fois, que je dois être complètement folle. Mais cette fois, je le pense avec un demi-sourire. --- Quand j’ouvre les yeux le matin suivant, la lumière est douce, filtrée par les rideaux comme un voile tiède sur mes paupières. J’ai dormi profondément, sans rêve cette fois. Ou peut-être que je ne m’en souviens pas. Et pour une raison que je ne m’explique pas, je me sens... calme. Je m’étire doucement dans les draps, encore engourdie, encore enveloppée dans cette chaleur rassurante. Mon regard dérive dans la pièce, et presque aussitôt, je me rappelle d'un détail: la place à côté de moi est vide. Ou plutôt... elle l’est toujours. Ethan n’a pas dormi ici cette nuit. Je m’y attendais un peu, je crois. Pourtant, je sens malgré moi une pointe de déception, aussi discrète qu’un pincement au creux du ventre. Une part de moi aurait aimé le trouver là, allongé à côté de moi. Sentir sa respiration lente, écouter les battements réguliers de son cœur dans le silence du matin. Partager, même en silence, cette intimité simple et précieuse. Mais ce n’est pas le cas. Pas encore. Je me redresse, passe mes mains dans mes cheveux, encore emmêlés par la nuit. Je me demande brièvement si je dois me lever tout de suite, ou rester encore un peu dans cette bulle de coton. Je repense à ce que j’ai vu cette nuit. À Ethan, endormi sur ce canapé du salon. À la tendresse presque douloureuse qui m’a envahie en le regardant. Est-ce qu’il sait que je l’ai vu ? Est-ce qu’il a ressenti ma présence ? Ou bien est-ce que je suis restée une simple ombre, une silhouette silencieuse dans le noir ? Je soupire doucement, puis me lève. Mes pieds touchent le sol froid du parquet, et je frissonne légèrement. La maison est toujours aussi calme, presque figée dans le temps. J’enfile rapidement une tenue confortable ( un pantalon ample gris et un pull doux de la même couleur ), noue mes cheveux en un chignon lâche. Je prends le temps de me regarder dans le miroir de la chambre. Mes traits sont encore un peu tirés, mais je remarque avec étonnement que mes yeux semblent moins cernés, moins perdus que les jours précédents. Est-ce qu’un simple '' je vais faire des efforts'' peut vraiment changer quelque chose à ce point ? Peut-être. Je quitte la chambre, cette fois avec moins d’hésitation, comme si mes pas avaient gagné en confiance. Je descendis lentement, encore un peu ensommeillée, les pieds nus. L’odeur me parvint bien avant que mes yeux ne puissent vraiment voir : du pain grillé, quelque chose de sucré... du miel peut-être. Ou une confiture aux fruits rouges. Mon ventre se réveilla en même temps que moi, et malgré la tension sourde qui me prenait parfois au creux de la poitrine, ce matin-là, quelque chose de plus doux semblait flotter dans l’air. Quand j’atteignis la cuisine, je restai un instant figée. La lumière passait à travers les grandes vitres, douce, presque dorée. Sur la table, il y avait des assiettes impeccablement dressées, deux verres, deux tasses fumantes, et une variété de choses simples mais soignées : pain, fruits découpés, œufs, et même un petit bouquet de fleurs posées là, comme une attention discrète. Rien n'était extravagant. Tout transpirait plutôt... l'intention. Un petit mot trônait au milieu, plié en deux. Mon prénom inscrit dessus. Léa. D'une écriture ferme, un peu inclinée. La sienne. Je m’approchai et m'assis doucement, effleurant le papier du bout des doigts avant de l'ouvrir. > Je suis sorti marcher un peu. Repose-toi, mange tranquillement. J’espère que tu aimes toujours le café un peu fort et les fraises avec du miel. Je reviens vite. — E. Mes lèvres s’entrouvrirent à peine. Une micro-réaction. Peut-être un sourire. Peut-être juste une expiration. Je restai là un moment à regarder la table. Tout était si bien fait. Même le fruit était coupé exactement comme j'aimais, comme je croyais aimer, en tout cas. Est-ce qu’on pouvait vraiment inventer ce genre de détails ? Je pris une gorgée du café. Il était, effectivement, fort. Parfaitement amer. Et bon. Je ne me souvenais pas avoir dit à quelqu’un que j’aimais le café ainsi. Je ne me souvenais même pas avoir aimé le café, en fait. Mais ce goût, lui, déclencha quelque chose. Une sensation, pas un souvenir. Une impression de matin calme, de livre ouvert, de couverture sur les jambes. Je me sentais à la fois bien et troublée. Je mangeai doucement, presque en silence malgré l’absence de bruit. Le silence de la maison n’était plus inquiétant. Pas ce matin. Il était... plein. Comme si quelque chose avait commencé à se tisser. Ou se retisser. Quand j’eus fini, je restai assise, le coude posé sur la table, la tête dans la main. J’avais cette sensation étrange d’avoir été aimée. Peut-être que c’était vrai. Peut-être qu’il disait vrai. Peut-être que je l’avais aimé moi aussi, à ma manière, avant. Je passai un doigt sur la fleur au centre de la table. Une pivoine. Elle était fraîche, simple. Belle. Et puis je me surpris à espérer qu’il rentre vite.
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