Chapitre 10

1307 Words
Je repose la cuillère dans le bol vide, les mains toujours un peu tremblantes. Le goût de la soupe s’estompe lentement, remplacé par une chaleur douce dans mon estomac. Un ancrage, peut-être. Ou une illusion de repère. Ethan n’a pas bougé. Il est resté là, à distance juste suffisante pour me laisser respirer. Je l’observe du coin de l’œil, puis laisse mes yeux dériver vers la pièce. Tout est à la fois sobre et chaleureux. Vivant, mais pas trop chargé. Comme si… comme si tout avait été pensé pour me plaire. Une pensée traverse mon esprit. Elle sort seule, sans que je la contrôle. - C’est moi qui ai choisi la déco ici ? je murmure, la voix pleine d’une curiosité presque enfantine. Il lève les yeux vers moi, puis sourit, doucement, comme s’il s’attendait à cette question. - Oui. Tu détestes les intérieurs froids, impersonnels… Ça te rend nerveuse, tu disais. Tu voulais que cette pièce soit différente. À ton image. Je fronce légèrement les sourcils. C’est exactement ce que je pense. Ce que je ressens. Je n’aime pas les lieux figés, stériles. J’aime qu’un espace vive, qu’il raconte quelque chose. Je sens une étrange chaleur m’envahir. Comme si je reconnaissais un bout de moi dans chaque rideau, chaque nuance, chaque détail. Et le doute… ce fichu doute… recule d’un pas. Je m’adosse doucement contre les oreillers, les jambes toujours repliées sous le drap. Je ne dis rien. Mais mes doigts glissent lentement sur le bord du plateau, perdus dans une sorte d’apaisement que je ne comprends pas encore. Peut-être qu’il dit vrai. Peut-être que cette pièce m’a réellement appartenu. Il se lève sans un mot, prenant le plateau avec cette délicatesse qui lui est propre. Rien de brusque chez lui. Tout semble contrôlé, mesuré… presque trop. Il ajuste un coin de serviette sur le plateau, puis se tourne vers moi. - Tu devrais aller prendre une douche, dit-il doucement. Puis te coucher. Je le fixe, un peu surprise. - Je… viens de me réveiller, non ? Je m’attendais à ce qu’il acquiesce, ou qu’il me dise de faire ce que je veux. Mais non. Il reste debout près du lit, le regard calme mais insistant. Une douceur tenace dans le ton, presque une caresse… mais qui ne laisse pas vraiment de place à la discussion. - Tu as encore l’air fatiguée, Léa. Et puis, l’eau chaude te fera du bien. Ta nuque… ton dos… Tu ne t’es pas lavée depuis ton réveil, tu te sentiras mieux après. Il n’y a pas de jugement dans sa voix. Aucune autorité sèche. Et pourtant, je me sens piégée dans une forme de douceur enveloppante. Celle qu’on utilise pour convaincre un enfant. Je baisse les yeux. Mes vêtements me collent un peu à la peau. Et il a raison, même si je lutte contre l’idée, je suis épuisée. Ma tête pèse. Mon corps ne suit pas. Je hoche doucement la tête, sans le regarder. - D’accord… Un petit sourire se dessine sur ses lèvres. Il pose une main brève sur ma cheville, un simple effleurement à travers le tissu, presque imperceptible. - Bien, dit-il simplement. Et il quitte la pièce avec le plateau, sans se retourner. Je reste là, une seconde de trop, le cœur un peu serré sans savoir pourquoi. Puis je me lève lentement, en direction de la salle de bain, le pas hésitant, comme si j’avançais dans un rêve dont je ne savais toujours pas si j’étais prisonnière ou l’auteure. Je pousse doucement la porte de la salle de bain. Elle s’ouvre sans grincer, comme tout ici. Rien ne couine, rien ne résiste. Tout est fluide, comme dans un rêve bien huilé. La lumière s’allume automatiquement, douce et chaude. Le carrelage est d’un blanc ivoire, parsemé de quelques touches dorées. Une grande baignoire trône contre le mur du fond, encastrée dans une alcôve bordée de marbre beige. Une plante verte, suspendue près d’une petite fenêtre floutée, apporte une touche de vie… presque intime. Je reste figée une seconde, une main sur le chambranle. Quelque chose en moi lutte. Mais une autre part, plus souterraine, soupire de soulagement. C’est beau. Trop beau peut-être. Mais ce n’est pas ça qui me trouble. C’est que tout… m’est familier. Je m’avance. Mes doigts glissent sur le meuble sous le lavabo. Je l’ouvre: des serviettes soigneusement roulées, une crème hydratante que je reconnais, je crois, et un parfum. Mon parfum. Celui que j’aurais choisi. Je ne sais pas comment je le sais. Je le sais, c’est tout. Sur une étagère, des flacons alignés avec soin : shampoing, gel douche, huiles. Tout est féminin, délicat, mais sans excès. Comme si quelqu’un connaissait mes goûts sur le bout des doigts. Comme si… j’avais toujours vécu ici. J’essaie de m’en rappeler. Je me concentre. Mais rien ne vient, sauf une tension vague dans la nuque. Un malaise diffus, comme si ma mémoire avait été recouverte d’un voile trop épais pour être soulevé. J’ouvre le robinet de la baignoire, choisis une huile au bois de santal, la verse lentement sous le jet. L’eau fume légèrement, dégageant une odeur familière, apaisante, presque maternelle. Je retire lentement mes vêtements, en évitant mon propre reflet dans le miroir. Je glisse dans l’eau. Elle m’enveloppe d’un seul coup, tiède et rassurante. Je ferme les yeux. Je devrais me méfier. Tout ici est trop parfait. Mais mon corps, lui, n’en peut plus. Il se relâche, se détend, s’abandonne. Mes doigts suivent machinalement le rebord de la baignoire, comme s’ils connaissaient déjà le chemin. Je m’enfonce un peu plus sous l’eau, jusqu’à ce que mes oreilles soient presque submergées, et que le monde extérieur devienne un lointain bourdonnement. Je reste ainsi longtemps. Le temps de me retrouver. Le temps d’oublier, ou d’attendre que quelque chose, n’importe quoi, remonte à la surface. Mais rien ne vient. Rien que cette étrange impression… que tout cela m’appartient. Et c’est peut-être ça, le plus inquiétant. --- Quand l’eau commence à tiédir, je me décide enfin à sortir du bain. J’ai la peau légèrement rosée, encore moite d’un confort que je n’arrive pas à expliquer, ni à justifier. J’enroule une serviette autour de moi, lente, presque à contrecœur, comme si sortir de cette bulle tiède me forçait à revenir à une réalité que je n’ai pas choisie. Je pousse la porte de la salle de bain. La chambre est vide. Il n’est pas là. Quelque part, j’en suis soulagée. Je prends le temps de respirer. D’écouter. Il n’y a pas un bruit, hormis le léger bourdonnement de la forêt dehors, étouffé par les vitres. Un calme opaque. J’avance vers la commode en coin, tirant délicatement un tiroir. Je ne sais même pas ce que je cherche exactement. Mais les vêtements sont là, pliés avec soin. Des pyjamas, des sous-vêtements, des t-shirts aux couleurs douces, des pièces confortables, presque toutes à mon goût… Encore une fois. Je fronce les sourcils. Comment est-ce qu’il connaît mes tailles ? Mes préférences ? Mon style ? Rien ici n’est neutre. Ce n’est pas une sélection faite au hasard. Non. Tout ici crie elle vit ici. Je choisis un short en coton souple, gris perle, avec un petit haut assorti à fines bretelles. Un tissu léger, doux contre ma peau encore chaude. Il me va parfaitement, comme s’il m’attendait. Je m’arrête une seconde devant le miroir, observant mon reflet sans oser m’approcher. Je ressemble à une version de moi que je ne connais pas. Une femme qui vit dans une maison luxueuse, perdue au milieu des bois. Une femme qui vit avec un homme dont elle ignore tout… sauf ce qu’il veut bien lui dire. Je secoue la tête, comme pour dissiper le brouillard. Je retourne doucement m’asseoir sur le bord du lit, laissant mes jambes se balancer dans le vide. Mon regard dérive vers la porte, encore entrouverte. Toujours personne.
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