Chapitre 11

1329 Words
Je suis allongée sur le lit depuis un long moment maintenant. Les draps frais glissent sur ma peau comme une caresse étrangère, et la chambre baigne dans une lumière tamisée, presque irréelle. Je fixe le plafond sans vraiment le voir, l’esprit trop encombré. Le silence m’enveloppe, pesant, épais, comme s’il cherchait à m’étouffer doucement. Il n’est toujours pas là. Et, contre toute logique, ça me déçoit. Je l’attendais. Inconsciemment. Je m’étais dit qu’il finirait par revenir, peut-être pour me dire bonne nuit, ou simplement vérifier que j’allais bien. Depuis le réveil, il a toujours été là, à me guider, à anticiper chacun de mes gestes, chacune de mes hésitations. Et maintenant… rien. Cette absence me laisse un vide étrange dans le ventre, un creux que je n’arrive pas à combler. Pourquoi est-ce que son absence me trouble autant ? Ce n’est qu’un homme, un étranger. Et pourtant, il y a ce pincement au cœur qui me surprend. Comme une impression de manque, que je refuse d’accepter. Et puis, la culpabilité. Elle revient. Et si c’était vrai ? Si tout ce qu’il disait était réel ? Si cet homme était réellement mon fiancé, l’homme avec qui je partageais cette maison, ce lit, cette vie ? Si j’étais celle qui l’avait oublié, celle qui l’avait laissé seul, dans l’attente, dans la peine ? Je revois son regard inquiet, ses gestes tendres, sa voix douce. Rien ne sonnait faux, tout semblait… sincère. Et s’il souffrait, en silence ? Et si derrière ce calme parfait, il portait le poids d’un amour perdu, d’un lien brisé par la violence d’un accident que je ne me rappelle même pas ? Je ferme les yeux un instant. Tout tangue. Je ne sais plus quoi penser. Mon esprit est un champ de bataille. Les souvenirs absents hurlent leur vide. Mes émotions se contredisent. Une partie de moi veut se méfier, fuir, crier. Une autre veut croire, plonger dans la version douce qu’il me tend comme une couverture chaude. Je me sens au bord d’un gouffre. Comme si j’allais basculer d’un moment à l’autre. Folle. Oui. Je vais devenir folle à force de douter de tout, même de moi-même. Je me redresse sur les coudes, le cœur serré. Ma respiration est hachée, désordonnée. Les murs se referment, lentement. J’ai besoin d’air. De réponses. De vérités. Mais tout ce que j’ai… c’est ce silence. Et cette maison. Et lui. Et moi aussi , perdue dans un corps que je ne reconnais plus. Je me recouche sans bruit, comme si faire le moindre son allait déranger quelque chose de sacré, ou briser un fragile équilibre. La chambre est calme, paisible, presque trop. Rien ne bouge, rien ne grince. Même le vent dehors semble retenu, comme suspendu au bord de mes pensées. Je ferme les yeux, d’abord par réflexe. Juste pour me couper un instant de tout. Pour fuir. Le plafond, les murs, les questions. Mais mes paupières sont lourdes, plus que je ne le croyais. Mon corps réclame l’abandon, le droit au repos. Il est fatigué d’avoir trop ressenti. De s’être tendu, méfié, adapté à ce décor inconnu. Mon esprit, lui aussi, est saturé. Comme si ma tête n’était plus capable de contenir une seule pensée de plus. Petit à petit, je sens mes muscles se détendre. Le matelas épouse la forme de mon corps, comme s’il me connaissait déjà. Comme s’il m’attendait. C’est doux. C’est… déroutant. Mais c’est aussi un piège rassurant. Un endroit où je peux enfin cesser de résister. Les images dans ma tête se brouillent. Les mots s’effacent. Les émotions s’estompent. Seul reste ce poids chaud dans ma poitrine, entre le doute et l’acceptation, ce vide que je ne sais plus comment remplir. J’ai envie de croire. De me raccrocher à quelque chose. À quelqu’un. Même à lui. Je ne lutte plus. Je me laisse porter. Et le sommeil, enfin, me rattrape. Lentement. Silencieusement. Comme une main invisible qui me tire vers le fond, douce, mais ferme. Je m’endors. --- Le jour filtre doucement à travers les rideaux épais, tamisé, presque pudique. Il ne m’agresse pas, non, il caresse les contours de la pièce avec une lenteur feutrée, comme s’il hésitait à me réveiller. J’ouvre les yeux lentement, encore engourdie. Il me faut quelques secondes pour me souvenir où je suis. La chambre. Le bois dehors. Ethan. Tout me revient en silence, sans heurt, mais avec ce poids familier au creux du ventre. Je tourne la tête et je remarque que le côté du lit à côté de moi est intact. Parfaitement lisse. La couverture n’a pas été déplacée, l’oreiller ne porte aucune trace. Il n’a visiblement pas dormi ici cette nuit. Un drôle de vide me traverse, aussi absurde qu’inattendu. Je ne sais pas exactement ce que j’éprouve. Ce n’est pas de la peur. Ni vraiment de la tristesse. Plutôt une sensation vague, diffuse, comme si quelque chose d’important m’échappait encore. Comme si, sans lui dans ce lit, la pièce redevenait étrangère, un décor auquel je n’appartiens pas tout à fait. Pourquoi n’a-t-il pas dormi ici ? Est-ce que je l’ai repoussé sans le vouloir ? Est-ce qu’il attend que je sois prête ? Ou alors... est-ce que lui aussi doute de moi, de ce qu’on est, de ce que je suis devenue ? Je m’assieds lentement, les pieds nus sur le tapis moelleux. Mes doigts effleurent machinalement la surface fraîche du drap à côté de moi. Il ne m’a pas rejointe. Il a veillé ailleurs, seul. Et l’idée me serre un peu la gorge. Je ne devrais pas m’en soucier, je le sais. Mais une partie de moi, malgré elle, s’en soucie. Je soupire doucement, le regard perdu vers la fenêtre. Ce matin, je suis réveillée, oui… mais rien n’est plus clair pour autant. Seulement un peu plus vide. Et terriblement silencieux. Je n’ai pas le temps de rassembler mes pensées qu’un cliquetis discret me fait sursauter. La porte s’ouvre en douceur. Ethan entre. Toujours ce calme dans ses gestes. Ce contrôle élégant, presque trop parfait. Il tient quelque chose dans la main, une tasse, je crois. Mais ce n’est pas ce qui me frappe en premier. C’est son sourire. Doux. Sincère. Il m’offre ce genre de sourire qu’on donne à quelqu’un qu’on aime, pas celui qu’on fabrique pour rassurer un étranger. Et ça me trouble. - Bonjour, souffle-t-il, sa voix grave et chaude. Bien dormi ? Mon cœur rate un battement. J’ai du mal à soutenir son regard, soudainement consciente de ma tenue. Le short est court. Le débardeur léger. Trop léger. Sur ma peau encore tiède du sommeil, ça semble presque déplacé maintenant qu’il est là, debout, habillé avec soin comme s’il n’avait jamais fermé l’œil. Je tire doucement sur le tissu de mon haut, réflexe inutile. Mes jambes se replient sous moi, maladroitement, comme si je pouvais cacher un peu de peau. Mon regard fuit le sien. - Euh… oui. Enfin… je crois. Ma voix est plus rauque que je ne le voudrais, un peu enrouée par la nuit. Je croise brièvement son regard, trop bref, et je vois qu’il a remarqué mon trouble. Il ne commente pas. Il ne rit pas non plus. Il pose simplement la tasse sur la table de chevet, avec une douceur infinie. - Je t’ai préparé du thé, dit-il. Puis il se redresse et ajoute, presque sur le ton d’une confidence : - Tu dormais si paisiblement que je n’ai pas osé te réveiller. Mon ventre se serre sans que je comprenne vraiment pourquoi. Je hoche la tête en silence, comme si ça pouvait camoufler l’agitation étrange qui m’envahit. Un mélange de pudeur, de confusion… et d’autre chose que je ne veux pas encore nommer. Il reste là quelques secondes encore, sans bouger, et je n’arrive pas à deviner s’il va s’approcher ou me laisser. Je me sens exposée, vulnérable, mais pas en danger. C’est ça, le pire. Je me sens trop bien. Et je ne sais pas si c’est un piège… ou un refuge.
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